Lumen Reads

Courant Sombre

Lire le chapitre 5: Old Debts

La nuit s'était refermée sur lui comme un couvercle. Étienne avait abandonné la radio dans un fossé à trois kilomètres du poste de Boutreux, après avoir arraché l'étiquette autocollante de l'Unité Hermès et l'avoir glissée dans sa poche avec la montre en quartz. Si les saboteurs pouvaient le localiser par la fréquence, il ne leur donnerait pas deux fois la même cible.

Le vélo volé dans une remise de jardin grinçait sous son poids. Un modèle utilitaire, panier métallique à l'avant, pneus à moitié gonflés. Il l'avait payé en laissant trois billets de cinquante euros sur l'établi du propriétaire, avec un mot griffonné: *«Emprunté pour l'urgence. Remboursé, j'espère.»*

La départementale D316 filait entre des champs de colza gris sous un ciel sans électricité. Les phares étaient éteints — les siennes comme celles des rares voitures qui osaient rouler. Certains conducteurs allumaient des torches tenues à bout de bras par la vitre ouverte, illuminant des visages tirés par la peur. Étienne gardait la tête basse, parlant à personne, ne s'arrêtant pas.

La carte Michelin pliée sur son torse sous la veste avait déjà pris l'humidité de l'aube. Il avait tracé une route de village en village, évitant les axes majeurs. Le dépôt de Villaines dans la vallée de la Loire restait son objectif déclaré — mais la radio modifiée avait changé la donne. Le contact de Lyon, F5JLN, avait parlé d'un contact *au dépôt*, mais il était mort ou coupé avant de donner un nom. Faire le trajet direct, c'était offrir son cou sur un plateau à ceux qui l'écoutaient.

La maison de Claire se trouvait à mi-chemin, à la lisière du Perche. Une retraite qu'elle avait achetée après sa démission de RTE, deux ans plus tôt. Étienne gardait son adresse en mémoire — non par sentimentalisme, mais parce que son ancien collègue était le seul être au monde qui lui devait quelque chose.

Il atteignit le village de Bellême au crépuscule. Les volets étaient clos partout, mais quelques fumées montaient des cheminées. Il poussa le vélo le long d'une impasse herbeuse jusqu'à une bâtisse en pierre locale, encadrée de tilleuls. Des lumières faibles filtraient d'une fenêtre du rez-de-chaussée. Une bougie, peut-être. Ou une lampe à pétrole.

Il frappa trois fois, puis deux. Un silence derrière la porte. Puis une voix de femme, égale et froide:

— Qui est là?

— Étienne Moreau.

Un temps. Le verrou tourna. Claire Desprez se tenait dans l'entrebâillement, un pistolet à la main qu'elle rangea dans un étui de cuir à sa ceinture sans dire un mot. Elle avait les cheveux courts maintenant, grisonnants prématurément, et des cernes qui creusaient ses yeux verts. Elle le toisa de la tête aux pieds, jugeant la poussière sur sa veste, la boue séchée sur ses mollets.

— Tu as un vélo, Étienne.

— Les temps sont durs.

Elle s'écarta d'un geste sec. Il entra. La maison sentait le bois brûlé et le café réchauffé. Un talkie-walkie professionnel trônait sur la table de la cuisine à côté d'une lampe tempête. Une carte de la région — identique à la sienne — était ouverte devant deux assiettes.

— Tu es seul?

— Oui.

Claire referma derrière lui, tira le verrou. Dans la lumière dansante, elle semblait plus vieille que ses quarante ans, mais ses gestes restaient précis, économes. Elle croisa les bras.

— Explique-moi pourquoi un ingénieur principal de RTE, en pleine catastrophe nationale, se pointe chez moi à vélo avec des pneus crevés.

— Pas crevés. Dégonflés.

— C'est pareil.

Il posa ses mains sur la table, les doigts écartés, une posture qu'elle connaissait du temps des salles de contrôle — quand une décision devait être prise avant que les alarmes ne tournent à l'hystérie. Il sortit la montre de sa poche et la posa entre eux. Le verre était intact, les aiguilles figées à 3:17.

— Tu te souviens de ce que cette montre représente?

Claire la regarda, puis releva les yeux vers lui. Son visage se durcit.

