Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 18: The Drift of Suspects
La porte s’ouvrit dans un grondement de vent et de neige. Luc se tenait dans l’embrasure, les épaules blanches, le visage barré d’une colère si froide qu’elle semblait plus dangereuse que la tempête qui hurlait derrière lui.
— Tu es inconsciente, dit-il, la voix à peine audible sous le bruit.
Il referma la porte et s’avança vers elle. Élise était assise sur la banquette, sa cheville posée sur un sac à dos bourré de vêtements secs, le tissu de sa chaussette déjà tendu par l’enflure. Petra et Karl restaient près du poêle, immobiles, comme pour ne pas attirer la foudre.
— Je n’ai pas le temps pour ça, répondit Élise.
— Tu as eu le temps de sortir dans une tempête avec deux touristes qui n’ont aucun sens de l’orientation. Tu as eu le temps de te tordre la cheville. Tu as eu le temps de voir quelqu’un qui n’aurait pas dû être là.
Elle releva la tête, les yeux plissés.
— C’est ça, tu sais pour la forme sur les rochers.
— Sofia l’a vu avant toi. Elle l’a dit à Marc qui me l’a répété il y a dix minutes. Tu comptais me le dire quand, exactement ? Quand il nous aurait trouvés ?
Élise ouvrit la bouche, puis la referma. Karl toussa, incertain.
— On va prendre l’autre chambre, murmura-t-il à Petra. Venez.
Ils disparurent vers le fond du refuge, laissant la porte du couloir bruisser dans son chambranle. Le poêle crépita. Élise soutint le regard de Luc.
— Fallait-il qu’on te dérange pour chaque chose maintenant ? demanda-t-elle. Je t’ai raconté ma maladie, j’ai failli tomber d’une falaise devant toi. Pourquoi crois-tu que je te cacherais une silhouette à quelques centaines de mètres ?
— Parce que tu penses pouvoir tout gérer seule. Tu l’as toujours fait.
— C’est faux.
— C’est vrai. Tu m’as quitté sans rien dire. Tu as traversé huit ans sans une seule explication. Tu as flairé le danger dehors et tu y es allée, seule, avec ta cheville déjà faible. Je ne suis pas certain que tu saches faire autrement.
Le silence entre eux avait une texture, celle des reproches trop longtemps comprimés.
Élise changea de position, grimaça, et posa les deux mains sur ses genoux.
— J’ai trouvé quelque chose, Luc. Avant de tomber, j’ai vu une forme ensevelie à une trentaine de mètres, sous l’avancée rocheuse. J’ai cru que c’était un bloc de glace. Avec le téléobjectif, j’ai vu une main.
Luc se figea.
— Une main.
— Un corps entier, probablement. Prisonnier de ce qui reste du sérac effondré. Il devait être là depuis la première avalanche, celle qui a bouleversé le secteur. Peut-être depuis plus longtemps.
Elle hésita, puis lâcha :
— Il portait une veste bleue. Avec des bandes réfléchissantes sur les épaules. Comme celles des techniciens de vol.
Le visage de Luc passa par plusieurs phases — incrédulité, mémoire, puis une inquiétude profonde qui ne ressemblait pas à la colère de tout à l’heure.
— Une veste bleue à bandes réfléchissantes, répéta-t-il lentement.
— Tu sais quelque chose.
Il se laissa tomber sur la banquette en face d’elle, passa une main sur sa mâchoire. Dehors, le vent frappa le refuge d’un coup sourd qui fit vibrer les vitres.
— Il y a huit ans, un mois après que tu sois partie, un guide du massif de la Vanoise a disparu dans les Bauges. Il s’appelait Viktor Kovač. Il avait un repère — un alpiniste convaincu d’avoir déclenché une coulée qui avait tué une famille de randonneurs un hiver plus tôt. Kovač avait été entendu menacer de se venger, ou de le confronter, selon les versions.
Élise resta figée.
