Dérive Lunaire
Lire le chapitre 13: Breadcrumb Trail
Le terminal du module de serre baignait encore la baie vitrée d’une lueur verdâtre lorsqu’Elena avait fini par lever les yeux de l’écran. Le nom de Marcus Chen flottait dans l’air comme un fantôme qu’elle n’avait jamais réussi à enterrer.
« Il faut qu’on trouve la deuxième station relais, » dit-elle. Sa voix était plate, mécanique. C’était la seule façon de la garder stable.
Jack, adossé contre le mur de la serre, croisa les bras. Son visage était marqué par la fatigue et par autre chose, une lueur de méfiance qu’il n’essayait plus de dissimuler.
« La deuxième station ? On n’a même pas assez de jus pour faire demi-tour vers le rover, et tu veux qu’on aille explorer un autre point de chute que Liang aurait pu utiliser ? »
« Regarde. » Elena fit pivoter le terminal vers lui. Une carte topographique lunaire s’y déployait, parsemée de marqueurs de maintenance. « Le module de Liang est ici. Le premier relais qu’on a réparé, là. Mais il y a une station secondaire, à douze kilomètres, qui n’est plus listée dans les protocoles officiels depuis deux cycles. C’est peut-être par là qu’il a transmis ses données avant le départ de la capsule. »
Jack s’approcha, étudia la carte. « C’est une supposition, pas une preuve. »
« C’est notre seule piste. » Elena coupa avant de vite ajouter : « On arrive à la converger. La batterie du rover est à huit pour cent. Si on ne suit pas cette trace, on n’aura plus jamais rien. »
La tension entre eux était presque palpable. Jack avait raison de se méfier — mais c’était précisément pour cela qu’elle devait le convaincre. Elle pouvait encore lui cacher la carte SILHOUETTE. Elle pouvait encore lui cacher le signal de détresse de Liang. Mais cette fois, la destination de la station secondaire n’avait rien d’un mensonge. Elle avait seulement besoin qu’il la suive.
Il soupira, enfin. « Douze kilomètres, huit pour cent de batterie. On y arrivera peut-être à l’aller. Mais pas au retour. »
« Alors on s’arrangera pour ne pas avoir besoin de retour, » répondit Elena en récupérant son casque.
Ils laissèrent la serre derrière eux, son air artificiel et son parfum de terre humide s’évanouissant sous la poussière grise tandis qu’ils se hissaient dans le rover endommagé. Jack conduisit en silence, son visage éclairé par un halo faible, ses mâchoires serrées autour de la douleur à sa jambe. Elena ne dit rien. Elle compta les cratères, les ondulations du régolithe, les ombres courtes et dures du soleil toujours bas.
Ils trouvèrent la station secondaire exactement où la carte l’indiquait. Enfin, une façade du moins.
Le module était une coquille dévastée — panneaux solaires arrachés, antennes tordues, porte grande ouverte, sa cellule d’accueil gelée. Jack coupa le moteur du rover, et ils firent le chemin jusqu’à l’entrée dans le silence lourd de leurs réserves d’oxygène.
« Ils ont tout pris, » murmura Jack en promenant sa lampe torche sur les murs nus. Les armoires béaient, vides. Les câbles sectionnés pendaient comme des lianes mortes. Un fauteuil de travail avait été renversé, son revêtement lacéré par des outils de fortune.
Elena, elle, ne regardait pas les murs. Elle regardait le sol.
Là, sous un panneau arraché, à moitié recouvert de poussière volcanique et de givre, un objet métallique luisait. Un outil à calibrer, un outil préhenseur que l’on utilisait pour manipuler les échantillons de roche dans les containers de cryoconservation. Sa poigne était dentelée, sa poignée rayée par des années de service. Elena le ramassa, le tourna entre ses gants épais.
Il y avait un numéro de série gravé sur le manche. Et ce numéro, elle le connaissait.
Son cœur manqua un battement. Le souffle se coinça dans son tube à oxygène.
« Qu’est-ce que tu tiens ? » demanda Jack en s’approchant.
Elena ne répondit pas. Son esprit l’avait projetée six ans en arrière, dans la poussière rouge de Mars. La base Ares, la serre expérimentale où elle dirigeait une équipe de six géologues. Marcus, avec son sourire trop large et sa manie d’effleurer chaque échantillon comme s’il s’agissait d’un être vivant. « Tu vas nous tuer avec ta minutie, Elena, » plaisantait-il toujours. Elle avait ri, alors. Le dernier rire qu’ils avaient partagé avant le cataclysme.
« Ce numéro appartient au kit de Marcus, » articula-t-elle, chaque mot tombant comme des cailloux dans le silence gelé. « Mon équipe sur Mars. Celui qui est mort dans la tempête. Celui que j’ai perdu. »
Jack resta figé. « Tu veux dire que Liang avait en sa possession le matériel de ton équipe ? Sur Mars ? »
« Ou alors quelqu’un l’y a apporté. » Elena serra l’outil contre sa poitrine, laissant la douleur familière monter. « Liang connaissait Marcus. Il avait accès à ses affaires. Et ce morceau de métal a été négligemment abandonné ici, dans une station secondaire, comme un caillou qu’on laisse tomber en route. »
Soudain, les pièces du puzzle s’emboîtaient avec une logique cruelle. La capsule lancée depuis la base avant l’explosion. Marcus Chen, passager. Liang, son complice. Deux hommes qui avaient tous les deux quelque chose à voir avec Elena — l’un comme son ancien élève, l’autre comme le survivant qu’elle avait laissé derrière elle. Une dette, immense, qu’elle avait passé des années à fuir.
« Elena. » La voix de Jack était douce, presque inquiète. « Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Elle leva les yeux. Derrière la visière, l’image qu’elle vit n’était pas Jack. C’était Marcus, s’enfonçant dans la tempête martienne, se retournant une dernière fois pour lui sourire et lui faire signe de continuer sans lui.
« Ça veut dire qu’on n’a plus le choix, » dit-elle, et sa propre voix lui sembla venir de très loin. « Cette capsule à Shackleton, elle n’est peut-être pas chargée d’un vol de données. Elle est peut-être chargée d’un homme que j’ai déjà laissé mourir une fois. »
Elle jeta un dernier regard à l’outil dans sa main, puis le glissa dans une poche de sa combinaison, contre la carte SILHOUETTE qu’elle continuait de cacher. Le poids du métal froid lui parut plus lourd que tout ce qu’elle avait jamais porté.
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