Dérive Lunaire
Lire le chapitre 21: The Ridge
Le premier signe de la catastrophe, ce fut le silence. Pas le silence spatial, celui qui règne depuis toujours entre les cratères, mais l’absence de tout souffle mécanique dans le casque d’Elena. Elle coupa le réacteur de son scaphandre, posa un pied sur la crête de la dorsale, et écouta. Rien. Juste le martèlement sourd de son propre cœur.
— Je le vois, dit Jack, sa voix grésillant dans le canal secondaire.
Elle le rejoignit en trois enjambées prudentes. En contrebas, dans une cuvette naturelle creusée par un ancien impact, une structure gonflable émergeait de la poussière grise. Un module d’urgence, de la série standard des habitats portables. Mais il était à moitié affaissé, comme un poumon percé, et un pan entier de sa toile argentée pendait en lambeaux.
— Il est là, dit Elena, plus pour elle-même que pour Jack.
Ils descendirent la pente en silence, chacun surveillant les traces de pas fraîches qui serpentaient vers l’entrée. Une seule série de traces. Petites. Économes. Celles d’un homme qui savait que chaque gramme d’effort comptait.
Liang était assis contre la paroi intérieure du sas, les jambes étendues devant lui dans une posture presque décontractée. Mais son visage, visible à travers la visière de son casque ébréché, était gris comme la roche lunaire. Ses yeux se relevèrent lentement lorsqu’ils entrèrent.
— Vous êtes en retard, murmura-t-il.
Elena s’agenouilla devant lui. Son exosquelette interne émit un couinement de protestation, mais elle s’en fichait. Elle chercha le connecteur de diagnostic sur le torse du scaphandre de Liang, brancha son câble, et lut les données.
— Hypotension, hypothermie modérée, saturation en chute libre. Liang, vous avez un pneumothorax.
— Je sais, dit-il. J’ai entendu le poumon gauche s’effondrer il y a à peu près douze heures. Ça fait un bruit qu’on n’oublie pas.
Jack s’accroupit de l’autre côté, lui offrant une gourde d’eau tiède.
— Buvez. Parlez. On n’a pas beaucoup de temps.
Liang but, toussa, et une fine brume de sang macula l’intérieur de sa visière.
— Huit personnes ont quitté la base avec moi, dit-il. Ils pensaient que j’avais les preuves matérielles sur moi. C’était le plan de Hartwell : me faire sortir, m’intercepter dans la plaine, faire disparaître tout le dossier.
— Hartwell, répéta Elena. Le directeur adjoint des opérations.
— Le directeur adjoint aujourd’hui. Demain, peut-être autre chose. Il a des appuis à la Terre, des contrats avec les consortiums de fusion. Une fortune personnelle qui dépasse le budget annuel de notre programme.
Jack échangea un regard avec Elena.
— Et les quatre autres ? demanda-t-il. On a identifié au moins cinq cellules sur les images de surveillance.
Liang ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, ils étaient plus nets, presque fébriles.
— Quatre. Il n’y en a que quatre. Celui que vous voyez sur la vidéo du secteur des banques de données, celui qui traverse le couloir avec une démarche… particulière…
Il s’interrompit pour respirer, une inspiration sifflante qui sembla lui coûter énormément.
— Ce n’est pas un saboteur. C’était le cinquième, oui. Mais il s’est retourné. Il m’a aidé à fuir. Il a détourné les caméras pour couvrir ma sortie.
Elena sentit un froid qui n’avait rien à voir avec le régulateur thermique.
— Qui ? demanda-t-elle. Qui vous a aidé ?
— Park, dit Liang. Le soudeur du secteur C. Celui qui marche avec une prothèse depuis l’accident de l’ascenseur en 2036.
Le silence tomba entre eux. Park. Un nom banal, un visage qu’Elena croisait chaque matin au réfectoire, toujours un mot aimable, toujours un thé trop chaud qu’il tendait avec précaution.
— Park travaille pour Hartwell depuis deux ans, continua Liang. Il a été payé pour installer les charges sur les relais secondaires. Mais quand il a compris que Marcus avait été piégé — que la détonateur qu’il avait posé devait tuer des gens, pas seulement paralyser les communications — il a changé de camp.
Jack se releva.
— Où est-il maintenant ?
— Il est resté à la base. Pour faire diversion. Pour faire croire qu’il est toujours avec eux.
Une quinte de toux secoua Liang. Sa poitrine entière vibra, et Elena vit sur le moniteur du scaphandre la saturation d’oxygène chuter brutalement de quatre points.
— Il faut le transporter, dit-elle. Tout de suite.
— La base est à quatre heures aller-retour, objecta Jack. Avec son état, et le vent qui se lève…
— Je sais. On n’a pas le choix.
Liang leva une main gantée, d’un geste faible mais impérieux.
— Ce n’est pas tout. Écoutez-moi. Vous devez savoir. L’homme qui tire les ficelles depuis la Terre — il ne s’appelle pas Hartwell. Hartwell est un intermédiaire. Le vrai commanditaire…
Il se tut. Ses yeux se révulsèrent légèrement, puis revinrent, mais plus vagues. Quand il reparla, sa voix était réduite à un filet.
— Le consortium. Le nom de code sur le document que j’ai copié… c’est Minos. Comme le labyrinthe. Ils pensent que la Lune est un terrain de chasse. Que les vies qu’on mène ici ne sont que des pions dans leur partie.
Sa tête bascula en avant. Elena attrapa le casque à deux mains pour éviter qu’il ne heurte le sol de la cabine.
— Il perd connaissance, dit-elle. Il faut bouger. Maintenant.
Jack était déjà à la porte du sas, scrutant l’horizon.
— On retrace nos pas jusqu’au rover, puis on fonce vers la base. Trois heures si on ne croise pas d’ornières.
— Et si on croise leur équipe en route ? demanda Elena.
Jack ne répondit pas tout de suite. Ses gants serraient le montant de la porte, ses jointures étaient blanches à travers le tissu technique.
— Alors on négocie, dit-il finalement. Avec ce qu’on sait. Parce que maintenant, on sait que Minos ne s’arrêtera pas à une simple interférence de communication. S’ils sont prêts à faire passer ça pour un accident contre des collègues, ils le referont. Il faut que quelqu’un le dise à la Terre. Il faut que quelqu’un le dise bien.
Elena souleva Liang avec précaution, le calant contre son torse. Le géologue était plus léger qu’elle ne l’avait imaginé, presque fragile sous l’épaisse couche de son scaphandre.
— Alors on le dit, répondit-elle. Mais d’abord, on le ramène vivant.
Jack hocha la tête et ouvrit le sas.
La plaine s’étendait devant eux, vide et impitoyable. Quelque part, au-delà de l’horizon, la base attendait — avec ses quatre saboteurs, avec un homme nommé Park qui avait choisi son camp, avec une salle de médicale équipée pour sauver un poumon effondré.
Elena commença à marcher, Liang serré contre elle, comptant chaque pas comme on compte les secondes d’une bombe mal désamorcée.
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