Dérive Lunaire
Lire le chapitre 10: Aftermath: First Crack
La cabine du rover sentait le métal chaud et le sang. Elena avait réussi à extraire Jack de sous le châssis, mais sa jambe était un désastre — la combinaison déchirée sur le mollet, la chair violacée, une plaie qui suintait dans la poussière grise.
Elle avait redressé le véhicule en utilisant le treuil manuel et la gravité lunaire à son avantage, un effort qui lui avait laissé les épaules en feu. Jack s'était effondré sur le siège passager, les dents serrées, refusant de crier. Le silence entre eux était plus épais que l'atmosphère qu'ils n'avaient pas.
Elena déchira une bande d'adhésif médical du kit de survie. Elle s'accroupit devant lui, genou au sol.
— Je dois nettoyer ça avant de refermer.
— Fais ce que tu as à faire.
Elle n'aimait pas la façon dont il évitait son regard. Elle appliqua l'antiseptique sans prévenir, et il grimaça mais ne fit aucun bruit. Ses mains tremblaient légèrement — de douleur, ou d'autre chose. Elle ne pouvait plus le lire.
— Tu aurais pu me le dire. Dès le début.
Sa voix était calme, mais elle sentait la rage crépiter au bord de ses mots. Elle compta les secondes entre la pression de ses doigts sur sa blessure et sa réponse.
— Je ne pouvais pas te faire confiance.
Elle s'arrêta net. Le fixa.
— Moi ? C'est toi qui as dissimulé une mission militaire dans une base scientifique. C'est toi qui as planté un détecteur sur le réacteur. Et tu me dis que *tu* ne pouvais pas me faire *confiance* ?
Il soutint son regard cette fois. Les veines de son cou saillaient, mais ce n'était pas la douleur.
— Ton dossier, Elena. Ta... mise à pied, après ce qui s'est passé sur la station Copernic.
Le mot lui fit l'effet d'un coup de poing dans le ventre. Elle se releva, le rouleau d'adhésif serré dans son poing.
— Mon dossier n'a rien à voir avec—
— La mission indiquait une déviation protocolaire. Un opérateur qui dissimule des données sensibles après un incident critique. Et quand j'ai découvert l'explosion, quand j'ai vu le rapport initial—quelqu'un avait demandé une inspection du noyau avant la détonation.
— Pas moi.
— Je sais. Maintenant, je sais.
Elle se détourna, examina le panneau de contrôle. Batterie : 9 %. La jauge clignotait avec une insistance morbide. Le soleil renaissait lentement à travers la poussière qui retombait.
— Tu as été envoyé pour m'investiguer.
— Investiguer le *sabotage*. Tu étais la suspecte principale.
Elle rit, un son sec sans humour.
— Et qu'est-ce qui a changé ta précieuse intuition ?
Il prit une longue expiration. Elle entendit le froissement de son tissu quand il s'ajusta dans son siège.
— Tu as trouvé la preuve de l'altération du flux d'énergie. Tu aurais pu l'utiliser pour me faire accuser. Tu ne l'as pas fait. Et tu m'as sorti de sous ce rover alors que tu aurais pu continuer seule vers Relay 7.
Elena ne répondit pas. Elle reprit son travail, appliquant l'adhésif en silence, serrant plus fort que nécessaire. Jack ne se plaignit pas.
Il lui fallut encore vingt minutes pour stabiliser sa jambe avec une attelle improvisée à partir d'un tube du rover. Les réserves médicales étaient désespérément limitées — il leur restait un sachet d'antibiotiques, à peine de quoi couvrir trois jours. Et le prochain point de ravitaillement était Relay 7.
— On ne peut pas rentrer au réacteur maintenant, dit-elle, la voix fatiguée.
Il ne protesta pas. Ce n'était plus un débat.
Ils roulèrent en silence. La surface lunaire défilait dans une monotonie érodée — cratères aplatis, régolithe couleur d'os ancien, crêtes où la lumière rasante sculptait des ombres trompeuses. Les vibrations du rover endommagé remontaient dans leurs os. C'était pire que le silence ; c'était un dialogue sans mots.
Elena scrutait l'horizon. Ses filets se posèrent sur la silhouette métallique qui se profilait à l'est.
— Relay Kessler, dit-elle. Antenne sœur du réseau principal.
Jack se pencha en avant, les mâchoires serrées.
— Elle est censée être opérationnelle.
— Visiblement, ce n'est pas le cas.
