Dérive Lunaire
Lire le chapitre 22: Decision Point
—Il faut rentrer. Pas question de discuter.—
Jack s’agenouilla près de Liang, dont le souffle sifflait entre les dents serrées. La radio portative crépitait dans sa main : diagnostic approximatif, pneumothorax confirmé, saturation en oxygène en chute libre. Le blessé avait les yeux mi-clos, la peau grise sous la couche de poussière lunaire.
Elena, à genoux de l’autre côté, maintenait la mains sur le thorax de Liang, sa paume gantée sentant la tension sous les côtes. Elle n’avait pas besoin de lire le moniteur pour savoir que chaque minute comptait.
— Le module hospitalier est à quarante minutes, dit Jack en consultant la carte sur son poignet. Plus proche. Mais il n’a qu’une unité de stabilisation de base. Pas de bloc, pas de vidéo-thoracoscopie, pas de quoi drainer un poumon correctement.
— Le labo principal en a, répondit Elena, la voix tendue. Il est à deux heures. Peut-être deux heures et demie avec le regolithe instable qu’on a traversé tout à l’heure.
Jack leva les yeux vers elle. Il ne la contredit pas. Il attendit.
— S’il fait un arrêt respiratoire sur la route, dit Elena lentement, le module ne suffira pas. Je ne peux pas le réintuber là-bas. Pas avec du matériel de fortune. Nous avons besoin du vrai bloc.
— Et s’il s’effondre avant qu’on y arrive ?
Elle regarda Liang. Le scientifique respirait encore, mais chaque inspiration était un combat. Son visage était barré d’une grimace de douleur, les doigts crispés sur le col de sa combinaison.
— C’est un pari, admit-elle. Mais c’est le seul qui lui donne une chance réelle.
Jack hocha la tête. Une fois. Net. Il n’y eut pas de débat inutile, pas de seconde tentative pour la convaincre. C’était la première fois qu’ils prenaient une décision aussi lourde sans s’affronter. Elena s’en étonna presque.
— Alors on y va, dit-il. Mais pas par la route qu’on a prise à l’aller. Le secteur 7-B est marqué en rouge sur mes cartes. Zone de radiation élevée. On ne peut pas y passer à pied avec un blessé.
— Tu proposes quoi ? Un téléphérique ? Il n’y a rien entre le cratère et le labo.
Jack se leva et balaya le paysage du regard. La lumière rasante du soleil lunaire allongeait les ombres, et le vent commençait à soulever une fine pellicule de poussière qui rougeoyait dans l’air.
— Il y a un vieux véhicule de transport blindé. Modèle Shield-3. Les équipes de forage l’ont abandonné après l’effondrement du tunnel 4.
— Tu parles de la carcasse rouillée qu’on voit depuis la crête ?
— Elle est rouillée, mais elle est blindée. Elle a été conçue pour traverser les zones à part. Si son blindage tient encore, on peut couper à travers le secteur 7-B et gagner quarante minutes sur le trajet.
Elena ouvrit la bouche pour protester — c’était une épave, pas un véhicule — puis la referma. Jack connaissait ce terrain. Il l’avait étudié. Et il n’y avait pas d’alternative.
— On la traîne jusqu’au véhicule, dit-elle. Il est à deux cents mètres.
— Trois cents, corrigea-t-il. Et je le porte.
— Jack. Tu viens de réparer un rover à la main, dans une combinaison percée, pendant que je grimpais une pente instable. Tu n’as plus les épaules pour ça.
Il ne répondit pas. Il se baissa, glissa les bras sous Liang, et souleva le scientifique avec une grimace. Elena resta figée, puis se ressaisit et prit le sac médical, courant légèrement en avant pour ouvrir la voie.
La poussière montait autour d’eux. Elle collait aux visières, crissait sous les bottes. Le vent sifflait contre les arêtes rocheuses, et Elena sentit la première vibration du sol sous ses pieds — signe d’une activité sismique mineure, pas encore dangereuse, mais qui rappelait à quel point ce terrain était imprévisible.
La carcasse du Shield-3 apparut enfin. Elle était couchée sur le flanc, ses énormes roues creuses à moitié ensevelies dans le regolithe. La peinture blanche, marquée du logo de la station, était écaillée et couverte d’une pellicule grise. Mais la carrosserie — une monocoque en titane et plomb, pensée pour absorber les rayonnements — paraissait intacte.
Jack déposa Liang avec précaution contre le flanc du véhicule, le dos calé contre une roue. Il s’accroupit, souffla, puis se releva et fit le tour de l’épave.
