Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 17: The Unseen Path
Le silence du refuge pesait comme une couverture trop lourde. Élise avait les yeux rivés sur la fenêtre embuée, mais elle ne voyait pas la neige qui tourbillonnait contre les carreaux. Elle voyait la scène, encore. Les quatre touristes, deux femmes et deux hommes, assis en cercle autour de la table pliante. Et les deux qui s'étaient levés, sacs sur le dos, détermination peinte sur les visages.
— On descend par le sentier des lacs, avait annoncé le plus grand, un dénommé Karl, autrichien, la cinquantaine solide. Il est balisé. On est venus à ski toute la semaine, on sait ce qu'on fait.
Claire, la guide locale restée avec le groupe, avait tenté de les raisonner. Le vent à 80 kilomètres à l'heure, la visibilité nulle, le sentier qui serpentait au-dessus d'une barre rocheuse...
— Le sentier est fermé, avait-elle dit, les mâchoires serrées. Il y a douze mètres de neige fraîche et le bulletin d'avalanches est au niveau maximum.
Karl avait levé la main, condescendant.
— On connaît la montagne. On est assez grands.
Élise avait croisé le regard de Luc depuis l'autre bout de la pièce. Il avait secoué la tête imperceptiblement, un geste qui disait *laisse tomber, on ne peut pas les forcer*. Il avait raison. Mais elle avait vu autre chose dans les yeux de la deuxième touriste — une femme plus jeune, la quarantaine, qui semblait moins sûre d'elle. Elle suivait Karl par obligation, pas par conviction.
Ils étaient partis depuis vingt minutes quand Élise avait enfilé sa veste sans un mot.
— Qu'est-ce que tu fais ? avait demandé Luc, mais sa voix s'était déjà éloignée derrière elle, étouffée par le claquement de la porte. Elle avait entendu, par-dessus le sifflement du vent, son pas lourd qui décrochait dans l'escalier de bois. Puis plus rien.
La visibilité était quasi nulle. Élise baissa la tête, laissant le capuchon de sa veste technique glisser sur son front, et suivit les traces fraîches dans la neige poudreuse. Le vent les effaçait à vue d'œil. Elle marchait vite, trop vite, le cœur battant contre ses côtes comme un oiseau affolé. Elle compta ses pas comme elle l'avait fait avec Luc sur la crête quelques heures plus tôt. Un, deux, trois. Ça aidait. L'air entrait dans ses poumons en fines aiguilles de glace qui lui lacéraient la gorge.
Elle les trouva dix minutes plus tard, arrêtés au bord d'un champ de neige qui semblait en pente douce. Mais Élise connaissait cette pente. C'était celle qui surplombait le couloir des Éboulis, un passage que les locaux évitaient après décembre. Karl avait les deux bâtons plantés, le visage tendu.
— On dirait qu'il y a un pont de neige, juste là, cria-t-il en désignant un endroit à droite. On peut le traverser.
Élise arriva à leur hauteur, le souffle court. La femme, Petra, sursauta.
— Qu'est-ce que... Vous, la photographe ? Qu'est-ce que vous faites là ?
— Je vous ramène, dit Élise, en prenant appui sur ses skis de randonnée improvisés — non, elle n'avait pas pris de skis, elle était en chaussures de neige, c'était encore pire. Elle avait suivi en bottes, et l'ivresse de l'altitude commençait à lui mordre les tempes. Elle déglutit.
— Le refuge a une réserve de vivres pour une semaine. Le ventilateur va se calmer dans deux jours, et le chef de la station va nous évacuer en hélitreuillage. Vous ne passerez pas par là.
Karl ne prit même pas la peine de la regarder. Il fit un geste de la main, agacé.
— On a déjà perdu assez de temps. La pente est propre, je l'ai vue sur la carte.
— La carte date de l'été dernier, répliqua Élise, et sa voix trembla un peu. Il est tombé trente centimètres cette nuit. La pente est neuve.
Elle aurait voulu citer des mesures précises, des relevés, mais tout ce qu'elle avait c'était son instinct, ce compas interne qui ne l'avait jamais trompée dans les Alpes. Et un appareil photo accroché autour du cou par une dragonne renforcée.
Elle sortit son téléobjectif 200 mm, plissa les yeux contre la bourrasque, et balaya la pente. Le viseur stabilisé par sa main gantée tremblait quand même. Elle vit le pont de neige dont Karl parlait : un léger renflement, une virgule blanche qui reliait deux plissements du terrain. Toute la zone autour était plus creuse.
— Ce pont est un piège, dit-elle, en baissant l'appareil. Il surplombe un vide, une cavité — la roche est en porte-à-faux. Si vous passez à deux dessus, il s'effondre.