L'antenne se dressait à travers une plaine de basalte, mais son parapluie principal pendait, tordu, comme un oiseau mort dont l'aile serait tombée. Le socle semblait fissuré — probablement touché par les débris du dôme lors de l'explosion initiale.
Ils s'arrêtèrent à dix mètres. Elena coupa le moteur. Le silence qui retomba était presque acoustique dans sa brutalité.
— On peut réparer ?
Elle sortit, fit quelques pas vers l'installation, inspectant l'angle du support. Le problème était clair : l'axe nord devait être réaligné de quinze degrés, et le moteur directionnel était grippé. Elle pourrait monter en EVA et tourner le pignon manuellement, mais l'antenne était en hauteur. Un travail risqué, pas une simple promenade.
Elle retourna au rover.
— Il faut une sortie. Une heure, peut-être deux.
Jack commença à défaire ses attaches.
— Tu n'y vas pas.
— Écoute—
— Ta jambe. Tu ne peux pas te soutenir sur une échelle avec ce genou.
Il la regarda, les prunelles dures. Et elle savait qu'il avait raison, même si ça lui déplaisait. Elle avait enregistré sa combinaison, remis en place chaque joint avec une méthode apprise mille fois, vérifié la pression trois fois avant de sceller. Elle lui tendit le sac d'outils.
— Le pignon est récalcitrant. Frappe-le avec la clé de quinze avant de le tourner. Il manque un boulon de fixation.
Elle s'éloigna, le laissant gravir l'échelle de maintenance. Le soleil était à son zénith, la température de surface montait, métabolisant chaque ombre en danger.
De là où elle se tenait, elle pouvait voir la plaine entière. Et c'est précisément à ce moment-là qu'elle le vit.
Un éclat bref, au sud-est. Pas un reflet de cristal naturel, pas une anomalie topographique. Un flash répétitif, régulier, qui ne ressemblait à rien d'autre qu'à un signal de détresse. Un balisage lumineux monté sur dériveur, ou un faisceau à l'horizon.
Elle sortit ses jumelles.
Liang. L'ingénieur disparu.
Son propre cœur trahit une battue. Elle cligna des yeux. Le flash persistait, têtu, là-bas. Il n'y avait qu'un seul endroit où il pouvait pointer — une base d'urgence couplée à un module de communication portable. Si Liang tentait de contacter la Terre ou un relais, c'était le seul moyen.
Elle abaissa les jumelles. La combinaison était trop épaisse pour que Jack puisse distinguer son expression d'ici. Mais elle resta immobile, la respiration ample et contrôlée, les jambes plantées dans le régolithe comme des racines.
Elle se demanda ce que ferait la femme qu'elle était avant Copernic. Elle appellerait Jack, partagerait l'information, franchirait le pas ensemble.
Mais il y avait le détecteur qu'il portait, le silence de Reyes, le message chiffré de Marcus qui tournait dans sa tête. Le détecteur de Jack pourrait être un balisage militaire. Mais c'était peut-être aussi une balise d'identification, un signal que les gens de Liang pouvaient croiser. Elle ne savait pas qui était à qui, ici.
Elle rangea les jumelles et retourna près de l'antenne. Jack était juché sur l'arceau, la clé dans la main, les visages en sueur malgré le froid qui régnait à l'extérieur. Il tourna la tête en l'entendant approcher.
— Tu as trouvé un truc ?
Elle hésita une seconde. Un battement. Le temps d'un mensonge qui n'en était pas encore un.
— Non.
Elle se pencha vers l'outillage, chercha un second jeu de pinces dans le sac, et s'éloigna pour éviter toute conversation supplémentaire. La ligne du sud-est demeurait dans le coin de son œil, comme une braise qui refuse de s'éteindre.
Il lui fallut encore quarante minutes pour signaler que l'antenne était de nouveau libre. Elle remonta la pente, aidée par sa colère, et il atterrit à ses côtés, l'atterrissage discret des combinaisons spatiales.
— On a du réseau ?
Il fit défiler les fréquences sur son poignet.
— La liaison est établie. Mais il n'y a rien qui transmet. On capte seulement de l'espace mort.
Elena pensa au flash, au sud-est. Elle pensa à Liang, à An Yi, à Marcus — morte, morte, morte.
Elle pensa à la femme qu'elle avait été, avant.
Elle releva son visière et s'assit sur le rebord de l'antenne, la tête penchée vers le sol gris. Elle n'avait toujours rien dit.
Elle ne savait pas si c'était de la stratégie ou de la peur.