— Le cockpit est accessible, dit-il en tirant sur la portière. La batterie est morte, mais le système de démarrage est mécanique. S’il n’y a pas trop de corrosion, je peux le faire démarrer.
— Tu sais « hot-wirer » un véhicule lunaire ? demanda Elena, incrédule.
— J’ai passé six mois dans un atelier de maintenance sur Mars. On apprenait à bricoler tout ce qui pouvait tomber en panne. Y compris les systèmes qu’on n’était pas censés réparer.
Il plongea la tête dans le cockpit, sortit une lampe frontale et commença à tripoter des câbles. Des étincelles jaillirent une fois, puis deux. Un bruit de cliquetis métallique se fit entendre.
Pendant ce temps, Elena ouvrit le sac médical et sortit le drain thoracique d’urgence. Ses doigts tremblaient légèrement, mais elle les força à rester stables. Liang était conscient, les yeux grands ouverts, fixant le ciel noir.
— Vous allez tenir le coup, docteur, dit-elle doucement. On rentre à la base. Le labo est prêt.
Liang cligna des yeux. Un léger souffle, presque un mot, sortit de sa bouche.
— Elena… il faut que vous sachiez…
— Chut. Vous me le direz après. Quand vous serez sous oxygène et hors de danger.
Il secoua faiblement la tête. Ses doigts cherchèrent son poignet, s’y accrochèrent.
— Marcus… ce n’était pas votre faute.
Elle se figea. Le nom résonna dans son casque.
— Quoi ?
— Il n’a pas saboté votre labo par malice. Il a été poussé. Le consortium Minos… il voulait discréditer vos travaux sur l’extraction de glace. Vos brevets menaçaient leur modèle économique.
Elena sentit le sol basculer sous elle. Sa main, qui s’apprêtait à poser le drain, retomba.
— Vous saviez ? Vous saviez depuis le début ?
— J’ai compris trop tard. Quand j’ai trouvé les preuves, il était déjà trop… trop pour lui. Il a voulu tout réparer. Il est mort en essayant.
— Je croyais que c’était sa faute. Je croyais que c’était une trahison. Je croyais que j’avais mal évalué un collègue, mal protégé mes recherches.
— Non. Vous étiez la cible. Vous avez toujours été la cible. Votre carrière entière… manipulée depuis l’ombre.
Elena ne dit rien. Elle regarda Liang, dont les yeux se fermèrent à nouveau, le souffle trop court.
Quelque part au loin, Jack cria quelque chose depuis le cockpit — un cri de triomphe, suivi d’un moteur qui toussa, crachota, puis se mit à tourner avec un grondement sourd.
Il courut vers eux.
— Elle est vivante ! Le blindage est opérationnel. Chargeons-le.
Elena ne bougea pas immédiatement. Elle restait là, le drain dans la main, le cœur battant trop vite.
Sa vie entière — ses publications, ses protocoles, sa réputation — était bâtie sur un mensonge. Sur une manipulation soigneusement orchestrée. Et Marcus, l’ami qui l’avait trahie, avait été l’une de ses victimes.
— Elena ? appela Jack, la voix plus proche.
Elle releva la tête. Sa visière était embuée, mais ses yeux étaient clairs.
— On le rentre, dit-elle. Et ensuite, on fait tomber Minos. Tous.
Jack la regarda une seconde, puis hocha la tête.
Ils soulevèrent Liang entre eux, le portèrent jusqu’au sas arrière du Shield-3. Le vent avait forci ; la poussière commençait à tourbillonner en fines colonnes. Dans quelques heures, la tempête serait totale.
Jack démarra le moteur tandis qu’Elena installait Liang sur le brancard de fortune, posant le drain avec des gestes précis, mécaniques. Elle vérifia les constantes, injecta un sédatif léger, posa un masque à oxygène.
Le véhicule bringuebala hors de l’ornière, puis prit de la vitesse. Le blindage vibrait autour d’eux, et le compteur de radiation commença à grimper sur l’écran.
Elena s’assit à côté de Liang. Elle ne pleurait pas. Pas encore.
Le silence tomba. Seul le bruit sourd des moteurs et le souffle rauque de Liang emplissaient le cockpit.
Puis, au bout de vingt minutes de trajet, Jack rompit le silence.
— On approche. Je vois la base.
Elle se redressa, regarda par la vitre blindée.
Une colonne de fumée noire s’élevait au-dessus du cratère. Des flammes léchaient la structure principale.
La base était en feu une deuxième fois.
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