Dérive Lunaire
Lire le chapitre 20: Aftermath: Healing
L’aube lunaire ne se levait pas vraiment, juste une lente inclinaison de la lumière sur l’horizon dentelé. Elena leva les yeux du panneau de commande du relais, les paupières lourdes, et vit Jack accroupi près du boîtier de puissance, un tournevis magnétisé entre les dents, les manches de sa combinaison remontées sur les avant-bras. Il travaillait en silence, avec une précision qu’elle ne lui connaissait pas — ou qu’elle n’avait jamais pris la peine de remarquer.
— Le condensateur principal est fendu, dit-il en retirant l’outil de sa bouche. Mais il y a un pont de secours dans l’armoire B. Si on le greffe proprement, on peut rétablir soixante pour cent de la capacité.
Elena s’approcha, le régolithe crissant sous ses bottes. Elle ne dit rien, mais posa une main gantée sur le châssis métallique, comme pour écouter le pouls de la machine. Puis elle hocha la tête.
— Soixante pour cent suffisent pour un signal compressé. Pas pour une liaison vidéo complète, mais pour un paquet de données numériques.
Jack sourit — un vrai sourire, bref et fatigué, qui lui creusa des rides aux coins des yeux. C’était étrange, pensa Elena, comme un visage pouvait changer quand on cessait de le surveiller.
Ils travaillèrent dans une cadence nouvelle, faite de gestes complémentaires plutôt que de paroles. Jack démontait, Elena diagnostiquait. Il tendait les câbles, elle les soudait. Quand le vieux système de puissance émit un sifflement aigu et que Jack jura en anglais, Elena cala une pièce métallique sous le boîtier sans qu’il ait à demander.
— Tu as déjà fait ça, dit Jack, un constat plus qu’une question.
— Ma thèse portait sur les systèmes de régulation thermique des carottiers profonds. On apprend à bricoler.
— Sur Terre ?
Elle hésita une fraction de seconde. Puis :
— Oui. Sur Terre.
Le silence qui suivit n’était pas un vide, mais un accord. Jack ne poussa pas plus loin, et Elena ne se sentit pas obligée de remplir l’espace avec des justifications.
Deux heures plus tard, le voyant vert du relais s’alluma. Un son clair, presque musical, rompit le bourdonnement constant de la base. Elena retint son souffle. Sur l’écran principal, un flux de données crépita, puis se stabilisa : un signal confirmé vers la Terre.
— On a une ligne, murmura-t-elle.
Jack la rejoignit, essuyant la sueur qui perlait à son front malgré la clim de son scaphandre.
— Combien de temps avant qu’on puisse envoyer le fichier de Liang ?
Elena vérifia les indicateurs.
— Le relais est instable. Si on pousse le paquet maintenant, il risque de se corrompre à mi-chemin. Il nous faut une fenêtre de stabilité d’au moins trois minutes.
— Et on n’a pas trois minutes, répondit Jack, parce que si on envoie les preuves sans Liang pour les corroborer, Hartwell peut les faire passer pour une fabrication.
Elena se tourna vers lui, les yeux plissés.
— On va le chercher.
Ce n’était pas une question.
Ils déplièrent la carte topographique sur la table arrière du module, une projection holographique que Jack calibra d’un geste du poignet. La crête nord-ouest, où ils avaient localisé le signal de Liang, se dressait à l’écart de la route principale. Pour y parvenir, une seule voie praticable à pied — ou plutôt, une voie que le rover pouvait tenter : un long ruban de terrain en pente douce, traversé en son milieu par une zone grisée sur la carte.
— Régolithe instable, lut Elena à voix haute. Les relevés orbitaux indiquent une pente de vingt degrés avec des poches de vide sous la surface. Comme des bulles dans une meringue.
— On peut longer le bord, proposa Jack, en suivant la ligne de crête secondaire.
— Ça allonge le trajet de neuf kilomètres. Et le rover n’a plus assez d’autonomie pour un détour pareil.
Jack se pencha, les mains à plat sur la table, étudiant la topographie comme on étudie un adversaire.
— Et en traversant directement ?
— On prend le risque que le sol cède sous nos roues. Si on tombe dans une poche, on est coincés. Pas de remorquage à cette distance.
Il resta silencieux un long moment. Puis :
— On est deux. Si le rover s’enfonce, on peut le dégager. On a des treuils manuels, des plaques de répartition, et on connaît le terrain.
