Dérive Lunaire
Lire le chapitre 6: Storm Warning
La tempête était une ligne argentée à l’horizon, presque belle. Elena la regardait depuis le cockpit du rover, la visière relevée, les doigts crispés sur le bord du tableau de bord. HAL-9, branché sur le système de navigation, énonçait les données d’une voix monocorde qui semblait défier l’urgence.
« L’activité solaire augmentera de façon exponentielle dans les six heures et vingt minutes. Les radiations à la surface dépasseront les tolérances des combinaisons et des systèmes électroniques non blindés. La fenêtre de transit optimale vers le Relais 7 est de quatre heures. »
— Quatre heures pour dix kilomètres de plaine ouverte, murmura Jack en enclenchant la propulsion. On peut le faire.
— En théorie, dit Elena. Mais la théorie n’a jamais rencontré un champ de crevasses masquées par la poussière.
Jack lui jeta un regard en biais, un demi-sourire accroché aux lèvres. « Tu as une meilleure idée, Doc ? On reste ici et on attend que les radiations nous grillent les circuits ? »
Elle ne répondit pas. Le rover bondit en avant, soulevant un panache de régolithe qui retomba lentement en apesanteur réduite. Ils roulaient depuis quarante minutes déjà, contournant les pires reliefs, mais la plaine de Mer Infinie s’étendait devant eux comme une page blanche — trompeuse, uniforme, mortelle.
« Vitesse maximale », dit Jack, les mains serrées sur les commandes.
Le rover tangua, rebondit. Elena se cramponna à sa ceinture, les dents serrées. Chaque secousse lui rappelait les rapports de terrain qu’elle avait écrits des années plus tôt, sur les failles de la Mer des Crises. Le sol lunaire n’était jamais aussi plat qu’il en avait l’air. Elle le savait. Jack, lui, pilotait comme si la Lune était une autoroute terrestre.
« Ralentis, dit-elle.
— Pas le temps.
— Jack. »
Il ne ralentit pas. Mais il la regarda, et dans ses yeux elle vit autre chose que de l’obstination — une confiance mal placée, peut-être, ou un besoin de croire que le risque payait. Elena détourna le regard et fixa le paysage.
« La poussière bouge, dit-elle soudain. Là, à deux cents mètres. Ça peut être un affaissement.
— Tu voins des fantômes.
— Je vois des signes. C’est mon métier. »
Elle avait à peine fini sa phrase que le rover s’enfonça. Pas une secousse — un basculement, net et sourd, accompagné d’un bruit de métal qui se tord. Le véhicule s’immobilisa à dix degrés d’inclinaison, le nez pointé vers une fissure sombre qui sectionnait la plaine comme une blessure mal fermée.
Jack jura. Il coupa la propulsion, remit le rover en mode stabilisation. Les vérins s’activèrent, mais le sol céda encore d’un cran.
« Roue arrière gauche », annonça HAL-9. « Axe endommagé. Le moyeu est partiellement enfoncé dans la crevasse. La mobilité est compromise à environ quarante pour cent. »
Jack frappa le tableau de bord du plat de la main. « Merde. »
Elena n’avait pas besoin d’un diagnostic. Elle avait déjà ouvert la soute du rover, cherchant à l’aveugle la plaque de rechange qu’elle savait y trouver. Les combinaisons de maintenance étaient empilées contre la paroi, et elle les écarta sans ménagement, découvrant une plaque de titane renforcé et un rouleau de bande thermique.
« Aide-moi », dit-elle.
Jack la rejoignit, le souffle court. « On a trois heures vingt avant la tempête. Même dans le meilleur des cas, réparer prendra au moins une heure.
— Alors on n’a pas une minute à perdre », dit-elle en tenant la plaque contre lui. « Tu boulonnes, je t’éclaire. »
Ils travaillèrent dans un silence entrecoupé de commandes sèches. Le vent solaire commençait à charger l’air — enfin, ce qui en tenait lieu. Elena sentait une vibration dans la combinaison, un picotement étrange dans les gants. Les particules ne traversaient pas encore les tissus, mais elles s’accumulaient déjà dans la couche externe. Dans une heure, pensa-t-elle, chaque seconde dehors serait un pari.
Jack fixa la plaque avec des attaches électroniques, puis recula d’un pas et inspecta le travail. « C’est moche, dit-il. Mais ça devrait tenir.
— “Devrait” n’est pas dans mon vocabulaire, répondit Elena en montant à bord. Mais pour l’instant, ça fera l’affaire. »
Le rover redémarra avec un grognement. Jack engagea la marche avant, doucement d’abord, puis de plus en plus vite. La roue réparée tournait avec une légère oscillation, mais elle tenait. La plaine continuait, interminable, et au loin, le point de relais — une tour effilée, presque invisible contre le noir du ciel — se précisait peu à peu.
