Dérive Lunaire
Lire le chapitre 3: Suit Up
Le rover bringuebalait sur un régolithe aussi instable qu’un espoir mal placé. Elena s’agrippait à la barre de maintien, les dents serrées à chaque cabot, pendant que Jack pilotait comme s’il avait un compte à régler avec la gravité lunaire.
« Tu peux ralentir ? » demanda-t-elle, la voix filtrée par l’intercom du casque.
« On a une fenêtre de stabilité sismique de quatre heures. Je compte pas la gaspiller en roulant à trente kilomètres-heure. »
Elle ne répondit pas. À la place, elle fixa le tableau de bord du rover utilitaire — un modèle de maintenance, pas un véhicule d’exploration. Les jauges clignotaient en ambre : batteries à quatre-vingts pour cent, charges de combinaison à soixante-dix. Suffisant pour rejoindre Relay Point 7, à condition que rien ne tourne mal.
Quelque chose tournerait mal. Ça, elle en était certaine.
« On fait un arrêt technique, » dit Jack en ralentissant devant une éminence rocheuse à moitié effondrée. « Y a un sas de service à l’intérieur. Je veux vérifier les filtres et la pression des réservoirs avant d’attaquer le champ de cratères. »
Elena hésita. Chaque minute passée hors de la base était une minute de plus dans des combinaisons qui n’étaient pas conçues pour des excursions prolongées. Mais elle acquiesça — parce qu’il avait raison, et parce qu’elle détestait qu’il ait raison.
Le sas était exigu, sentait la poussière de régolithe et le métal froid. Pendant que Jack s’activait sur les panneaux de contrôle, Elena fit l’inventaire visuel du compartiment arrière. Bouteilles d’oxygène de réserve — deux, pleines. Rations thermiques. Un kit médical. Et, coincé sous un filet de rangement, un coffret métallique scellé, à peine plus grand qu’une boîte à gants.
Elle s’en approcha. Pas d’étiquette réglementaire. Pas de code de maintenance. Rien qu’un joint de sécurité à code individuel.
« Jack. C’est quoi, ça ? »
Il ne se retourna pas tout de suite. Quand il le fit, son visage était fermé, presque buté. « C’est à moi. Personnel. »
« Le règlement interdit les contenants personnels non déclarés sur les véhicules de service. »
« Elena. » Sa voix était plate, définitive. « C’est personnel. On le laisse là. »
Elle aurait pu insister. Elle aurait dû insister. Mais quelque chose dans la façon dont ses épaules se tendaient sous la combinaison lui dit que pousser plus loin ne mènerait qu’à un affrontement stérile — et ils avaient besoin de lui lucide pour la traversée du champ de cratères.
« Très bien, » dit-elle, les dents serrées. « Mais si c’est un problème de sécurité, je le signale au retour. »
Jack émit un bruit qui aurait pu être un rire, mais qui sonnait plutôt comme un ricanement. « Au retour. Ouais. J’ai hâte. »
Ils repartirent. Le rover grimpait et descendait sur des dunes de basalte, slalomant entre des blocs de pierre que des millions d’années d’impacts avaient polis en sculptures grotesques. Elena vérifiait les capteurs toutes les trente secondes. Jack pilotait comme un homme qui n’avait jamais eu peur de rien — et c’était exactement ce qui l’inquiétait.
Elle ne savait pas pourquoi elle le faisait. Elle aurait pu fermer les yeux, se concentrer sur les données sismiques, ignorer le coffret dans le coin de son champ de vision. Mais Elena Vasquez n’avait jamais su laisser une anomalie tranquille.
Elle attendit que Jack soit absorbé par une descente particulièrement raide pour se pencher vers le coffret, glissant ses doigts gantés sous le joint. Le code était simple — trop simple. Quatre chiffres. La date de naissance de quelqu’un, peut-être. Elle essaya une combinaison, puis une autre. Le troisième essai — l’année de mise en service de Copernicus — fit céder le joint avec un chuintement.
Aucune alarme. Jack n’avait rien entendu.
À l’intérieur, sous une couche de mousse amortissante, elle trouva ce qui ressemblait à une unité de communication civile — un modèle ancien, certainement hors spécifications, bricolé pour fonctionner sur les fréquences lunaires. Et sous l’unité, un carnet de données daté, la reliure fatiguée, les pages électroniques marquées de notes manuscrites dans les marges.
Elle reconnut l’écriture immédiatement. C’était celle de Liang Chen, la technicienne en chef des communications.
Le cœur d’Elena fit un bond étrange dans sa poitrine. Liang était morte dans l’effondrement du dôme. Tout le monde était mort dans l’effondrement du dôme. Sauf eux.
Elle feuilleta les pages à toute vitesse, la vision légèrement brouillée par les reflets sur son viseur. Des notes sur des protocoles de transmission. Des relevés d’anomalies dans le spectre radio lunaire. Et puis, à la fin — une entrée datée trois jours avant l’accident, écrite d’une main plus pressée, presque tremblante.
Projet SILHOUETTE. Initiativement opaque. Personne ne parle. Zéro trace dans les registres officiels. Lanterne est au courant — il veut que je m’occupe de la redondance. Si je disparais — vérifiez les logs du puits B. Tout est là.
Elena fixa l’écran, le souffle court dans sa combinaison. « Lanterne » — c’était le nom de code interne de Liang pour plusieurs membres du personnel, mais celui qu’elle désignait par ce terme dans ses communications privées...
Ce n’était pas Jack.
Elle releva la tête. Jack pilotait toujours, le menton légèrement avancé, les yeux fixés sur le terrain accidenté qui s’étendait devant eux. Il n’avait rien vu.
Elena referma le carnet, replaça l’unité de communication dans son logement, réinitialisa le joint. Ses mains tremblaient légèrement, mais sa voix resta neutre quand elle reprit la parole :
« Tu es sûr que cette route est viable ? Les capteurs indiquent une instabilité à deux kilomètres à l’ouest. »
« On restera à l’est. T’inquiète. »
Elle ne s’était pas inquiétée de ça. Elle s’inquiétait de ce que contenait ce carnet — de ce que Liang savait, de ce que « Lanterne » préparait, et de la raison pour laquelle Jack transportait des informations interdites sur un rover de service.
Elle garderait le silence. Pour l’instant.
Mais elle emporterait le secret avec elle, comme une pierre dans sa poche, lourde et froide, et elle savait qu’avant la fin de cette course folle à travers la surface lunaire, il faudrait bien qu’elle décide quoi en faire.
Le rover heurta une crête de roche. Elena mordit l’intérieur de sa joue.