Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 12: The Phantom Mountaineer
La neige cède sous ses pieds avec un bruit de mastication sourd. Élise s'éventre sur la paroi, les doigts labourant la glace pour trouver une prise. Bernard hurle quelque chose au-dessus, mais le son est avalé par le grondement qui enfle. Elle tombe, pas très loin — trois mètres, quatre — avant que son corps ne heurte un rebord de glace compacte, et glisse encore, latéralement cette fois, jusqu'à s'arrêter contre une masse rigide.
Le souffle coupé, elle reste un instant dans le noir absolu. Sa lampe frontale s'est éteinte dans la chute. Elle palpe sa poche, sort son briquet d'urgence, le frotte. Une maigre flamme vacille, éclairant la poche où elle s'est abîmée.
Ce n'est pas une simple cavité. C'est une galerie naturelle, haute de trois mètres, qui s'enfonce dans la montagne. Et contre la paroi gauche, il y a un corps.
Élise le voit avant de le comprendre. Il est assis, adossé à la glace, les jambes étendues devant lui comme s'il s'était installé pour attendre. Un duvet rouge et blanc, une corde enroulée autour du torse, des gants en cuir épaissis par le givre. Le visage est masqué par une couche de glace fine, mais elle distingue la barbe, la couleur sombre de la veste. Dans sa main droite, il tient encore un piolet.
Elle s'approche, les jambes tremblantes. L'air est froid, immobile, et pourtant elle sent une odeur de vieux cuir et de tissu humide. Le corps est momifié, préservé par le froid sec de la crevasse. Il est là depuis longtemps.
Une image lui arrive, nette, brutale : un tableau de recherche, des photos étalées sur la table du refuge, une veste rouge et blanche identique. Un client de l'alpinisme anglais, disparu neuf ans plus tôt durant une tempête de novembre, qu'on n'avait jamais retrouvé.
« Heber Finch », murmure-t-elle.
Sa propre voix lui semble étrangère dans ce lieu hors du temps. Elle connaît ce dossier. Elle avait couvert la mission pour le journal local, des photos des équipes en formation devant la paroi ouest. Luc avait piloté les recherches pendant quatre jours, jusqu'à ce que le préfet déclare la zone impossible.
Elle tend la main. Le gant gauche du corps est partiellement détaché, laissant voir une peau brunie, desséchée, des os saillants. Elle retire le gant d'un geste doux, presque respectueux. Dans la paume du mort, il n'y a rien. Mais elle aperçoit une couture blanche sur le poignet.
Elle glisse le gant dans sa poche de poitrine.
Un craquement énorme fait trembler la glace au-dessus d'elle. Des blocs de neige s'effondrent à l'entrée de la galerie, coupant la lumière faible qui filtrait d'en haut. Élise a un mouvement de recul.
« Luc ! » crie-t-elle. Sa voix rebondit contre les parois. « Luc ! »
Rien.
Elle fouille sa ceinture, les doigts engourdis. Sa main rencontre le boîtier métallique de la balise de détresse. Elle l'avait presque oublié. Le petit appareil a survécu à la chute, témoin lumineux clignotant en vert.
Elle hésite une seconde. La balise fonctionne sur batterie interne. Si elle la déclenche, elle signale un grave danger, une détresse vitale. Elle sait que Luc a son récepteur dans son sac.
Elle pousse le bouton rouge.
Le bip est presque inaudible, mais elle sent la vibration contre sa paume. Le témoin s'allume en rouge fixe. Elle compte dans sa tête : un, deux, trois…
La glace au-dessus d'elle gémit. Le corps d'Heber Finch semble la regarder, sa tête inclinée, une expression de patience figée pour l'éternité. Elle ne peut pas l'abandonner ici, comme on l'avait abandonné neuf ans plus tôt.
Elle s'accroupit, sort son téléphone satellite de son sac. Pas de réseau dans la crevasse, évidemment. Mais la balise suffit — si quelqu'un l'entend.
Le temps passe. Elle ne sait pas combien de minutes. Le froid s'infiltre dans ses os. Elle garde les yeux sur la fissure fine par où s'échappe un peu de lumière, là où le toit de la galerie a cédé.
Puis, un bruit. Pas un craquement, mais le grincement d'un crampon sur la glace. Une voix, étouffée :
« Élise ? »
Elle exhale. L'air forme un nuage blanc devant son visage.
« Je suis là ! » crie-t-elle. « Il y a une ouverture à ma gauche, par où je suis tombée ! »
Un rai de lumière balaie le plafond, puis le visage de Luc apparaît au-dessus d'elle, casque allumé. Il est à plat ventre, un bras tendu vers le bas, une corde attachée à son baudrier.
« Ça bouge encore, ici, dit-il. Je te remonte, mais il faut que tu passes vite. »
Elle se lève, les jambes flageolantes. Juste avant de saisir la corde, elle se tourne une dernière fois vers le corps. Dans la lumière de la lampe de Luc, elle distingue un détail qu'elle n'avait pas remarqué : le piolet du mort est posé au sommet de sa cuisse droite, non pas planté dans la glace ou abandonné au hasard, mais tenu, comme si l'homme attendait que quelqu'un vienne le relever.
Elle agrippe la corde. Luc tire. Elle s'élève, les pieds cherchant des prises dans la glace, tandis que la galerie s'éloigne sous elle, puis disparaît dans l'obscurité.
Elle débouche à l'air libre comme une noyée qui crève la surface. Le vent la frappe au visage, la neige tourbillonne autour d'elle. Luc la prend par les épaules, la secoue.
« Qu'est-ce qui t'a pris de… » commence-t-il, puis il s'arrête. Il voit son visage.
« Il y a un corps, dit-elle. En bas. »
Il fronce les sourcils.
« Qui ? »
« Heber Finch. Rosbif, disparu il y a neuf ans. » Elle sort le gant de sa poche. La neige se dépose dessus, mouillant la peau brunie et la couture blanche. « Je tiens la preuve. »
Le regard de Luc passe du gant à son visage, puis de nouveau au gant. Quelque chose se dénoue dans sa mâchoire.
« Tu es sûre ? »
« Il porte sa veste. Le piolet est à lui, une marque particularité : spike round, dentelé sur le côté gauche. J'ai gardé le piolet dans la mémoire de mes photos, j'avais shooté pendant la mission de recherche. C'est lui. »
Le vent hurle entre eux pendant trois secondes. Luc ne lâche pas ses épaules.
« On s'occupera de ce corps plus tard, dit-il. D'abord, on remonte Bernard, ensuite on retourne au refuge. »
Elle hoche la tête. Mais dans sa poche, le gant pèse soudain comme un lingot. Elle n'a pas dit à Luc le plus important : la position du corps, à l'intérieur d'une galerie naturelle connectée à un réseau plus profond. Si la glace continue de céder, le corps pourrait être englouti pour toujours, ou alors la galerie pourrait révéler d'autres choses — des choses que personne n'avait jamais cherchées.
Elle garde cela pour elle. Pour l'instant.
Luc lui tend une gourde. Elle boit, l'eau glacée lui brûle la gorge. Il regarde au-dessus de son épaule, vers le point où le corps de Bernard attend toujours d'être remonté.
« On n'a pas fini », dit-il.
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