Petra la regarda, les pupilles larges.
— Comment vous savez ?
— Parce que la neige, à sa surface, a une teinte plus grise. Ça veut dire que la couche sous-jacente a cédé — il n'y a plus rien en dessous pour soutenir l'air froid qui remonte. On voit la trace dans la couleur, si on sait la voir.
Karl haussa les épaules, mais cette fois il ne fit plus un pas. Il regarda le pont, puis sa femme, puis Élise. Le vent hurla, charriant un nuage de cristaux qui les enveloppa pendant trois secondes. Quand il se dissipa, Karl avait les lèvres pincées.
— Et par où alors ?
Élise porta de nouveau l'appareil à son œil. Elle fit pivoter le viseur vers la gauche, le long de la barre rocheuse qui bordait la pente. Là, le terrain remontait légèrement dans une rampe de neige qui semblait stable, plus dure. Mais elle ne voyait pas le passage dans son intégralité — une saillie rocheuse bloquait la perspective.
— Il faut contourner par le ressaut, dit-elle, en baissant l'appareil. On monte sur la corniche, à droite, puis on redescend dans le col. C'est plus long, mais c'est sûr.
Karl grogna. Petra hocha la tête. Élise fit un pas pour montrer le chemin, puis un deuxième. Elle posa le pied sur la neige durcie, et le monde vacilla.
Sa cheville tourna avec un bruit sourd, un craquement qui monta le long de son tibia comme une décharge électrique. Elle tomba sur un genou, la main en avant pour freiner la chute. La neige était compacte, presque gelée, et sa botte resta coincée dans une crevasse invisible, entre deux blocs de glace mal ajustés. La douleur lui arracha un cri bref, qu'elle avala aussitôt, les dents serrées.
Petra s'accroupit près d'elle.
— Vous êtes blessée ?
— Je me suis tourné la cheville, c'est tout, souffla Élise. Je vais me relever. Il faut continuer.
Elle essaya de se remettre debout, mais le pied refusa de porter le poids. Elle sentit une nausée de désespoir monter — la bêtise, la fatigue, l'altitude qui brouillait tout. Elle ne pouvait pas rester là. Mais elle ne pouvait pas non plus faire trois pas de plus sans soutien.
— Je peux marcher sur la jambe gauche, dit-elle, en serrant les dents. On avance lentement. Vous passez devant, Karl, vous tracez. Je vous suis en sautant sur un pied.
Karl la regarda avec une expression indéchiffrable, puis hocha la tête. Il enfonça ses bâtons devant lui et commença à grimper la rampe qu'elle avait désignée, la neige lui montant aux genoux.
Élise se releva, soutenue par Petra, et son corps entier hurla au contact. Elle compta ses pas — un, deux, trois — mais le troisième déclencha une douleur qui lui arracha un filet de larmes. Quatre, cinq, six. Elle entendait le vent qui fraichissait, qui changeait de direction, qui montait en crescendo.
— Le vent tourne, dit-elle, la voix étranglée. Il faut accélérer.
Karl était déjà à vingt mètres, une ombre dans le blanc. Élise sentit son téléphone vibrer dans sa poche intérieure — l'appareil avait capté le signal de Luc, probablement qui tournait en rond au refuge. Elle ne pouvait pas répondre, il fallait suivre la progression.
Elle fit un autre pas, puis un autre, la mâchoire si serrée qu'elle lui fit mal. Et c'est dans cette position précaire qu'elle vit, entre deux rafales, quelque chose qui n'était pas de la neige.
Une silhouette. Debout, à l'orée de la corniche, à moitié dissimulée par un ressaut rocheux. Une silhouette qui ne portait pas de vêtement adapté à la tempête — une veste de ville, sombre, trop fine. Et qui semblait les observer.
Qui regardait.
Elle cligna des yeux, et la chute de neige avala la forme.
— Il y a quelqu'un, dit-elle à Petra, la voix enrouée. Là-bas. Dans la roche.
Petra suivit son regard, ne vit rien, et secoua la tête.
— Vous êtes en hypothermie légère, dit la femme doucement, mais avec une inquiétude grandissante. On va vous ramener au refuge.
Élise n'était pas en hypothermie. Avait-elle vu la silhouette qui avait fait les traces de motoneige que Luc avait repérées ? La personne avait disparu, mais elle avait été là, tout à l'heure, à les regarder traverser la pente.
— Il faut prévenir Luc, dit Élise soudain, en sortant son téléphone avec des doigts engourdis. Il y a quelqu'un dehors, dans cette zone. Il faut le dire à tout le monde.
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