Dérive Lunaire
Lire le chapitre 7: Shelter From the Sky
L’alarme du poste géologique hurlait dans le silence poussiéreux, un cri électronique que rien ni personne ne venait apaiser. Elena la coupa d’une paume sèche, puis haleta dans son casque. Le corps était là, affalé contre la console centrale, la visière du scaphandre fendue en étoile. Pas un impact de météorite. Une déchirure nette, le long de l’épaule gauche. Le joint de couture. Le fameux joint.
Elle s’approcha comme on s’approche d’une vérité qu’on a soi-même enterrée vivante. À travers le plexi maculé, elle vit le visage de la morte. An Yi. Géologue. Première escale sur la Lune. Des cernes bleutés, la peau déjà translucide sous l’exsanguination. La couture de son scaphandre avait lâché à l’épaule, laissant fuir l’oxygène en un sifflement que personne n’avait entendu. Elena tendit un doigt ganté—trop épais pour sentir quoi que ce soit—et suivit la ligne de rupture. Régulière. Quasi chirurgicale. Le même défaut de micro-soudure qu’elle avait signalé dans son rapport T-474, trois mois avant le départ. Trois mois avant qu’on lui ordonne de se taire. *Le calendrier de la mission ne peut pas absorber un rappel des combinaisons. On corrigera en vol.*
Elle n’avait rien corrigé. Personne n’avait rien corrigé.
— Tu la connaissais ?
La voix de Jack grinça dans l’interphone, trop proche. Elle sursauta, pivota. Il se tenait dans l’encadrure de l’écluse intérieure, casque sous le bras, la poussière lunaire encore grisée sur ses épaules. Il regardait le corps, puis elle. Son regard n’était pas accusateur. Pas encore. Mais il était posé, patient, comme un homme qui compte les pièces d’un puzzle avant de demander où est le couvercle.
— An Yi. Oui. Elle était sur le relevé des crêtes ouest. On a collaboré deux jours.
— Sur quoi ?
— Une cartographie des strates d’ilmenite. Rien de sensible. Elle était pointilleuse, méthodique…
Elena s’interrompit. Méthodique. Mince. Elle aurait dû vérifier ses coutures. Le protocole de sortie exigeait une inspection visuelle complète avant chaque EVA. An Yi avait dû la faire, la veille de sa mort. Elle avait dû voir les micro-boursouflures le long de l’épaule. Peut-être même les avait-elle signalées à la base. Peut-être son rapport avait-il atterri sur le même bureau que le sien, dans la même corbeille de silences.
Jack avança de deux pas. Il ne regardait plus le corps. Il la regardait, elle. Le fil de son regard remonta de ses mains—qui tremblaient légèrement dans ses gants—jusqu’à sa visière.
— Elena. Qu’est-ce que tu caches ?
La question tomba, simple, presque douce. Trop précise pour être improvisée. Il avait dû la préparer dans le silence du trajet, en pilotant le rover autour des cratères. Elle fit ce qu’elle savait faire de mieux : elle détourna.
— La couture. Cette couture, Jack. C’est un défaut de fabrication. Le lot M-9 des scaphandres, série Sirius. Les joints de soudure ont été thermocollés à basse pression dans l’usine de Séoul. Un lot entier, parti en orbite avec la mission. Et moi, je le savais.
Sa voix se brisa sur les derniers mots. Elle aurait voulu les ravaler, les enfermer avec les logs de Liang, avec le pendentif de Marcus, avec tout ce qu’elle n’avait pas dit. Mais les mots étaient sortis, portés par une fatigue plus ancienne que la Lune.
Jack cligna des yeux, deux fois. Il posa son casque sur la console près du corps d’An Yi, avec une précaution qui ressemblait presque à une prière.
— Tu le savais. Et tu n’as rien dit.
— J’ai dit. J’ai rédigé un rapport. On m’a dit que le calendrier ne pouvait pas absorber un rappel. Le directeur du programme, le Dr Feldman, a ajouté que j’étais une géologue, pas une ingénieure matériaux, et que je devais me concentrer sur mes roches.
— Et tu t’es tue.
— J’ai signé une clause de confidentialité sur la maintenance de la flotte. Et puis…
Elle chercha les mots. Marcus. Le pendentif. L’accident. Comment dire à Jack que sa peur d’être réduite au silence après la mort de Marcus—la faute qu’on lui avait collée à tort, l’exil forcé vers la Terre—avait fini par fabriquer une lâcheté plus grande que sa conscience ? Qu’elle avait préféré la conformité à la vérité, et que ce silence avait tué An Yi aussi sûrement que le vide sidéral ?
— Et puis quoi ?
