Dérive Lunaire
Lire le chapitre 11: Signal Lost
Le vent solaire s'était tu, mais le silence qui régnait à présent sur la plaine lunaire était pire. Elena ajusta le dernier boulon de l'antenne avec des doigts engourdis par le froid qui transitait à travers les gants de son scaphandre. À travers la visière, elle voyait Jack maintenir la plateforme stabilisée, son poids appuyé sur sa jambe valide.
— Encore trois tours, souffla-t-elle dans le canal interne. Trois tours et on devrait capter quelque chose.
Jack grogna, les mâchoires serrées par la douleur qu'il s'efforçait de ne pas montrer. La morphine avait fait son effet, mais Elena savait que ça ne durerait pas. Son regard glissa vers le détecteur accroché à sa ceinture — le détonateur militaire qu'il prétendait inoffensif. Elle chassa la pensée et serra.
Le dernier boulon céda avec un claquement sourd qui vibra dans ses os.
— C'est bon, murmura-t-elle. Branche l'alimentation.
Jack rampa vers le coffret électrique, les gestes lents mais précis. Elena retint son souffle pendant qu'il enfonçait la prise. L'antenne émit un grésillement, puis un silence de mort.
— Rien, dit Jack.
Son ton était plat, mais Elena perçut la déception. Ils avaient risqué leur vie pour ce relais, traversé un champ de cratères, failli mourir dans ce ravin. Pour rien ?
Le haut-parleur de l'antenne cracha soudain un son inarticulé — une voix, hachée, déformée, comme venue d'outre-tombe.
— ...c'est pas un accident... c'est pas... le noyau, c'est un leurre. Le vrai cœur, ils l'ont pris... je suis... je suis persuadé... la base... sabotage... pour masquer le vol de la matrice. Je répète : la matrice de données est partie avec... avec le pod. Ils ont fait exploser le réacteur pour faire croire à une défaillance. Liang à l'appareil. Si quelqu'un capte ce message...
La transmission s'étrangla dans un hurlement de parasites, puis s'éteignit.
Le silence qui suivit était plus lourd que la gravité lunaire.
Elena sentit son propre pouls dans sa gorge. La voix... elle connaissait cette voix. Elle l'avait entendue dans les couloirs de la base, toujours rieuse, toujours à la limite du sarcasme. Liang. L'ingénieur disparu. L'homme dont elle avait repéré la balise de détresse plus tôt et dont elle avait choisi de ne rien dire.
Jack s'était figé, le regard perdu sur l'horizon noir et étoilé. Ses doigts, encore posés sur l'interrupteur, tremblaient légèrement.
— Tu le connais, murmura Elena, bien qu'elle connût déjà la réponse.
Jack déglutit avec difficulté.
— Liang... On a fait nos classes ensemble dans la division des pilotes. Il m'a appris à faire des loopings dans le simulateur. On devait...
Il s'arrêta, la voix cassée.
— On devait boire un verre à mon retour, quand toute cette opération serait terminée.
Elena hésita. De l'air, elle n'avait que ce que son scaphandre pouvait lui fournir, mais tout à coup, elle se sentit étouffer. La carte mémoire glissée dans la doublure de sa combinaison lui brûlait la peau — la preuve que Liang avait découvert avant elle, qu'il était mort pour elle peut-être. Et elle qui avait repéré sa balise de détresse... elle n'avait rien dit.
— Jack, je...
Les mots restèrent coincés.
Il tourna la tête vers elle, les yeux plissés par la douleur et la méfiance.
— Quoi ?
— Rien. On doit y aller. Cette antenne a peut-être capté sa position avant de tomber.
Mensonge. Le message n'indiquait rien. Mais la balise, elle, était là, gravée dans sa mémoire — un point orange clignotant au nord-est, dans le secteur désolé qu'ils devaient contourner pour rejoindre le Relais 7. Si elle disait la vérité, Jack voudrait changer d'itinéraire, perdre des heures, des précieuses heures de batterie dans leur rover aux cellules presque vides.
