Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 11: The Brace of Fate
La neige crissait sous ses bottes. Luc s'agenouilla au bord de la crevasse, la corde déjà en main, et balaya la lampe frontale vers le fond. La lumière accrocha le corps de Bernard, recroquevillé dans la poche de glace, puis le visage d'Élise, levé vers lui, les joues rougies par le froid.
— La corde fait vingt mètres, dit-il. Je suis à dix-huit au-dessus de toi. Ça passe juste.
Élise secoua la tête. Elle connaissait ce langage. Elle avait trop souvent entendu les pilotes dire « ça passe » quand rien ne passait.
— Bernard pèse au moins quatre-vingts kilos, Luc. Et la paroi est en surplomb. Si tu le tires droit, il va racler contre la glace vive.
Luc s'allongea à plat ventre, enfonça deux broches à glace dans le bord. Le vent lui plaquait les mèches sur le front.
— Alors je le hisse en diagonale. J'ai fait ça cent fois.
— Tu l'as fait avec un treuil et un harnais. Pas à la force des bras.
Un bruit sourd courut sous leurs pieds. Le fond de la crevasse vibra, une fine cascade de cristaux se détacha de la paroi derrière Élise. Bernard gémit, sans reprendre conscience. Sa jambe était tordue sous lui, la neige autour de son bassin déjà teintée d'une rose sombre.
Élise regarda la sangle de son appareil photo, autour de son cou. Une lanière en nylon renforcé, large de deux centimètres. Elle l'avait achetée après avoir failli perdre un boîtier dans les Écrins. Elle n'avait jamais pensé l'utiliser pour autre chose.
— Écoute-moi, dit-elle.
Elle défit la sangle d'un geste sec. Le boîtier s'écrasa dans la neige à ses pieds. Elle sourit presque de voir le verre de l'objectif éclater, puis elle passa la sangle sous les aisselles de Bernard, la fit passer en boucle dans la boucle de sa propre ceinture de sécurité.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Luc.
— Je pense. La sangle fait trois mètres. Je l'attache à la corde. Tu tires Bernard vers le haut. Je reste ici pour guider son corps, l'empêcher de pivoter contre la paroi.
Luc se redressa sur les coudes, le visage dur.
— Non.
— Luc, je connais cette montagne mieux que toi.
— C'est pas une question de connaître la montagne ! Si le fond cède pendant que je hisse Bernard, tu tombes plus profond. Tu le sais. Et si la paroi s'écroule, tu es seule en dessous.
Elle le regarda. Il y avait dans sa voix cette vieille blessure, cette peur qu'elle n'avait jamais voulu voir. Elle aurait pu lui dire la vérité, là, maintenant. Lui dire qu'elle avait un cœur trop faible pour l'altitude, que chaque montée était un va-et-vient entre elle et l'évanouissement. Lui dire qu'il avait passé douze ans à porter la mort de Julien sur ses épaules sans en être responsable. Mais Bernard avait besoin d'être remonté avant que l'hypothermie ne le tue.
— Je reste, répéta-t-elle. Tu hisses. Quand il sera en haut, tu redescends la corde et je m'attache.
Luc jura, très bas, en français. Il savait qu'elle avait raison. Élise le vit dans la façon dont ses épaules retombèrent, dans le geste résigné avec lequel il vérifia les broches une seconde fois.
— Si la neige bouge, tu t'accroches à la paroi. Tu ne regardes pas en bas. Tu pousses avec les jambes.
— Je sais comment faire.
— Je sais que tu sais. Mais j'ai besoin de le dire.
Il lança la corde. Elle claqua contre la paroi de glace, décrivit une courbe molle et atterrit à ses pieds. Élise l'attrapa, la noua à la sangle de Bernard en un nœud de chaise qu'elle serra entre ses dents gantées. Elle vérifia trois fois.
— Tire quand je te dis.
Elle se plaça derrière Bernard, passa les bras sous les siens, appuya ses pieds contre deux aspérités de la glace. Elle pouvait sentir la chaleur de son corps à travers les couches de vêtements, le faible battement de son cœur contre son dos.
— Tire.
La corde se tendit. Bernard glissa d'abord sur la neige, puis se souleva lentement, comme une marionnette mal pendue. Sa tête bascula en arrière, sa jambe cassée traîna en dessous de lui. Élise le guida de la main, une main sur son épaule, l'autre contre sa hanche valide, le faisant pivoter doucement pour qu'il ne heurte pas le bord de glace.
— Encore, cria-t-elle. Encore, il est presque au bord.
Le corps de Bernard monta, passa au-dessus d'elle, s'engagea dans le goulet étroit. Elle le vit atteindre la ligne de lumière, les mains de Luc se tendre vers lui, attraper sa veste, le tirer sur la neige ferme.
— Il est en haut ! cria Luc. Il respire. Je redescends la corde.
— D'accord.
Elle attendit. La corde fouetta l'air dans sa direction, mais elle retomba à deux mètres d'elle, sur une langue de glace en pente. Élise fit un pas pour la rejoindre.
Le sol céda.
Pas sous ses pieds directement, mais à trois mètres devant, un pan entier de neige compacte qui se détacha et s'enfonça dans les profondeurs avec un bruit de gorge. Le choc déséquilibra tout. Élise sentit la banquette basculer sous elle, ses jambes partir en arrière, et elle tomba dans le vide noir, les parois de glace défilant à toute vitesse autour d'elle.
Elle frappa une première saillie, puis une seconde, le choc lui coupant le souffle. Elle rebondit, tournoya, et atterrit quelque part en dessous, dans la pénombre, dans un silence d'ouate.
Elle leva les yeux. Le ciel était un trou de lumière lointain, mitraille d'étoiles. La silhouette de Luc se découpait au bord, bras tendus vers elle.
— Élise !
Sa voix lui parvenait déformée, presque rêveuse.
— Élise ! Réponds-moi !
Elle ouvrit la bouche. Le sang dans sa gorge avait un goût de fer. Elle inspira, le froid lui brûlant les poumons, et répondit, mais sa voix sortit faible, avalée par le vide de la poche de glace qui l'entourait.
Et puis, tout près de son visage, elle vit quelque chose dans la glace. Une forme sombre, incrustée dans la paroi, à demi transparente. Un profil humain. Un visage prisonnier du temps. Un homme, vêtu d'une veste rouge délavée, immobilisé dans le cristal depuis des années, les yeux ouverts dans la mort.
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