— Et puis il restait encore dix mois de travail à faire sur la base, et je ne voulais pas être cette femme, celle qui bloque un programme entier parce qu’elle a trouvé un défaut dans une couture. Je ne voulais pas être encore celle par qui le désastre arrive.
Le mot *encore* resta suspendu entre eux, lourd comme un régolithe. Jack le saisit, le tourna dans sa tête, mais n’en fit pas une arme. Il se baissa, examina la couture du scaphandre d’An Yi, passa un pouce ganté sur la rupture.
— Ta fuite a tué combien de personnes, selon toi ?
— Deux, au moins. Jusqu’à aujourd’hui.
— Et combien de personnes seraient mortes si tu avais parlé et que le programme avait été retardé de six semaines ?
Elle ne répondit pas. Il releva la tête, les yeux d’un bleu délavé par la fatigue, mais vifs.
— Tu as la mémoire courte, Vasquez. Les statistiques sont simples. Une tempête solaire comme celle qui nous passe au-dessus de la tête arrive trois fois par an. Si le programme avait été retardé, on aurait peut-être perdu cette fenêtre de lancement, et le base aurait été exposée à une couronne six mois plus longue. Alors peut-être, oui, que ton silence a tué An Yi. Mais peut-être aussi qu’il a sauvé quatre ou cinq autres personnes qui seraient mortes d’exposition entre-temps.
C’était un raisonnement tordu, presque cruel, et conçu pour la faire taire. Elle le reconnut comme on reconnaît la main d’un frère d’armes : il avait passé des années à se raconter des histoires supportables sur ses propres échecs. La mise au ban des commandants de vaisseau pour insoumission n’avait peut-être pas tué personne, mais elle avait navigué la même mer de culpabilité.
— Tu deviens humanitaire, pilote.
— Non. Je deviens pragmatique. La culpabilité est un luxe que nous n’avons pas. On n’a plus que peut-être trente heures avant que les radiations ne retombent, et encore moins si cette tempête décide de rallonger sa jupe. Pour l’instant, on reste ici, on répare le rover, et on trouve une solution pour les dernières heures de trajet.
Il s’accroupit près du corps, défit le collier de fixation du casque avec une dextérité qu’elle ne lui connaissait pas.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— On a besoin de pièces de rechange. Les radios portables du scaphandre d’An Yi sont encore bonnes. Et le réservoir d’oxygène secondaire a une heure et demie de capacité.
— Tu vas dépouiller une morte.
— Je vais dépouiller une collègue qui ne s’en sert plus, pour tenter de sauver deux vivants. Si tu préfères l’appeler autrement, trouve un autre mot. Mais ne mélange pas le respect et la sentimentalité.
Elena resta figée une seconde, le cœur serré par une nausée morale qu’elle ne pouvait nommer. Puis elle se força à l’action. Le rover l’attendait, roue patched, batterie à douze pour cent. La tempête chantait dehors, invisible, au-dessus d’une plaine de cratères aussi morte que son silence passé.
Elle attrapa un cric hydraulique dans le coffre, puis s’arrêta. Au sol, près du corps, un objet brillait. Un datapad, tombé de la ceinture d’An Yi. L’écran était encore allumé. Sur la vitre, une ligne de texte codé, partiellement effacée par le givre.
*SILHOUETTE — transfert reactor. Anomalie sujette à confirmation.*
Le monde se figea. Elena déglutit, jeta un œil à Jack—occupé avec le collier du casque, dos tourné—et glissa le datapad dans sa poche intérieure avec une lenteur de voleuse.
Elle avait une preuve de plus. Et toujours pas le courage de la partager.
— Jack.
— Quoi ?
— Après la réparation. On ne va pas au relais 7.
Il se retourna, lentement, les yeux plissés.
— Pardon ?
— On ne peut pas. Si Reyes avait raison, si l’explosion était un sabotage, le relais 7 est une perte de temps. C’est un nœud de communication. Pas une source d’énergie. Le vrai problème est ailleurs.
— Et où ça ?
— Au réacteur. Au cœur de la base. Et il nous faut un plan pour y retourner.
Le silence de Jack dura assez longtemps pour que le sifflement du vent lunaire en devienne presque un murmure humain. Puis il hocha lentement la tête, les yeux rivés sur elle, chargés d’une suspicion nouvelle et d’une chose qui ressemblait, pour la première fois, à de la peur.
— Très bien, Vasquez. On reparle de tout ça. Mais d’abord, cette morte, on la fait revivre dans notre rover. Tu me dois des explications, et je les aurai avant qu’on quitte ce poste.
Elena baissa la tête, le datapad lourd contre son cœur. Elle ne savait pas encore laquelle des deux morts elle essayait de sauver. Celle d’An Yi, peut-être. Ou celle de sa propre probité.