Le Relais 7. C'était la seule façon de transmettre les preuves, de dénoncer le complot. Si Liang était mort, sa mort ne devait pas être vaine.
Jack la dévisagea longuement, cherchant quelque chose qu'elle ne voulait pas lui montrer. Puis il hocha la tête avec lenteur.
— D'accord. On rentre au rover. On a peut-être une fenêtre de transmission avant que l'antenne ne rende l'âme pour de bon.
Ils redescendirent la colline de régolithe en silence, chacun perdu dans ses pensées. Le rover les attendait, penché sur son suspension endommagée, son panneau solaire réfléchissant faiblement la lumière pâle de la Terre. Elena s'installa aux commandes pendant que Jack s'affaissait sur le siège passager en grimaçant.
— Batterie à neuf pour cent, dit-elle en vérifiant les jauges. Neuf pour cent pour couvrir cent quarante kilomètres.
Jack ne répondit pas. Il fixait le plancher, ses doigts crispés sur son genou bandé.
— Il a dit que la matrice de données était partie avec un pod, reprit Elena en engageant la propulsion. Quelqu'un a organisé une évacuation clandestine avant l'explosion. Quelqu'un qui connaissait assez bien la base pour...
— Pour passer inaperçu, compléta Jack d'une voix sourde. Quelqu'un comme un ingénieur principal. Quelqu'un comme Liang.
— Tu penses qu'il était dans le coup ?
Jack laissa échapper un rire amer, sans joie.
— Si tu avais vu sa tête quand on parlait du programme SILHOUETTE... Il était trop curieux, trop enthousiaste. Et puis, un jour, il a arrêté de poser des questions. J'aurais dû m'en méfier.
Elena resta parfaitement immobile, sa main suspendue au-dessus du levier de vitesse. SILHOUETTE. Jack venait de prononcer le nom du programme sans la moindre hésitation. Le nom qu'il prétendait ne pas connaître la veille encore.
— Tu sais ce que c'est, souffla-t-elle. Tu n'as jamais arrêté de le savoir.
Jack releva la tête. Une lueur différente dansait dans ses yeux — quelque chose entre la culpabilité et le soulagement.
— Je savais que ça existait, mais pas ce que c'était exactement. Liang m'avait dit que c'était une coquille vide pour un projet de recherche parallèle. Rien de dangereux. Il m'avait demandé de ne pas creuser.
— Et tu l'as écouté.
— J'avais confiance en lui.
Le silence s'étira, lourd comme la roche autour d'eux. Elena engagea la marche avant, le rover tressautant sur ses suspensions fatiguées.
Le point orange de la balise de Liang clignotait toujours dans sa mémoire, tirant vers le nord-est. Le Relais 7 les attendait vers l'ouest. Elle avait le choix. Encore une fois.
Elle tourna le volant vers l'ouest.
La voix de Liang résonnait dans sa tête, hachée, suppliante. Qui d'autre que lui pouvait leur apprendre ce que contenait la matrice ? Qui d'autre pouvait connaître la destination du pod ?
Rien que de la stratégie, se dit-elle. Rien que de la logique froide d'une scientifique.
Son regard glissa vers Jack. Il avait fermé les yeux, la tête appuyée contre la vitre, les traits tirés. Il pleurait ou faisait semblant. Sur cette base, plus personne n'était ce qu'il prétendait être. Et Elena portait toujours la carte mémoire contre son cœur — la clé d'un mensonge plus grand que tous les autres.
L'antenne du rover crachota soudain. Une voix, cette fois plus claire, presque normale :
— ...si quelqu'un écoute encore... c'est Jack Vasquez, non, Jack mais aussi... n'importe qui... le pod, il va atterrir dans le secteur G7, dans la fosse de Shackleton. Vous m'entendez ? Le pod va atterrir dans la fosse de Shackleton. Il faut l'intercepter avant qu'ils ne partent pour la Terre. Il faut...
La transmission mourut.
Elena et Jack échangèrent un regard. Le trajet vers l'ouest venait de devenir un détour vers le pôle sud. Et dans leur réservoir, il ne restait que huit pour cent de batterie.
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