Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 13: The Wind's Decision
Le vent arriva sans prévenir, comme une gifle glacée jetée à la face du monde. Il hurla entre les arêtes, souleva des murailles de neige poudreuse et effaça d'un coup la visibilité déjà fragile. Élise sentit le froid traverser sa veste, s'insinuer sous sa peau, mordre ses doigts encore engourdis par la remontée de la crevasse. Elle cligna des yeux, mais ne vit plus que du blanc — un blanc vivant, mouvant, féroce.
« Il faut rentrer ! » cria Luc au-dessus du tumulte. Il tenait Bernard en travers de ses épaules, le corps du vieil homme inerte, sa jambe cassée pendant dans le vide. Élise acquiesça, la gorge serrée. Chaque pas vers le refuge était une lutte, le vent les frappant de côté, tentant de les déséquilibrer. Elle pensa aux autres — Martine, Claire, les trois touristes — recroquevillés dans le chalet de bois, priant pour que le ciel se calme.
Ils atteignirent la porte au prix d'un dernier effort. Luc laissa tomber Bernard sur le plancher avec une douceur contrainte. Le groupe se précipita, des mains tendues, des visages crispés par l'anxiété. Claire s'agenouilla près de Bernard, posa deux doigts sur son cou.
« Il vit. Mais la fièvre… il faut le réchauffer, vite. »
Martine apporta des couvertures, des sachets de thé chaud. Élise s'adossa contre le mur, laissant la chaleur relative de la pièce dégeler ses muscles. Elle évita le regard de Luc, mais elle le sentit peser sur elle, lourd de questions. Il s'approcha, baissa la voix pour que les autres n'entendent pas.
« Tu m'as fait peur. Quand la neige a cédé… »
« Je suis là. »
« C'est une réponse de photographe, pas de randonneuse. »
Elle ne répondit pas. Dans sa poche, sa main serra le gant gelé de Heber Finch. Elle le lui dirait plus tard. Pas ici, pas maintenant, pas devant les touristes terrifiés.
Dehors, le vent redoubla. Les murs du refuge tremblèrent légèrement, une plainte sourde remontant des fondations. Anton, un des touristes — un homme rond et rougeaud qui n'avait cessé de trembler depuis leur départ — demanda d'une voix cassée :
« Et maintenant ? On reste ici à attendre que le toit nous tombe sur la tête ? »
Luc parcourut la pièce du regard, comptant les visages, évaluant les réserves. Des boîtes de conserve s'entassaient près de la cheminée, mais il n'y avait pas de radio, pas de téléphone. Rien que le poste qu'Anton avait bricolé avant que la tempête ne paralyse les communications. Élise le vit la mâchoire serrée, son cerveau de pilote calculant les options.
« Il y a un refuge secondaire à quatre kilomètres au nord-ouest », dit-il enfin. « La Chamoiserie. J'y ai déjà passé une nuit. Il y a du matériel médical, des batteries de rechange, et surtout un véhicule à chenilles pour évacuer Bernard dès que le vent baisse. »
« Quatre kilomètres dans cette tempête ? » Martine articula lentement, comme s'il avait prononcé une absurdité.
« À deux, c'est possible. Quatre kilomètres, deux heures dans le pire des cas. On suit la ligne de crête, on ne peut pas se perdre. »
« On ? » répéta Élise, la voix plus ferme qu'elle ne s'y attendait.
Luc la regarda. « Je pars seul. Tu restes ici, tu t'occupes de Bernard. »
« Non. »
Un silence. Martine haussa un sourcil. Claire cessa de tripoter son sac médical. Élise sentit son cœur — ce cœur fragile, ce cœur coupable — tambouriner contre ses côtes. Le vent hurlait au-dehors comme une bête affamée.
« Écoute-moi, Élise. Ton état… »
Elle savait ce qu'il allait dire. Son état. L'altitude. Le souffle court. Le froid qui comprimait sa poitrine comme un étau depuis sa chute dans la crevasse. Mais si Luc partait seul et qu'il lui arrivait quelque chose, elle ne se le pardonnerait jamais. Elle ne s'était pas encore pardonné Julien, ne s'était pas encore pardonné d'avoir laissé douze ans s'écouler sans un mot. Un peu de souffle en plus ne changerait rien. La mort n'attendait pas que l'on soit guéri.
