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Dérive Lunaire

Lire le chapitre 8: The Lie Takes Shape

La tempête solaire hurlait contre les parois de l’outpost, un grondement sourd et continu qui faisait vibrer la poussière entre les dalles du sol. Elena n’avait pas dormi depuis trente-six heures, mais son esprit refusait de s’arrêter.

— On n’a pas le choix, dit Jack, agenouillé devant le corps figé d’An Yi. Son scaphandre est intact, hormis la couture. On prend les pièces, on part.

— Prendre les pièces d’un mort, murmura Elena, la gorge sèche.

— Elle n’en a plus besoin. Nous, si.

Il parlait avec une neutralité chirurgicale qui la glaçait. Il avait raison, pourtant. Sa propre combinaison présentait une microfissure au niveau du genou, Jack avait perdu un régulateur de pression dans leur chute dans le cratère, et le rover ne supporterait pas un trajet de quatre heures vers Relay 7 sans une remise en état complète des circuits de survie.

Elle s’approcha du corps. An Yi avait la main encore crispée autour d’un objet que la mort n’avait pas libéré. Elena laissa ses doigts courir le long du poignet rigide, puis tira doucement. Une tablette de maintenance, modèle daté, fêlée sur l’écran.

— Elle tenait ça, dit-elle. Pas un équipement standard pour une sortie géologique.

Jack ne leva même pas les yeux de son travail sur les attaches du scaphandre.

— Lis-le. Elle est morte pour quelque chose, non ?

Elena hésita. Une seconde. Puis elle pressa le bouton d’alimentation sous son pouce. L’écran s’alluma, faible. Le dernier fichier ouvert était un journal de maintenance interne, horodaté trois heures avant l’explosion du dôme central de la base.

Son cœur s’arrêta. Puis repartit, plus vite.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Jack, sentant le silence s’épaissir.

— Rien. Un plan de maintenance périmé.

Mensonge. Le texte ne disait rien d’une explosion accidentelle, ne mentionnait aucun sceau usé dans la charpente du dôme. Il détaillait une procédure de test sur le cœur du réacteur — le module cryogénique secondaire, le même réacteur qui alimentait l’ensemble du complexe par abattage laser. Des températures nominales. Des vibrations anormales, consignées par An Yi elle-même, trois jours avant l’accident. Une ligne soulignée, clairement ajoutée dans la précipitation :

*Cœur du réacteur : sous-tension. Recommande l’arrêt manuel immédiat. Le projet SILHOUETTE requiert plus de puissance que le cœur peut en fournir. Personne ne veut entendre. Ils préfèrent un accident.*

Elena dut se forcer à respirer. Le rapport officiel, diffusé par Reyes avant sa mort, parlait d’une défaillance structurelle spontanée du dôme, due à un cycle thermique extrême. An Yi avait trouvé la cause réelle. Et cette cause, c’était un excès de puissance tiré sur un cœur condamné. On avait sacrifié la base pour alimenter SILHOUETTE.

Et moi, pensa-t-elle, j’ai signé des rapports qui cachaient les coutures défectueuses. Mais ce n’était pas ma faute. C’était plus haut. Toujours plus haut.

— Tu mens mal, dit Jack.

Elle releva la tête. Il avait cessé de travailler. Debout face à elle, les mains encore enduites du lubrifiant du scaphandre d’An Yi, il la dévisageait avec cette intensité qu’elle commençait à connaître. Celle qui précédait ses questions les plus incisives.

— Tout ce que tu me dis depuis l’explosion, reprit-il, a un ton poli, mécanique. Tu es trop polie, Vasquez. Les scientifiques honnêtes ne sont pas polis. Ils sont impolis parce qu’ils veulent pas perdre de temps à faire joli. Qu’est-ce que tu as trouvé sur cette tablette ?

— Une trace de maintenance. Rien à voir avec la couture des scaphandres.

— Tu sais que je vais finir par le savoir, non ? Toutes les routes nous mènent à ce réacteur de toute façon. Tu m’as proposé de bifurquer vers la base. Pourquoi ?