« Deux kilomètres », dit HAL-9. « Temps estimé : vingt minutes. L’activité solaire atteindra son pic dans quarante-cinq minutes. »
Elena comptait. Dans sa tête, les chiffres s’alignaient comme des pierres sur une faille. Ils pouvaient y arriver. Mais seulement s’ils ne rencontraient plus aucun obstacle. Et elle savait que la Lune ne faisait jamais de cadeaux.
Le rover franchit une crête mineure et elle vit le bâtiment. Ce n’était pas le Relais 7 — c’était un poste géologique secondaire, une structure basse et cylindrique, à moitié enterrée dans le régolithe, au pied d’un piton rocheux. Elle ne figurait pas sur les cartes principales, mais elle avait été là, dans le dossier confidentiel de Marcus, celui qu’il appelait son « terrain de jeu ».
« Jack, dit-elle. On n’ira pas plus loin avec cette roue. Il faut s’arrêter ici.
— Ce n’est pas le Relais.
— Non. Mais c’est un abri. Et la tempête arrive. »
Jack ralentit, hésita, puis engagea le rover vers la structure. Les portes étaient closes, mais un panneau extérieur clignotait encore d’une faible lumière orange — l’énergie de secours fonctionnait.
Elena coupa les systèmes du rover et descendit la première. Ses bottes crissèrent sur la poussière. Le bâtiment renvoyait une chaleur sourde, magnétique, et elle savait que les radiations ici seraient peut-être assez faibles pour survivre.
« On entre », dit-elle.
Jack ne la suivit pas immédiatement. Il restait debout près du rover, le visage tourné vers le ciel, vers la lueur étrange qui commençait à brouiller les étoiles. « Tu le savais, dit-il.
— Savais quoi ?
— Que ce poste était là. Tu ne l’as pas vu sur les cartes officielles. Tu l’as vu ailleurs. »
Elle ne répondit pas. Elle poussa la porte extérieure du poste, qui céda avec un soupir mécanique, révélant un sas vide et une lumière intérieure pâle.
« Il y a quelqu’un ? » appela-t-elle.
Silence. Seul le bourdonnement des systèmes de survie, et puis — une présence, immobile, dans la pièce principale.
Le géologue était affalé contre la paroi, la combinaison encore partiellement close, le visage masqué par un casque à la visière étoilée de condensation. Les yeux fermés. La main encore crispée sur un outil qui ressemblait à un marteau de terrain.
Elena sentit son estomac se nouer. Elle connaissait cette combinaison. La coupe, le logo discret sur l’épaule, la petite couture le long du torse — celle qui aurait dû tenir, mais qui n’avait pas tenu. La même faille qu’elle avait signalée dans son rapport six mois plus tôt, avant qu’on lui dise de ne pas en parler.
Elle s’approcha, lentement, et baissa la visière du mort. À l’intérieur du col, une fine pellicule de glace s’était formée sur la peau. Mais ce qu’elle vit ensuite n’était pas la mort. C’était la cause.
La couture du torse était ouverte sur dix centimètres. Un joint lâché, proprement, comme si quelqu’un avait tiré sur le fil.
Jack entra derrière elle, et son souffle se figea dans le micro de sa combinaison. « Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Une erreur de fabrication, dit Elena, la voix plate. Une couture défectueuse. Rien à voir avec l’accident. »
Elle mentait. Elle le savait. Et Jack le savait aussi.
Il la regarda longtemps, puis il s’accroupit près du corps et observa la couture. « Tu as déjà vu ce genre de défaillance avant, n’est-ce pas ? »
Elena ne répondit pas. Elle fixait le mort, les chiffres du rapport dans sa tête, la lettre de Reyes, la pancarte de Liang, le pendentif de Marcus — tous les fragments de SILHOUETTE qui s’alignaient à présent comme les constellations d’une carte qu’elle n’avait jamais voulu connaître.
À l’extérieur, la tempête frappa le bâtiment comme un coup de poing.
« Qu’est-ce que tu caches ? » demanda Jack, sans détourner les yeux d’elle.
Elena ouvrit la bouche pour répondre — et la referma. Les particules chargées griffaient la paroi du poste, et dans l’écho du vent invisible, elle entendit une autre réponse, plus lourde encore que la question.
Elle n’avait pas seulement tué Reyes. Elle avait tué un autre homme — des mois avant la catastrophe de la base, quand elle avait choisi d’obéir et de se taire.
« Rien », dit-elle. « Il faut réparer le rover. »