Dérive Lunaire
Lire le chapitre 4: Crater's Edge
Le choc se propagea dans le sol comme un spasme, une vibration sourde qui fit grincer les joints de leurs combinaisons. Elena leva la visière — le ciel, d'un noir absolu, se zébrait de traînées lumineuses. Les micrométéorites tombèrent en pluie oblique, percutant le régolithe à des centaines de mètres autour d'eux, soulevant des geysers de poussière argentée.
— Lave ! hurla Jack par radio. À trois cents mètres, sur la gauche !
Elena ne discuta pas. Elle l'avait repérée au même instant : une faille sombre dans le bord du cratère, une bouche de pierre qui promettait une protection qu'aucun rover ne pouvait offrir. Le véhicule cahota, les suspensions hurlant sous l'urgence que Jack imprimait à l'accélération. Elena s'accrocha au rail latéral, les mâchoires serrées.
Ils atteignirent l'ouverture alors qu'une salve de fragments gros comme le poing s'écrasait à vingt mètres derrière eux. Jack coupa les moteurs. Le silence revint, ponctué par le sifflement ténu de leurs systèmes de survie.
Dans le tube de lave, l'obscurité était totale. Les phares du rover éclairaient une cavité immense, un long boyau de basalte formé il y a trois milliards d'années par des rivières de roche en fusion. Le plafond s'arquait à six mètres, des stalactites de lave figées pendant des siècles de lente pétrification. Elena coupa son projecteur frontal, économisant l'énergie. Sa jauge de batterie indiquait 72 %.
— On campe ici, dit Jack en coupant l'habitacle. On ne bouge pas tant que la pluie n'est pas passée.
Il sortit du rover, ses bottes crissant sur le basalte, et déplia le chauffage unitaire portable — un cylindre mat d'une quarantaine de centimètres, capable de maintenir une température vivable dans un rayon de deux mètres. C'était tout ce qu'ils avaient. Elena regarda le cylindre, puis l'espace entre Jack et elle. Le tube était immense, mais le seul refuge thermique couvrait une zone ridiculement petite. Deux mètres. Ils devraient se coller.
— Installe-le ici, dit-elle en s'asseyant adossée à une paroi lisse, à côté d'un ancien écoulement de basalte aux reflets vitreux.
Jack aligna le dispositif, le régla un cran au-dessus du minimum vital. La chaleur se répandit lentement, un souffle timide contre l'air froid de la cavité. Elena s'assit à l'extrême bord de la zone chauffée, les bras autour des genoux. Jack s'installa en face d'elle, à peine un mètre de l'appareil. Leurs respirations se mêlèrent dans la lumière ambre de leurs visières.
— Tu peux te rapprocher, dit-il. On éteint pas l'unité pour ton orgueil.
— Mon orgueil n'a rien à voir avec ça.
— Bien sûr. Comme tout ce qui te concerne, n'est-ce pas ?
Elena retroussa ses lèvres derrière son masque. Elle ne voyait pas ses yeux — le reflet du cylindre thermique dans sa visière créait un petit disque orange. Mais sa voix portait assez de lassitude pour être lisible.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
Jack ne répondit pas tout de suite. Il s'accroupit, sortit une barre de ration de sa poche ventrale, et la cassa en deux. Il lui tendit la moitié d'un geste neutre. Elle la prit, sa fierté contournée par le besoin calorique.
— Tu as déposé une demande de transfert, dit-il finalement. Y a deux mois. Pour revenir sur Terre.
Le silence du tube devint soudain dense. La barre s'arrêta à mi-chemin de sa bouche. Elena la mâcha lentement, le temps de composer sa réponse.
— C'est de notoriété publique à la base ? Ou tu fouillais dans mes fichiers ?
— J'étais au bar de la section commune, le soir où Copernic t'a envoyé ta confirmation. Les réseaux internes ont parfois des failles. Et toi, tu as un visage expressif quand tu crois que personne te regarde.
Elle détourna les yeux, vers l'ombre qui rongeait la paroi opposée.
— Je ne pensais pas que c'était un secret.
— Ce n'est pas le transfert qui m'intéresse. C'est la raison.
— Raison personnelle, dit-elle sèchement. Et ce n'est pas un dossier ouvert à la consultation.