— C'est la montre de Pascal. Le technicien qui est mort au poste de Nanteuil.

— Elle s'est arrêtée au moment exact où un script a ouvert les interconnexions avec l'Allemagne. À 03:17. Avant la tempête solaire. Avant tout.

Claire resta immobile. Puis elle prit une chaise, l'assit en face de lui, et se pencha.

— Il y a une chose que tu ignores, dit-elle doucement. On m'a payée pour que je ne voie rien. Contrat signé en septembre. Ce qu'ils appellent une «audit de résilience réseau » — une coquille pour un relevé de points de basculement. Je devais cartographier les transformateurs critiques, les routes de redondance, les protections les plus vulnérables aux surtensions empilées.

Étienne sentit son plexus se serrer.

— Tu étais une des nôtres, Claire.

— J'étais. Aujourd'hui je suis payée par Oméga Sécurité — une boîte privée qui a des contrats avec le gestionnaire de réseau. Entre autres clients.

— Qualité.

— Oui. Et d'autres.

Elle se leva, ouvrit un placard où s'alignaient des cartons de conserves et des jerricanes. Derrière un compotier, elle sortit un téléphone satellite — un modèle robuste, avec une antenne repliable.

— Tu m'as couverte en 2019. L'incident de Saint-Avold. La protection qui avait sauté, le rapport que j'avais signé sans lire les annexes. Tu as pris la responsabilité devant la commission d'enquête. Tu as failli perdre ton habilitation.

— Je n'ai rien oublié.

— Alors voici mon téléphone. Il m'a coûté quatre mille euros, la carte SIM est anonyme et cryptée de bout en bout. Tu as accès à un réseau de satellites qui ne passe pas par les infrastructures terrestres. Si les saboteurs qui t'écoutent peuvent brouiller les fréquences radio, ils n'ont pas encore les moyens de brouiller Orbital-7.

Elle poussa l'appareil vers lui. Il tendit la main, mais elle la retint.

— Une condition.

— Laquelle?

— Tu me dis pourquoi tu es vraiment là. Ce n'est pas pour le dépôt de Villaines. Tu as besoin de contacter quelqu'un à l'étranger? Un réseau de renseignement? Ou alors tu fuis quelqu'un chez RTE.

Il regarda le téléphone. Pesant, solide, inestimable. Il pensa à son frère Luc, à l'alias MOREAU-SCAN-71 enfoui dans les journaux du script d'attaque. À la possibilité — infime, presque insoutenable — que Luc soit vivant et impliqué.

— Je dois appeler mon frère, dit-il. Et je ne sais pas si je veux qu'il réponde.

Claire relâcha sa prise. Un sourire sans chaleur étira ses lèvres.

— Tu as encore un frère? Ça, c'est nouveau.

La phrase s'enfonça plus profondément qu'un coup de couteau. Étienne ne répondit pas. Il empocha le téléphone, se dirigea vers la porte.

— Une dernière chose, dit Claire derrière lui, sa voix perdant soudain son ton de transaction pour quelque chose de plus fragile. Le PDG de RTE — Duchêne-Faucher — a signé les contrats avec Oméga en tant que directeur du conseil. Le jour de la catastrophe, mon employeur a été mobilisé en moins de deux heures pour «sécuriser les installations critiques contre les pillages». Ils étaient déjà sur le terrain avant que la police ne soit même déployée.

Étienne s'arrêta, la main sur la poignée.

— Les hélicoptères qui volaient vers l'Élysée. Ils portaient les couleurs de l'armée.

— Ou celles d'Oméga. Difficile de les distinguer dans le noir, non?

La nuit tomba d'un coup sur la vitre. L'avenir venait de changer de forme — plus compact, plus menaçant, plus proche qu'il ne l'avait cru.

— Où étais-tu quand tout a commencé? demanda-t-elle.

— À la salle de contrôle.

— Et tu veux appeler ton frère. Pour quoi, exactement?

Il ouvrit la porte sur l'obscurité. L'air froid lui mordit le visage.

— Pour savoir qui a tué Pascal.

Il referma derrière lui et entendit le verrou se retirer de l'autre côté, définitivement.

Dans sa poche, le poids du satellite phone était neuf, prometteur, et lourd de tous les reproches qu'il n'avait pas encore formulés.