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Dérive Lunaire

Lire le chapitre 9: First Move

La tempête s’était rendue comme un animal harassé, laissant derrière elle une mer de régolithe figée et un silence qui bourdonne dans les oreilles. Elena ajusta une dernière fois le joint de son casque, vérifia le niveau d’oxygène, fit glisser son regard vers la silhouette de Jack qui chargeait le matériel à bord du rover.

« Trois heures de marge, annonça-t-il. On les dépense pas à discuter.

— Contente de savoir que tu as les mêmes calculs, dit-elle.

Le rover démarra dans un halètement métallique. Elena ne disait rien, mais son corps entier était tourné vers le tableau de bord, comme si elle pouvait lire la dignité de chaque batterie. Ils roulèrent en silence entre les cratères, parallèle à une faille qui semblait s’élargir. À dix mètres, elle vit le sol se dérober — une fissure béante, invisible jusqu’à ce qu’elle dévore la trajectoire.

« Jack ! »

Il tourna les roues trop tard. Le rover bascula dans une cavité peu profonde, mais l’angle était mauvais. Le véhicule chavira sur le côté gauche avec un grincement horrible, jetant Elena contre son harnais. Quand tout s’arrêta, la poussière retomba lentement, et elle respira le sel amer de sa propre peur.

« Tu vas bien ? » demanda-t-elle.

Jack ne répondit pas. Il avait le corps tordu, la jambe coincée entre le châssis et un affleurement rocheux. Son visage sous la visière était livide.

« Ma jambe, dit-il entre ses dents. Coincée. Bouge pas. »

Elle sortit du rover, tira sur la porte du côté passager qui s’ouvrait maintenant en direction du ciel étoilé, et entreprit d’utiliser le pied de biche pour dégager le joint qui bloquait sa cheville. Chaque mouvement faisait grincer les structures. Elle maudit la température, le manque de levier, sa propre imprudence de ne pas avoir inspecté le sol avant.

« Respire, ordonna-t-elle. Je vais couper le harnais.

— Non, attends. »

Il y avait quelque chose de tendu dans la voix de Jack, un frein qu’elle n’avait pas entendu depuis leurs premiers échanges. Sa main s’agitait vers la poche latérale de sa combinaison, comme pour empêcher quelque chose. Elena s’arrêta.

« Quoi ? »

Il cracha un juron sourd.

« Ma poche. Le détecteur. Si tu le brusques… »

Trop tard. Elle avait déjà ouvert la pochette de fermeture pour atteindre le harnais, et ses doigts rencontrèrent un objet compact et carré. Elle le tira. Un boîtier métallique, épais, avec un voyant rouge et deux antennes déployées.

Le silence entre eux dura ce qui sembla une heure lunaire.

« C’est un détonateur, dit-elle lentement. T’as un détonateur militaire dans ta combinaison. »

Jack détourna le regard, sa mâchoire serrée comme un piège qui allait claquer.

« Jack. Réponds-moi. »

Il ferma les yeux.

« Je t’ai dit que j’étais blacklisté du commandement de navette. C’est vrai. Mais pas pour insubordination. Je t’ai menti. J’ai été envoyé ici par une cellule indépendante qui enquête sur les programmes de transfert d’énergie illicites. Mon vrai rôle, c’était d’identifier la source du sabotage éventuel de la base. Pas de le commettre. »

Le souffle crispa sous son casque.

« Tu as dit que tu avais planté une balise sur le cœur du réacteur. Le cœur. Il y a un détonateur dans ta poche. Tu comprends que tout ça sonne comme le contraire exact de ce que tu prétends être ? »

Il essaya de bouger sa jambe, grimaça, retomba.

« La balise n’est pas explosive, Elena. Elle est de détection. Elle mesure les variations de transfert d’énergie. C’est comme ça que je pourrais établir le lien avec l’appareil transpondeur que tu as trouvé sur An Yi. C’est le même réseau. Je voulais te le dire avant, mais tu m’évitais tellement que je ne savais pas si tu étais de leur côté ou du mien. »

Elle s’accroupit près de lui, le détonateur toujours dans sa main gantée. Chaque fibre de son instinct hurlait. Le traître qui porte son arme. Le héros qui cache sa vérité. La frontière était floue, maculée de poussière de lune.

« Tu suspectais que j’étais impliquée ? »

Il rit, sans joie.

« T’as un dossier disciplinaire d’enfer. Une réputation de scientifique qui se croit au-dessus des règles. Quelqu’un qui aurait pu couvrir une erreur pour protéger sa carrière. Oui. Je t’ai suspectée. »

La colère monta, mais aussi quelque chose de plus élancé, une reconnaissance douloureuse.

« Et maintenant ? »

« Maintenant… dit-il, en indiquant la jambe toujours prise. Maintenant, j’ai besoin que tu me fasses confiance, alors que je viens de te dire que je ne te fais pas confiance depuis des jours. »

Elle regarda le boîtier, puis lui. La capsule d’air crissait doucement, et au loin, le creux sombre de la crevasse semblait l’appeler.