« Ton état ne te permet pas de grimper une pente dans une tempête pareille », termina-t-il, mais sa voix vacilla, comme s'il cherchait à se convaincre lui-même.
« Tu m'as vue descendre dans une crevasse ce matin, Luc. Tu m'as vue remonter. À ma propre force. » Elle s'avança. « Je connais cette vallée comme ma poche. Je sais où le vent bute, où il tourne, où il se calme. Si vous vous trompez d'itinéraire sur cette crête, vous ne trouverez peut-être ton refuge que le printemps venu, et encore, ce sera des os. »
Anton ouvrit la bouche pour protester, mais Luc le coupa d'un geste.
« Elle a raison. » Il marqua une pause. Sa voix prit un ton plus doux, un ton qu'Élise n'avait pas entendu depuis des années. « Tu es toujours la plus têtue que je connaisse. »
« C'est pour ça que tu m'as aimée. »
Il ne nia pas. Il se tourna vers le groupe, déjà pratique. « On part dans vingt minutes. Martine, tu prends la direction ici. Anton, tu surveilles le feu. Claire, tu restes auprès de Bernard. Si on n'est pas de retour dans six heures, déclenchez la balise de détresse et ne bougez pas. »
« Et si le toit… », commença Anton.
« Il ne tombera pas », dit Élise, avec une certitude qu'elle se força à ressentir. « Ce refuge a survécu à quarante hivers. C'est pas une tempête de rien qui va en avoir raison. »
Dans les préparatifs, elle évita de croiser le regard de Claire. Mais l'interne la prit par le bras, discrètement, et murmura assez bas pour que Luc n'entende pas :
« Vous êtes cardiaque. J'ai vu les électrodes sur votre poignet quand vous avez remonté Bernard. Vous ne devriez pas… »
« Je ne devrais pas être en montagne du tout », répondit Élise, en ajustant sa lampe frontale. « Pourtant me voilà. Racontez-moi pas mes limites, je les connais mieux que personne. »
Claire hésita, puis hocha la tête, résignée. Dix minutes plus tard, Élise et Luc se tenaient sur le seuil du refuge, face au vent. Il lui tendit un cordage, le fixa autour de sa taille avec un nœud précis, puis attacha l'autre extrémité à son propre harnais.
« Tu te souviens de la règle ? » demanda-t-il, cravate de glace sur les cils.
« Jamais plus de deux mètres entre nous. Toujours garder un point d'ancrage. Et si je tombe… »
« Si tu tombes, je te rattrape. »
Le vent les avala. Le blizzard effaça leurs traces derrière eux en quelques secondes. Élise avançait, tête baissée, le dos au nord-ouest, chaque inspiration une brûlure de givre au fond des poumons. Quatre kilomètres. Elle tenta de compter ses pas. À deux cents, elle dut s'arrêter — non, non, s'il se retournait et la voyait pliée en deux, il l'enverrait directement au refuge. Elle se redressa, aspirant l'air glacial par le nez, bloquant une toux.
Luc s'arrêta aussi. Il ne dit rien. Mais dans la lumière blafarde de la tempête, elle le vit tendre une main gantée, écartant un pan de son écharpe pour qu'elle trouve un peu d'air. Un geste d'une tendresse ancienne, automatique, comme si leur corps avait gardé la mémoire de ces douze ans pour eux.
« La crête bifurque à cent mètres », cria-t-il. « On suit le versant est, c'est moins exposé. »
Moins exposé. Élise sourit dans le secret de sa cagoule. Le vent hurlait, la neige frappait son visage comme du sable fin, et pourtant, pour la première fois depuis des heures, elle sentit quelque chose qui ressemblait presque à de la chaleur.
Puis le bruit arriva. Pas le vent. Quelque chose de plus grave, de plus profond. Un craquement sourd, trop vaste, qui fit vibrer la glace sous leurs pieds. Élise s'immobilisa. Luc aussi.
Ils entendirent le murmure. Lent, inexorable. Comme si la montagne elle-même changeait d'avis.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Élise, la voix étranglée.
Mais Luc ne lui répondit pas. Il regardait la ligne de crête au-dessus d'eux, où une masse blanche, énorme, commençait à se détacher.
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