Dérive Lunaire
Lire le chapitre 32: Earthbound
Le hublot ne montrait qu’un bleu de plus en plus épais, strié de traînées blanches tandis que la navette d’Iris mordait dans l’atmosphère. Elena gardait les doigts crispés sur l’accoudoir de son siège, les yeux fixés sur ce spectacle qu’elle n’avait pas vu depuis huit ans. Huit ans de poussière lunaire, de silence et de chiffres. Et voilà que la Terre revenait, immense, éclatante, presque indécente de vie.
Jack, à sa gauche, ne regardait pas le hublot. Il fixait ses mains, paumes ouvertes sur ses cuisses. Il avait ce calme de façade qu’elle connaissait maintenant — cette manière de verrouiller sa mâchoire quand quelque chose le rongeait.
— Tu vas être briefé par le comité de discipline, dit-elle sans le regarder. Ils vont te poser des questions sur Minos. Sur la manœuvre d’évasion. Sur tout ce qui s’est passé avant.
— Je sais.
— Et tu vas les laisser te juger comme un pilote qui a paniqué, alors que tu as exfiltré deux personnes sous le feu et rapporté une preuve de corruption en bon état.
Jack tourna enfin la tête vers elle. Un sourire en coin, fatigué, mais un sourire quand même.
— Tu continues à me sous-estimer, doc. Je sais aussi parler quand il faut.
— C’est ce qui m’inquiète.
La navette tangua, traversant une couche de nuages. Iris, aux commandes, annonça d’une voix neutre : « Atterrissage dans six minutes. Les autorités nous attendent. Deux véhicules, en tenue. Pas de panique, mais ne traînez pas. »
Elena sentit son estomac se nouer. Tout ce chemin — la crevasse, le silence des jours sans oxygène, la course sur la banquise grise — pour atterrir dans les bras de fonctionnaires. La Terre n’avait pas changé. Elle se reconnaissait à cette précipitation administrative, ce goût de paperasse qui flottait déjà dans l’air recyclé de la cabine.
Le roulage fut brutal. La navette sembla toucher le sol avec une violence délibérée, comme si l’atmosphère voulait se venger des années d’absence. Puis le silence des moteurs coupa, et on n’entendit plus que le gémissement des capteurs qui se refroidissaient.
Quand la rampe s’abaissa, une lumière grise, humide, entra dans la carlingue. Elena cligna des yeux, plus éblouie par cette clarté diffuse que par les lampes à arc du module lunaire. L’herbe, au loin, était d’un vert cru, presque agressif. Des bâtiments bas s’étendaient à perte de vue, leurs toits ternes sous la brume.
Un homme en uniforme civil les attendait au pied de la rampe, une tablette à la main. Quarante-cinq ans, cheveux ras, regard de comptable. Il se présenta comme le commissaire Bailey, du Bureau d’Enquête Spatiale.
— Dr Vasquez. Commandant Lambert. Capitaine Alvarez. Soyez les bienvenus. Nous avons des procédures à suivre.
— Bien sûr, dit Elena. Nous sommes des pros de la procédure, à présent.
Bailey haussa à peine un sourcil. Il les conduisit vers un bâtiment bas, isolé au bout d’une piste. Les murs sentaient la peinture fraîche. On les fit asseoir dans une salle où le mobilier semblait sortir d’inventaire : une table grise, des chaises grises, un pot de café déjà froid.
Iris, étonnamment, resta auprès d’Elena pendant la première interruption de séance. Elle répondit aux questions sur la trajectoire, la manœuvre d’évasion, l’état de la navette. Elle parla avec cette précision de pilote qui hypnotise les administratifs. Puis les agents la firent sortir pour une « vérification de routine » sur la structure du vaisseau.
Elena resta seule. Jack était déjà de l’autre côté du couloir, derrière une porte blindée. Elle entendit des voix étouffées, un murmure de questions, le tambour des doigts sur un clavier. Le temps s’étira, gris comme la lumière.
C’est quand un second fonctionnaire entra — une femme aux cheveux argentés, le visage tendu, un badge rouge au nom de Commandant de la Présidence Logan — qu’Elena sentit le vent tourner.
— Dr Vasquez. Puis-je vous appeler par votre prénom ?
