Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 15: The Turning Point
Le refuge sentait le bois humide et la poussière. Luc avait déjà ouvert la porte de la cabane radio, un vieux poste à cadran qui grésillait comme un insecte agonisant. Il tournait la fréquence d'une main, l'autre pressée contre son oreille pour couvrir le hurlement du vent qui s'engouffrait par la fissure de la fenêtre.
Élise s'adossa au mur, les jambes encore lourdes de l'effort. Elle surveillait la neige qui s'accumulait contre la vitre, une montée lente et méthodique qui effaçait le paysage. Le serac effondré derrière eux, la piste coupée, et maintenant ce refuge minuscule qui sentait le renfermé et la peur.
— Base, ici Luc Vallon. Refuges des Aiguilles Rouges. Répondez.
Un grésillement. Puis une voix lointaine, hachée par les parasites.
— …reçu, Luc. Vous tombez bien. Les météos viennent de remonter un front.
Luc se pencha, les jointures blanchies sur le poste.
— Combien de temps ?
— …quarante-huit à soixante-douze heures. Peut-être plus. L'hélico ne pourra pas redécoller avant le retour de l'accalmie. Tenez-vous prêts à hunk… vous savez quoi. Restez où vous êtes.
Luc resta immobile, le regard fixé sur le cadran comme si la réponse allait changer. Il coupa la communication d'un geste sec et laissa sa main retomber.
Élise n'avait pas bougé. Elle le regardait, les bras croisés, la tête légèrement inclinée.
— Tu l'as entendu ? demanda-t-il, sans se retourner.
— Assez pour comprendre qu'on va passer quelques jours ici. Avec huit touristes et un homme avec une jambe cassée. Dans un refuge prévu pour six, en plein blizzard.
— On a eu pire.
— Non, Luc. On n'a pas eu pire. Pas moi.
Il se tourna enfin vers elle. La lumière faible du poêle creusait les ombres de son visage, accentuait la barbe de trois jours, les cernes qui s'étendaient comme des fissures sous ses yeux.
— Tu m'as écouté à la radio. Tout à l'heure. Quand j'ai rappelé la base la première fois.
Le cœur d'Élise fit un bond irrégulier. Elle se raidit, garda le visage neutre.
— Je t'ai entendu demander du renfort. J'ai entendu qu'on te l'a refusé.
Luc passa une main dans ses cheveux, un geste qu'elle connaissait trop bien. Celui qu'il faisait quand il cherchait ses mots, quand il pesait quoi mentir ou quoi avouer.
— La base m'a affecté ici sur demande personnelle.
— Je sais.
Il la regarda, surpris.
— Tu sais quoi ?
— Le chef de secteur est un ami d'Antoine. Il m'a dit que quelqu'un avait forcé pour être sur cette opération. Quelqu'un avec un dossier en ordre mais qui n'aurait jamais dû être premier sur le terrain. Trop proche du secteur, il avait dit. Trop impliqué.
Luc ne répondit pas. Il fixa le poêle, la flamme qui dansait derrière la vitre sale.
— J'ai pris ce poste parce que je savais que tu serais ici. Huit jours. Le festival des Neiges. Tu n'en rates aucun depuis dix ans. J'ai vérifié.
— Tu as vérifié.
— J'avais besoin de te voir.
Élise sentit le froid du mur traverser son dos. Ou peut-être était-ce autre chose, une douleur plus ancienne qui remontait à la surface.
— On a passé douze ans sans se parler, Luc. Et tu choisis une tempête de neige et un groupe de randonneurs piégés pour renouer le contact ?
— Non. J'ai choisi cette montagne parce que c'est la seule où je savais que tu viendrais. Et j'ai pris ce poste parce que — il s'interrompit, la voix plus basse, plus vulnérable — parce que je voulais être là où tu étais. Une fois. Avant que ce soit trop tard.
— Trop tard pour quoi ?
