Dérive Lunaire
Lire le chapitre 14: Suit Crisis
La jauge affichait 8 %, puis 7, puis 6. Le chiffre clignotait comme un cœur en arrhythmie, et chaque battement lui coûtait un kilomètre de vie. Elena gardait les deux mains sur le volant même si le rover avançait seul depuis longtemps, glissant sur la poussière grise dans un silence écrasant.
— On n’arrivera jamais à Relay 7 avec ça, dit Jack.
Il ne la regardait pas. Il fixait l’horizon, sa jambe bandée posée en travers du siège, un pli amer aux lèvres.
— Encore deux kilomètres, dit-elle.
— Deux kilomètres qu’on ne fera pas. La cellule est presque morte. Regarde.
Elle ne regardait pas. Elle savait.
— On a deux options, reprit-il. On abandonne le rover et on marche. Ou bien... il y a un drone prospecteur abandonné à environ un kilomètre au nord. On peut cannibaliser sa pile, peut-être gagner assez pour rallier le relais.
— Trop risqué, coupa-t-elle. On ne connaît pas l’état de la pile. On perdrait du temps et de l’énergie à creuser dans un équipement qui a probablement gelé depuis des années.
— Et marcher avec 6 % de batterie, c’est moins risqué ?
— Marcher ne dépend que de nous.
Jack souffla un rire sans joie.
— Rien ne dépend jamais de nous, Elena. Tu l’as appris sur Mars, non ?
Elle serra les mâchoires. Le nom de Marcus resta suspendu entre eux, non prononcé, mais présent.
— On marche, dit-elle.
Elle coupa le moteur. Le rover s’immobilisa dans un soupir métallique, dernier exhalaison d’une machine épuisée. Le silence lunaire les enveloppa aussitôt, ce silence qui n’était jamais vraiment du silence — toujours un bourdonnement dans les oreilles, la pression du vide contre le scaphandre.
Elles sortirent. Deux silhouettes blanches sur une étendue grise. Le guide lumineux dans leurs visières indiquait Relay 7 à deux kilomètres, un petit point vert qui semblait ne jamais se rapprocher.
Les premiers pas furent faciles. Réguliers. Puis le terrain se fit plus accidenté, des crêtes de régolithe durci, des crevasses peu profondes mais trompeuses. Jack boitait plus qu’il ne voulait le montrer. Elle le voyait dans sa façon de négocier chaque déclivité, une raideur du côté blessé.
— Tu tiens ? demanda-t-elle.
— Je tiens.
À mi-chemin, le souffle court, elle sentit quelque chose. Une fraîcheur inhabituelle autour de son pied gauche. Pas une alerte système, pas encore. Mais un froid qui s’insinuait, sournois, là où il ne devrait pas y avoir de froid.
Elle ralentit. Regarda sa botte.
Une fine fissure sur le joint de cheville. À peine visible, mais les relevés de pression dans le coin de sa visière commençaient à trembler.
— Jack.
Il s’arrêta, se retourna.
— Ma botte. Fuite.
Il lâcha un mot bref, coupant, presque un grognement. Puis il revint vers elle, scrutant le joint.
— Combien de temps ?
— Avec le système de compensation ? peut-être quarante minutes. Peut-être moins.
— Le relais est encore à un kilomètre.
— Alors on court.
Ils coururent.
C’est une chose étrange de courir sur la Lune, cette impression de flotter entre chaque pas, de n’être jamais tout à fait en contact avec le sol. Mais quand la mort vous talonne, la gravité réduite n’est plus un plaisir. Elle devient un piège, chaque foulée trop longue, chaque atterrissage trop brutal sur un pied qui perd de l’air.
La pression chutait. Lentement, mais sûrement. Elena sentait le froid monter, gagner sa cheville, remonter le long du mollet. L’indicateur d’oxygène commençait à pulsait en orange.
— Encore cinq cents mètres, cria Jack.
Il était en tête maintenant, malgré sa jambe. Il s’était mis en avant, comme pour lui ouvrir la voie, mais elle savait que c’était pour ne pas la voir faiblir. Ou pour ne pas qu’elle le voie souffrir.
— Quatre cents.
Le froid avait engourdi son pied jusqu’à la moitié de la jambe. Le scaphandre pompait pour compenser, mais la réserve d’oxygène n’était pas infinie. Le cadran affichait vingt pour cent. Puis dix-huit.
— Trois cents.
Elle trébucha. Jack pivota, la rattrapa par le harnais, la remit debout sans un mot. Leurs visières se touchèrent presque. Derrière le verre, ses yeux étaient sombres, durs, mais quelque chose d’autre s’y lisait — une tension qui n’avait rien à voir avec la distance.
— On y est presque, dit-il. Ne t’arrête pas maintenant.
— Je ne m’arrête pas.
— Tu te rapproches dangereusement.
Elle ne répondit pas. Le froid redescendait sous sa semelle, une lame qui s’enfonçait dans la plante du pied.
— Deux cents mètres. Le relais est en vue.
Il était là, en effet — une structure trapue, émergeant du régolithe comme une vigie solitaire. Mais quelque chose clochait. Elena le vit en même temps que Jack ralentit.
— Merde, souffla-t-il.
L’antenne principale était intacte. Les panneaux solaires, à moitié dépliés, semblaient en place. Mais sur la porte d’accès, une lumière rouge pulsait doucement. Un verrouillage de sécurité.
Ils s’arrêtèrent devant, haletants. La pression dans le scaphandre d’Elena atteignait un niveau critique. Son oxygène affichait neuf pour cent.
— Le terminal est verrouillé, dit-elle. On n’a pas le temps… pas le temps de crocheter un système lunaire avec des gants gelés.
Jack posa sa main gantée sur le panneau. Il tapa une série de codes sur le clavier externe, rapides, précis, presque automatiques.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle.
— Mon ancien niveau de dégagement, dit-il sans la regarder. Pour les déploiements d’urgence. On me l’a laissé quand j’ai été… muté.
Le terminal émit un bip. La lumière rouge passa au vert. La porte s’ouvrit dans un sifflement de pression.
— Après toi, dit-il.
Elle s’engouffra, le souffle court, et referma la porte derrière elle. L’air commença à circuler, rempli d’oxygène artificiel. Elle dévissa son casque, aspira l’air recyclé à grandes goulées, se pencha en avant, les mains sur les genoux.
Jack la rejoignit. Il retira son casque, la regarda longuement, puis s’assit lentement, en protégeant sa jambe.
— Tu as une chance, dit-il à voix basse. Tu es une chance. Tu m’as traîné jusqu’ici avec vingt pour cent d’oxygène et une botte percée.
Elle redressa la tête. Une éclaboussure de quelque chose luisait sur le sol du relais, devant le terminal principal — un résidu clair, visqueux, impossible sur une station automatique censée être vide depuis deux ans.
— Jack, dit-elle en montrant la flaque. Quelqu’un est passé par ici. Récemment.
Il suivit son regard. Son visage se figea. Ses doigts s’ouvrirent lentement, comme s’il allait sortir son pistolet — puis il se contenta de hocher la tête, les yeux fixés sur le résidu, quelque chose d’ancien et de douloureux s’allumant dans son regard.
— Liang connaissait ce relais, dit-il. Mieux que quiconque.
Le silence retomba, plus lourd que le vide dehors. Le terminal principal bourdonnait, encore allumé, encore actif.
Sur l’écran, une icône clignotait : *Message audio – un élément non lu.*
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