Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 14: The Cliff's Reverse
Le vent mordait la crête, une lame blanche qui effaçait le monde derrière eux. Élise avançait tête baissée, les yeux plissés dans le tourbillon de neige, chaque pas une négociation avec l'altitude qui lui serrait la poitrine comme un poing. Luc marchait trois mètres devant, ouvrant la trace avec ses raquettes, son dos large un repère dans le gris laiteux.
— On devrait être au refuge dans une heure, lança-t-il par-dessus son épaule. Le col est juste après le ressaut.
Elle ne répondit pas. L'air pénétrait ses poumons par à-coups, trop mince, trop froid, une douleur familière qui irradiait sous ses côtes. Elle compta ses pas. Encore cinquante. Encore cinquante.
La montagne grogna.
Un bruit sourd d'abord, loin, comme un coup de canon englouti, puis le silence gorgé de neige, puis le craquement. Luc s'arrêta net. Élise le rejoignit, la main sur son bâton, et ils regardèrent ensemble.
Le sérac — cette cathédrale de glace qu'ils contournaient depuis vingt minutes — se disloqua. Un pan entier de son flanc, immense, se détacha dans un fracas de verre brisé, dévala la pente dans une avalanche blanche qui avala le chemin. Le corridor qu'ils devaient emprunter disparut sous un empilement de blocs de glace et de roche broyée. Quand le nuage se dissipa, il n'y avait plus de sentier. Plus de passage.
— Putain, souffla Luc.
Élise s'accroupit, son cœur battant trop vite, les mains sur ses cuisses. La blancheur autour d'eux sembla se resserrer. Elle connaissait ce poids dans le ciel, une épaisseur qui annonçait une nouvelle dégradation.
— On rebrousse ? demanda Luc, déjà en train d'évaluer la trace derrière eux.
— Six heures de détour. Avec le vent qui monte, on ne les aura pas.
Luc sortit la carte, la protégea du mieux qu'il put contre la rafale. Son index suivit une ligne, s'arrêta, remonta.
— Il y a une corniche, là. Ça contourne l'effondrement. C'est raide, exposé, mais c'est direct.
Élise se releva lentement. Elle connaissait la corniche. La Tête de l'Ancre. Un passage de soixante mètres sur une saillie fissurée, vide des deux côtés, une peau de dumpling filetée sur l'abîme. Elle l'avait photographiée par beau temps, jamais traversée en conditions de tempête.
— C'est de la folie, dit-elle. Les plaques de neige vont se décrocher sous nos pas.
— On n'a pas le choix. Le refuge est à vingt minutes de l'autre côté. Si on attend ici, on est ensevelis d'ici le soir.
Elle le regarda. Il avait déjà enfilé son piolet, les traits tirés, mais les yeux nets. Ce regard qu'elle connaissait depuis toujours : la certitude que la décision la plus dangereuse était la seule qu'il pouvait prendre. Un poids glissa de ses épaules, pas tout à fait de la peur. Du soulagement.
— D'accord. Mais je passe devant.
Luc hésita, un pli entre les sourcils, puis céda.
Ils suivirent la crête en ombre chinoise, restant à trois mètres l'un de l'autre. Le vent sifflait, chargé de cristaux qui piquaient la peau comme du verre pilé. La corniche se découpa enfin, une lame inclinée suspendue au-dessus d'une mer de nuages.
Élise mit un pied sur la saillie. Le rocher était glacé. Le vide en dessous n'avait pas de fond.
— Encorde-toi, dit Luc derrière elle.
— Et toi ?
— Je tiens la corde. Si tu glisses, je te retiens.
La corde s'alourdit autour de sa taille, tendue entre eux. Elle avança. Un pas. Deux. Cinquante centimètres pour chaque mouvement du pied, le vent la plaquant contre la paroi, la neige sous ses crampons se fragmentant en poudre bleue. Sa respiration montait de plus en plus vite, plus courte, un souffle sifflant qui n'était pas seulement l'effort.
Le vertige arriva sans prévenir.
Le ciel bascula. Les crêtes tournèrent, muettes, et elle vit le sol se lever vers elle, trop rapidement. Ses genoux cédèrent. Le monde pâlit, bordé de noir, ses doigts griffant la paroi sans y trouver de prise solide.
— Élise !
La corde se tendit. Luc tira d'un sec coup sec, et elle chuta vers lui — tombant vers l'abîme d'abord, le vide qui se précipitait à sa rencontre, puis le choc dans ses bras, le corps de Luc qui l'écrasait contre la roche, et tous deux qui glissaient, dérapaient, la semelle de Luc cherchant un appui que la pente ne donnait pas.
Il planta son piolet. Le métal hurlait sur la glace.
Ils s'arrêtèrent à deux mètres de la rupture.
Elle était dans ses bras, le visage dans son cou, son cœur battant contre le sien. Ils respirèrent ensemble, l'air râpé, le vent terrible, le silence après le chaos.
— Tu es là, dit-il, presque un reproche.
— Tu tiens, dit-elle.
Il tenait. Un seul bras passé autour d'elle, l'autre vissé au piolet, les muscles en tension, et malgré le danger, malgré le froid, une chose étrangement calme s'installa entre eux.
— On continue ? demanda-t-elle.
— Oui. Mais parle-moi. Avant que tu t'engages, dis-moi où tu es.
Elle déglutit, l'air encore trop rare. Quand ils reprirent la traversée, elle compta ses pas à voix haute pour lui. Un, deux, trois. Il répondait. Toujours là. C'était un fil minuscule, mais ils le tenaient, la voix traversant le vent entre eux.
Quarante-sept pas. Cinquante. Soixante.
La corniche s'élargit. Le refuge apparut enfin, une masse sombre sous la voûte nuageuse, l'ombre pyramidale de son toit ancre silencieuse dans le blanc.
Élise s'arrêta, les mains sur les genoux, le vertige qui refluait encore. Luc la rejoignit, lui saisit le poignet — pas pour la retenir, juste pour le geste de la prendre.
— Tu ne m'as pas dit, plus tôt, murmura-t-il. Quand tu as failli tomber. Tu ne m'as pas dit que tu ne tenais plus.
Elle leva les yeux. Il la dévisageait avec ce regard qu'il avait quand il lisait les nuages et que le ciel mentait.
— Je te dirai, répondit-elle. Plus tard.
Il lâcha son poignet, doucement.
À l'intérieur du refuge, la radio était éteinte, mais le poste clignotait sur le tableau du réchaud — un signal, une demande d'écoute. Luc s'en approcha, la main déjà sur la fréquence, quand Élise entendit un bruit venu du dehors.
Un moteur. Loin. Une motoneige.
Elle n'était pas seule à l'avoir entendu. Luc cessa de bouger, sa main suspendue au-dessus du canal, les sourcils mi-clos.
— Qui ça, dans cette merde ? demanda-t-il.
Élise ne répondit pas. Elle songea aux traces qu'ils avaient croisées une heure plus tôt, découpées nettes sur une plaque ventée, la neige fraîche à l'intérieur. Elles étaient fraîches. Très fraîches.
Quelqu'un était déjà passé par là.
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