Il la regarda droit dans les yeux. Leurs regards se tenaient, tendus comme une corde prête à rompre.
— Trop tard pour te dire que je n'ai jamais cessé de penser à toi. Que j'ai passé douze ans à me demander ce que j'aurais pu faire différemment. Et quand j'ai appris que tu avais failli mourir dans une crevasse il y a trois semaines, tu sais ce que j'ai ressenti ?
Elle ne répondit pas. Sa gorge était serrée, le battement de son cœur trop rapide et trop fort.
— J'ai ressenti du soulagement, Élise. Parce que j'allais avoir une raison de revenir.
Le vent frappa le refuge de plein fouet, une rafale qui fit trembler les murs. Des particules de neige s'infiltrèrent par les interstices, tourbillonnant dans la lumière du poêle.
— Tu m'as laissée partir, dit-elle enfin, la voix à peine audible. Tu n'as pas lutté.
— Tu m'as dit que c'était ce que tu voulais.
— Tu ne m'as pas demandé pourquoi.
— Je croyais le savoir. Ton travail. Ta carrière. Jessy qui te proposait une exposition à Paris. J'étais un pilote de montagne qui rentrait avec des mains abîmées et aucune promesse pour l'avenir. Tu as choisi tes photos.
Élise ferma les yeux. La fatigue était une vague qui menaçait de l'emporter, mais elle tint bon.
— Tu t'es trompé.
Le mot claqua entre eux comme une détonation.
— Comment ?
— Pas maintenant, Luc. Pas ici. Pas avec sept personnes qui dépendent de nous dans la pièce à côté.
Elle fit un pas en avant, et le mouvement lui coûta plus qu'elle ne voulut l'admettre. Sa vision vacilla un instant, le temps d'un battement de cœur. Elle s'agrippa au rebord d'une étagère, trop vite pour qu'il le remarque - ou du moins, elle l'espéra.
— On va être bloqués ici plusieurs jours, dit-elle. On a le temps. Mais pour l'instant, il faut trouver un moyen de faire venir des secours avant que Bernard perde sa jambe et qu'on perde le groupe.
Luc la dévisagea, un pli entre ses sourcils. Quelque chose avait bougé dans son regard — une méfiance nouvelle, une question qu'il ne posait pas encore.
— Tu es pâle, Élise. Très pâle.
— Je suis crevée. Je suis tombée dans trois crevasses, j'ai failli me faire écraser par une corniche et j'ai marché toute la journée dans la neige. La pâleur, c'est le minimum.
Il secoua la tête.
— Non. Il y a autre chose.
— Il n'y a rien d'autre.
Le mensonge était solide. Elle l'avait répété assez de fois dans sa tête pour qu'il sonne vrai. Mais quelque chose dans la façon dont il la regardait lui dit qu'il ne le croyait pas.
Il n'eut pas le temps de répondre.
Le bruit leur parvint simultanément : le moteur de la motoneige, plus proche maintenant, distinct dans l'accalmie momentanée du vent. Et avec lui, un bruit supplémentaire, un craquement profond qui venait d'ailleurs.
Luc se tourna vers la fenêtre.
— Ce n'est pas qu'une motoneige, dit-il lentement.
— Qu'est-ce que c'est alors ?
Il écouta un instant, le visage blême.
— Un second front. Le premier n'est pas encore arrivé qu'un autre le suit. Et si le serac a cédé par ici, il n'attendra pas la fin de la tempête pour céder ailleurs.
Il regarda le sol sous ses pieds.
— Ce refuge est construit sur du rocher. Mais la piste qu'on a prise pour arriver ici ne le sera plus dans une heure. Et la motoneige sert à ça, probablement — pas à nous, mais à évacuer quiconque avant que le terrain ne devienne totalement instable.
Élise sentit le sol vibrer sous ses semelles. Une vibration à peine perceptible, comme un frisson parcourant la montagne.
— On n'est pas en sécurité ici.
Luc ne répondit pas. Son silence était une confirmation.
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