Elena le regarda. Il ne la défiait pas — c’était une véritable proposition, avec ses risques assumés.
— Tu as déjà conduit sur du régolithe instable ?
— J’ai déjà conduit sur de la glace de mer fissurée, en Arctique. C’est à peu près le même principe : avancer lentement, répartir le poids, et ne jamais arrêter le moteur sur une surface douteuse.
Elle rit — un petit rire sec, inattendu, qui la surprit elle-même.
— La géologie te dirait que la comparaison est bancale. Mais la physique de base… d’accord.
Ils passèrent vingt minutes à préparer le rover. Jack vérifia les suspensions, remplaça un joint d’étanchéité sur le bras hydraulique, tandis qu’Elena chargeait les réserves d’oxygène et vérifiait les balises de détresse. Elle instinctivement embarqua un double jeu de batteries pour le spectromètre portable, puis l’enleva, puis le remit.
Jack la regardait faire.
— Tu as un doute ?
— Non. J’ai l’habitude de toujours avoir deux plans d’avance. Ça ne veut pas dire que je prévois l’échec.
— Ça veut dire que tu le respectes.
Elle posa la batterie dans le caisson, ajusta la sangle, puis se releva.
— Oui. C’est exactement ce que ça veut dire.
Le rover démarra avec un grondement sourd, et ils s’engagèrent sur la piste qui menait hors de la base. Elena conduisait, les mains légères sur le volant, tandis que Jack surveillait les capteurs de densité du sol sur le tableau de bord.
Le paysage lunaire défilait : des plaines de régolithe gris, ponctuées de cratères peu profonds, et au loin la crête qui abritait le signal de Liang. Entre eux et elle, la zone grisée — cette étendue trompeusement lisse que la carte marquait comme instable.
— Elle est plus belle d’ici, dit Jack à voix basse.
— Quoi ?
— La Lune. Depuis la base, on ne voit que des murs et des écrans. Ici, on voit ce qu’on est venus chercher.
Elena jeta un coup d’œil à l’horizon, à la courbe parfaite de l’horizon, à la Terre suspendue dans le ciel noir comme un joyau fragile.
— Tu penses à ce qu’on va trouver là-bas ?
— Liang vivant, répondit Jack. La vérité. Après ça…
Il ne finit pas sa phrase. Le capteur de densité émit un bip aigu.
— Poche à neuf heures, dit Jack. On dévie de deux degrés.
Elena ajusta le cap, sans à-coup, et le bip s’éteignit.
Ils avancèrent ainsi pendant une heure : en silence, ou presque, ponctués de courtes indications techniques, de légers changements de cap, de regards échangés quand le terrain devenait incertain. Elena sentait la confiance s’installer non pas comme une décision, mais comme une habitude — quelque chose qui se construisait à chaque mètre parcouru ensemble.
— On y est presque, murmura-t-elle enfin, montrant du menton la crête qui se précisait devant eux.
Jack hocha la tête. Il ne disait rien, mais son profil, dans la lumière rasante, semblait plus détendu qu’elle ne l’avait jamais vu.
Le rover commença l’ascension douce de la pente finale. Elena rétrograda sur un plateau plus stable, coupa le moteur, et le silence les enveloppa — un silence vivant, plein du bruissement de leur propre respiration dans les casques.
Elle coupa l’énergie du moteur, gardant les systèmes auxiliaires actifs. Puis elle retira ses gants, lentement, et les posa sur ses genoux.
— Tu veux entendre le reste ? demanda-t-elle sans le regarder.
— Le reste de quoi ?
— De ce que Liang m’a dit. Dans ce message que je t’ai montré. Il y a une phrase que je n’ai pas prononcée.
Jack tourna la tête vers elle. Il attendit.
Elena, resserra ses doigts sur ses genoux.
— Il dit : « Ne fais confiance à personne. Pas même à l’homme qui te sauvera. » Il faisait référence à toi. Mais je crois qu’il avait tort.
Elle leva les yeux vers lui.
— Je ne le crois plus.
Jack resta silencieux. Puis il posa sa main gantée sur la sienne, rapide, une seule seconde — un contact qui disait : je suis là, nous y sommes, ensemble.
Puis il retira sa main, ouvrit sa porte, et sortit sur le régolithe de la crête.
— Allons chercher Liang, dit-il.
Elena le suivit. La lumière, dehors, était plus claire. L’air, bien que confiné dans son scaphandre, semblait plus léger.
Et pour la première fois depuis des jours, elle respira profondément.
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