— Vous pouvez appeler le monde entier par son prénom, ça ne changera rien au fond.
Logan ne sourit pas. Elle posa une liasse de papier sur la table, sans l’ouvrir.
— Nous avons une version officielle des événements. Un accident au module A, une perte de communication, une évacuation improvisée. Votre témoignage peut confirmer cette version. Le capitaine Alvarez serait cité pour « conduite héroïque » et le sujet serait clos.
Elena croisa les bras. Logan laissa parler un silence pesant, puis ajouta, d’une voix presque douce :
— Ou vous racontez la vraie histoire, et le capitaine Alvarez passe en cour martiale pour violation de protocole, destruction de matériel gouvernemental, et falsification d’ordre de mission. Vous savez ce que ça veut dire. Même s’il est blanchi sur le fond, le temps que la procédure se déroule, il aura perdu sa carrière.
Elena se pencha en avant. Sa voix était calme, mesurée, mais elle sentait le sol se dérober sous ses certitudes. Huit ans de discipline, de précision. Et un seul choix possible.
La lune qu’elle avait quittée, la poussière qu’elle avait analysée, les morts qu’elle avait portés sur ses épaules. Jack, suspendu dans le vide de la crevasse. La vérité, compacte, granitique, qui ne se fondait pas aux versions officielles.
— Je témoignerai, dit-elle. Tout.
Logan soupira, referma sa liasse. Elle semblait à la fois satisfaite et irritée. Les procédures, au moins, pourraient suivre leur cours.
— Votre nomination à Hanford dans l’équipe de géologie avancée, alors… je comprends que vous la refusiez.
— Je la refuse depuis le début.
— Pourquoi ? C’est une position honorifique. Vous serez une héroïne de la renaissance lunaire. Vous pourrez choisir vos projets, former une nouvelle génération.
Elena regarda ses mains. Des cicatrices discrètes aux jointures — souvenirs de façonnage d’échantillons urgemment prélevés. Elle pensa au module d’habitation, à la lumière blanchie qui tombait des ampoules, à Liang, encore inconscient dans sa couchette, à la relève qui viendrait, à cette base qu’elle avait bâtie pierre grise après pierre grise.
— J’ai une équipe qui m’attend, dit-elle finalement. Une équipe qui n’a pas demandé à être trahie par sa planète. Je retourne sur la Lune quand la reconstruction commencera. C’est mon terrain.
Logan hocha la tête, quelque chose comme un respect dans le regard.
— Je comprends. Vous êtes exactement le genre de personne qui devrait y aller.
Elles se levèrent presque ensemble. Par la fenêtre basse de la salle, Elena vit un van noir sortir du hangar, ses feux arrière rouges dans la brume. Deux silhouettes en uniforme chargeaient un dossier. Une autre silhouette, debout près du véhicule, attendait. Cap droit, épaules serrées. Elle le reconnut à la façon dont il regardait le ciel, comme s’il cherchait une route à tracer dedans.
Elle demanda, sans se retourner :
— Nous aurons combien de temps avant l’audience ?
Logan consulta sa tablette, le visage neutre.
— Sept jours. Le temps que le comité se réunisse.
Elena compta dans sa tête. Sept jours dans un monde gris, humide, lent. Sept jours à attendre.
Elle n’était pas encore sortie de la salle que le van noir clignota des phares, deux impulsions nettes, puis disparut derrière la ligne de bâtiments.
Elle ne savait pas ce que Jack allait dire durant ces sept jours. Elle ne savait pas ce qu’il avouerait, ce qu’il tairait, quelle version il choisirait de défendre — ou si son silence la protègerait ou l’enfoncerait. Une seule chose lui sembla soudain lumineuse, dans cette lumière grise du matin terrestre :
— Logan, dit-elle sans se retourner. Assurez-vous que Liang reçoive une évacuation médicale avant la fin de la semaine. S’il meurt en orbite parce que la paperasse a traîné, je rendrai publique chaque minute d’enregistrement du module B, y compris celles qui impliquent vos supérieurs.
Il y eut un silence. Puis l’arrière-goût du café froid dans sa bouche, le bruit de la tablette qui s’éteignait, une réponse murmurée, presque respectueuse :
— Je vais voir ce que je peux faire.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.