Le souffle du vent martelait la cloison. Elena posa la tablette contre sa cuisse et croisa les bras, un mur qu’elle savait fragile.

— Parce que Relay 7 est une perte de temps. Si l’explosion avait une cause réelle, elle est au réacteur. Qui dit réacteur dit données de diagnostic. Qui dit données de diagnostic dit preuves.

— Preuves de quoi ? C’est quoi, ce truc que tu trafiques entre les lignes ?

— Et toi, Jack ? répliqua-t-elle, soudain vengeresse. Tu sais pas quelqu’un qui a fait une carrière à piloter des navettes interdites, à ignorer les protocoles quand ils étaient gênants ? Parce que pour quelqu’un qui prétendait ne venir que pour réparer un relais, tu as fait beaucoup de détours. Tu as posé des questions trop précises sur les opérations de la base depuis le premier jour.

Un temps. Jack recula d’un pas, massant ses épaules. Le silence entre eux s’allongea.

— Je vais chercher les batteries du rover, dit-il. On doit partir dans trois heures, quand la tempête baissera. Si on est encore là dans quatre, le sable aura rongé les joints extérieurs, et on sera grillés comme deux filets de poulet sur une plaque de regolithe.

Il sortit, laissant la porte intérieure se refermer dans un soupir hydraulique. Elena le regarda partir, puis ramassa la tablette et retourna au cadavre. Le compagnon de fortune avait encore un petit sac à la taille, coincé sous la ceinture d’outils éventrée. Ses doigts trouvèrent un contenu étrange : une clé hexagonale, un sachet d’antidouleurs, et une carte à puce marquée du symbole qu’elle connaissait maintenant — le même symbole allongé que celui du pendentif de Marcus.

SILHOUETTE.

Elle inséra la carte dans la fente de la tablette. Une connexion, un écran de verrouillage. Un code. Elle essaya celui de naissance d’An Yi, figuré dans son dossier personnel. Refusé. Puis un modèle : la date du jour de l’explosion. Sur la troisième tentative, la partie s’ouvrit.

Une liste de données de transfert. Des dates, des horodatages. Une série d’allocations d’énergie sortant du cœur du réacteur vers un transpondeur externe non répertorié. Dernier transfert : quatorze minutes avant l’explosion. Une charge massive. Un pic.

Elena comprit. On avait détourné l’énergie du réacteur pour envoyer quelque chose vers l’espace — ou quelqu’un. Le pic avait fait fondre les barrières cryogéniques. L’explosion n’était pas un accident provoqué par le réacteur. C’était une signature, un message. Quelqu’un avait déclenché la décharge pour masquer une évasion.

Elle releva la tête vers la porte. Jack était revenu, chargé de batteries neuves, sa respiration formant un léger nuage dans le froid de l’outpost.

— Je vais réparer le rover, dit-il. Tu me rejoins dans une heure ? On devra partager le volant. La tempête va retomber plus vite que prévu.

Il ne demanda pas ce qu’elle tenait. Il ne le virerait pas. Pas encore. Peut-être ne le saurait-il jamais. Mais si elle se trompait sur lui, si ce tracker qu’il fixait rien que pour les apparences servait réellement à la base pour surveiller leurs mouvements, alors il était la dernière personne à qui montrer la carte.

Elena poussa un long souffle et remit la puce dans sa poche intérieure, contre sa propre poitrine, là où personne n’irait la chercher.

— Vas-y, dit-elle, je te suis dans dix minutes.

Mais elle venait de décider qu’encore un secret, encore un mensonge, pouvait faire basculer toute leur survie. À un moment donné, elle devrait dire la vérité ou elle trahirait tous ceux pour qui elle avait gardé leurs confidences. La question n’était plus de savoir si elle pouvait faire confiance à Jack. La question, c’était ce qu’elle acceptait de perdre pour être libre.

« C’est peut-être ton dernier droit avant de mourir », pensa-t-elle. Elle rangea le pendentif dans sa poche et sortit derrière lui, le vent solaire hurlant désormais dans un crépuscule orange-rouge qui dévorait lentement l’horizon lunaire.