Jack haussa les épaules. Un bruit de radio crachota — HAL-9, le système automatique du rover, qui confirmait la persistance de la tempête de micrométéorites. Vingt minutes encore, peut-être plus.
— Tu as fait Mars avant la Lune, reprit-il sans la lâcher du regard. Mission Vallenar. La station arctique. Et tu es partie tôt. Beaucoup plus tôt que prévu. Les gens parlent, à Copernic. Ils disaient que tu ne reparlais plus à personne après ton retour. Que tu passais tes quarts en salle de carottage comme une nonne.
Elena se leva d'un coup. Le geste la sortit du halo thermique, et le froid la mordit instantanément, une main glacée sur ses articulations. Elle s'assit à nouveau, malgré elle, plus près du cylindre. Plus près de lui. Leurs épaules se touchèrent presque, un contact de combinaison, mais un contact quand même.
— Tu veux savoir pourquoi j'ai quitté Mars ? dit-elle, la voix plus dure qu'elle ne l'aurait voulue. Parce que mon protocole d'échantillonnage a manqué d'enterrer trois personnes sous une coulée de glace. Parce que j'ai affirmé que le terrain était stable et qu'il ne l'était pas. J'ai signé l'analyse de sûreté. Le rapport qui devait tout arrêter. On a ignoré mon avertissement. Trois personnes ont failli mourir à cause de ça. Une a perdu une main. Elle s'appelait Reyes. Écoute, tu me crois peut-être le genre de femme à fuir quand ça se complique. Mais cette fois, ce sont mes démons qui m'ont suivie ici.
Elle s'arrêta, soudain épuisée d'avoir dit les mots à voix haute. Jack ne bougeait pas. Leiquement son souffle, perceptible dans son casque, devint plus lent.
— Reyes, dit-il. La responsable de la station Copernic. Tu sais qu'elle est morte, maintenant, non ?
Elena hocha la tête. Un geste bref. Elle avait vu son nom sur la liste des disparus, dans la première archive de HAL-9. Le nom de la femme dont elle avait signé la perte de la main. Le nom d'une dette qu'elle ne rembourserait jamais.
— J'ai failli la tuer moi aussi, dit Jack doucement. Sur la Terre, avant tout ça. J'étais commandant sur un shuttle de ravitaillement orbital. J'ai désobéi à un ordre direct d'approche — j'ai fait sortir l'équipage de la zone de largage alors que les consignes disaient de maintenir la position. On a perdu la cargaison, mais on a évité de justesse une collision avec un débris. On m'a blacklisté. Pas de grâce, pas de révision. Un commandant insoumis, c'est fini. Alors je pilote des rovers sur la Lune, et je regarde les autres avoir des étoiles.
Le tube parut se rétrécir d'un cran. Elena le regarda, réellement. Derrière la visière, ses traits étaient durs, mais ses yeux portaient une fatigue qui n'avait pas de fond.
— Tu as fait le bon choix, dit-elle, sa voix tombant de quatre degrés.
— Pas selon les règles, répondit-il. Et toi, tu les as suivies, les règles. Regarde où ça nous a menés.
Le cylindre émit un cliquetis. Une alerte s'afficha sur son cadran : énergie au tiers. Le temps, lui aussi, fondait.
— Crois-moi, dit Elena dans un souffle. Si on sort d'ici, je réglerai mes dettes. Toutes.
Jack la regarda. Un long moment. Puis il tendit la main, paume ouverte, au-dessus de l'appareil. Comme une offre, ou une trêve.
— On réglera les nôtres, ensemble. C'est le seul moyen de rentrer.
Elena posa sa main gantée dans la sienne, un geste bref, dénué de douceur mais chargé de sens. Dehors, la pluie de cailloux cosmiques frappait encore le flanc du tube, un battement sourd et incessant. Mais le sol trembla soudain d'une autre façon — une secousse plus profonde, porteuse d'un grondement. Elena leva la tête. Jack aussi.
Ce n'était pas la tempête. C'était un séisme lunaire. Et le tube de lave, ce refuge, obéissait aux failles de la planète morte.
Il n'était pas leur sécurité. Il était leur piège.