Dérive Lunaire
Lire le chapitre 12: The Oasis
La serre apparut dans le faisceau des phares comme un mirage d’émeraude posé sur la regolithe grise. Un dôme de polymère translucide, patiné par des années de micrométéorites, abritait sous sa voûte une tache de verdure improbable. Elena coupa le moteur du rover, et le silence retomba, pesant, presque hostile après des heures de grondement mécanique.
— Un farm d’oxygène de secours, murmura Jack en s’extirpant du siège passager, sa jambe raidie par l’immobilité.
Elena ne répondit pas. Elle scrutait la structure, cherchant l’anomalie, la fissure, le piège. Trois ans de géologie lunaire avaient forgé ce réflexe : ne jamais faire confiance à un paysage qui semble offrir un cadeau. Pourtant, la serre était là, intacte, sa porte d’écluse légèrement entrebâillée comme une invitation.
L’air à l’intérieur les frappa — humide, terreux, chargé d’oxygène. Des rangées de laitues hydroponiques s’étiraient sous des lampes LED encore allumées, leurs feuilles d’un vert si profond qu’il paraissait artificiel. Au centre, une console de maintenance clignotait, son écran diffusant une lueur bleutée qui dansait sur les parois humides.
Elena s’y dirigea aussitôt, les doigts déjà tendus vers le clavier. Jack fut plus rapide. Sa main s’abattit sur son poignet, et le contact électrique — celui-là même qui avait traversé leur première poignée de main à la base, celui qui lui avait hérissé la nuque depuis — lui fit retirer sa main comme si elle avait touché du métal chauffé à blanc.
— On n’a pas le temps, dit-il. Le rover est à huit pour cent. Si on veut atteindre Relay 7 avant que les batteries ne tombent en dessous du seuil de survie, on repart dans dix minutes.
— Relay 7 est un point mort. On l’a vu à l’avant-dernier relais : aucune réponse, aucun signal. On a besoin de données tangibles.
— On a besoin de transmettre les preuves avant qu’il ne soit trop tard. Après, on pourra poursuivre Liang.
Elena croisa les bras, sentant le tissu de sa combinaison crisser contre elle-même. La colère montait, familière, comme une vieille compagne.
— Et ensuite ? On les envoie où, tes preuves ? À une Terre qui ne nous répond pas ? Sur une fréquence que personne n’écoute ? Tu préfères suivre un rituel sans issue que de chercher une réponse réelle.
— Liang est là-bas, Elena. Sur cette balise. Il est peut-être vivant, peut-être en train de nous attendre, et toi tu veux camper dans un potager pour lire des fichiers périmés.
La voix de Jack s’était brisée sur le prénom de Liang, une fissure à peine audible, mais Elena l’entendit. C’était ça, le vrai enjeu. Pas les données, pas la mission. Son ami. Son fantôme.
Elle prit une inspiration lente et parla d’un ton mesuré, celui qu’elle réservait aux étudiants récalcitrants, celui qu’elle avait utilisé trop souvent avec Marcus, avant.
— Écoute-toi. Le pod a été lancé avant l’explosion. S’il a quitté la base en catastrophe, c’est qu’il avait une destination précise. Et si Liang a orchestré ce lancement, il est soit mort dans l’explosion, soit déjà dans ce pod, quelque part sur la route de Shackleton. Reste ici, et tu ne retrouveras qu’un cadavre de plus.
— Tu te sers de ça ? De la mort possible de mon ami, pour gagner un argument ?
— Je me sers de la logique. La base est détruite. Les relais sont muets. Tout ce qui reste, c’est ce que Liang a emporté avec lui avant que tout ne s’effondre. Si tu veux comprendre ce qui s’est passé, tu dois comprendre ce qu’il a fui.
Jack la dévisagea longuement. Ses yeux balayèrent son visage, cherchant la faille, le mensonge. Elena soutint son regard, refusant de ciller, même si le poids du datapad SILHOUETTE sous sa combinaison lui brûlait la peau comme une marque au fer rouge.
Puis, lentement, il retira sa main de la console et recula d’un pas.
— Dix minutes, dit-il. Pas plus.
Elena se pencha sur le terminal. Ses doigts glissèrent sur le clavier poussiéreux, réveillant l’interface. L’écran s’illumina d’une cascade de fichiers, de journaux de maintenance, de rapports de ressources. Elle fit défiler les répertoires à toute vitesse, cherchant l’anomalie, l’écart, la fissure dans la façade trop propre de la base.
— Merde, souffla-t-elle.
Une porte de sécurité, protégée par un protocole de chiffrement militaire, portait une date de dernier accès : quarante-sept minutes avant le déclenchement de l’explosion. Le fichier associé n’était pas un rapport de maintenance. C’était un journal de vol.
— Ce n’est pas un pod de la base, murmura-t-elle en ouvrant le fichier. C’est un lanceur clandestin, monté sur un rail souterrain, hors de tous les registres officiels. Il a été activé manuellement depuis ce terminal, ici, sur ce même compte.
Elle releva la tête, les yeux écarquillés de cette découverte qui résonnait trop fort avec ce qu’elle savait déjà. Le transfert d’énergie massif qu’elle avait détecté. La transpondeur pirate. Liang.
Jack s’était approché, lisant l’écran par-dessus son épaule.
— Il a utilisé un compte qui appartient à…
— À un ingénieur en systèmes de survie, coupa Elena. Liang. Il a lancé ce pod lui-même.
— Mais il est toujours signalé comme à la base.
— Cette balise, ajouta-t-elle lentement, pesant chaque mot, chaque vérité qu’elle continuait de tronquer, pourrait être une balise de détresse automatique. Une diversion. Un leurre pour nous éloigner du vrai départ de Liang.
Les implications s’abattirent sur eux comme une averse de météorites. Jack se raidit, son poing se serrant contre la console.
— Tu crois qu’il a planifié tout ça ? Que l’explosion… ?
Le mot resta suspendu entre eux, trop lourd pour être prononcé. Elena fit défiler le journal jusqu’à la toute dernière entrée. Une note manuscrite, tapée à la hâte, précédée d’un horodatage à trois minutes du cataclysme.
Elle relut trois fois avant de rendre sa lecture à voix haute, sentant le sol se dérober sous ses pieds.
— Ce pod transporte deux personnes. Un pilote. Et un passager. Le passager s’appelle Marcus Chen.
La serre autour d’eux sembla vaciller. Le nom de son ancien collègue de Mars, ce nom qu’elle portait comme une chaîne depuis Copernic, tomba dans le silence vert et humide.
Jack n’était pas Liang. Marcus n’était pas mort sur Mars.
Marcus était sur la Lune. Et il était vivant, ou il l’était encore, dans ce pod lancé une heure avant qu’elle ne comprenne à quel point tout ce qu’elle savait était faux.
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