— Tu penses que la veste bleue…
— Kovač n’est jamais reparu. Il est entré dans la montagne un matin de janvier, deux jours avant la grosse avalanche qui a fermé le secteur pendant des semaines. On a supposé qu’il était mort, pris par une descente de sérac, mais personne n’avait jamais récupéré le corps.
— Et le randonneur qu’il cherchait ?
Luc soutint son regard.
— Heber Finch. Le même corps que nous avons découvert avant que la glace ne reprenne le terrain.
Élise sentit un froid qui n’avait rien à voir avec la température extérieure.
— Tu me dis que le cadavre que nous avons vu est celui d’un homme qui avait peut-être tué une famille, et que l’autre corps, perdu dans la neige, est celui de l’homme qui le cherchait pour le confronter ?
— Ou pour le tuer, dit Luc doucement. Il n’y a pas de version officielle. L’enquête a conclu à une disparition, dans les deux cas. Le drame familial avait été classé comme accident — une plaque de corniche, déclenchée sans cause humaine établie.
Il la regarda intensément.
— Mais si le corps que nous avons vu est bien Finch, et si l’autre homme est Kovač, alors le refuge que nous occupons se trouve sur un terrain qui garde des morts violentes et des secrets mal enterrés. Et la personne qui approche en motoneige — celle dont tu as vu les traces, celle que tu as vue aux rochers — pourrait savoir pourquoi. Et vouloir terminer ce qui a commencé.
Élise passa sa langue sur ses lèvres sèches.
— Nous devons signaler le corps. Quand la tempête cède.
— Qui est « nous » ? demanda Luc. Les secours de Grenoble ne reprendront pas les radios avant deux jours. Marc et Sofia sont des inconnus. Karl et Petra sont déterminés à avancer coûte que coûte. Et toi, tu tiens à peine debout.
— Je tiens suffisamment debout.
— Pourquoi ? demanda-t-il. Pourquoi est-ce que tu continues à te mettre en avant, même maintenant, même avec ta cheville en charpie ? Est-ce que tu te punis ?
La question tomba comme une pierre dans un lac gelé.
Élise détourna le regard.
— Finch est peut-être un criminel, dit-elle au bout d’un moment. Kovač peut avoir été un vengeur. Mais ils sont tous les deux morts sur cette montagne. Qu’ils soient coupables ou innocents, leurs familles n’ont pas de tombes à fleurir. Personne ne devrait disparaître sans que personne ne sache ce qui s’est passé.
Luc la regardait, quelque chose dans son expression qui se raidit, puis se plissa d’une compréhension nouvelle.
— C’est pour ça que tu photographies les montagnes, dit-il lentement. Pas pour les sommets. Pour les gens qui n’en reviennent pas. Pour garder trace.
Élise ne répondit pas.
Dehors, un moteur toussa — puis se tut. Le bruit venait de derrière la crête, pas loin.
Luc se leva d’un bond, traversa la pièce et colla son oreille à la porte blindée. Le silence soudain était plus terrible que le vent.
— La motoneige, murmura-t-il. Elle coupe le moteur. Personne ne fait ça sans vouloir être discret.
Élise se hissa à moitié debout, vacilla, s’appuya sur la table.
— Il y a une autre sortie ?
Luc la regarda, et dans ses yeux elle vit la même voix inquiète qu’elle entendait dans sa tête.
— Le dépôt de bois. Deux mètres sur la droite. J’y vais.
— Je viens avec toi.
Il lui jeta un regard dur, mais quelque chose dans son expression plia — peut-être le souvenir d’elle, au bord du vide, comptant ses pas pour survivre.
— Tu restes. Tu préviens les autres. Et si je ne reviens pas dans vingt minutes, vous partez par le toit bas, à l’ouest, là où le manteau neigeux est encore mince.
Elle s’avança vers lui, boitillant, et posa une main sur son avant-bras.
— Vingt minutes. Pas une de plus.
Il lui serra le bras très fort, puis lâcha prise.
La porte grinça, et le vent avala la silhouette de Luc dans la nuit blanche.
Par la fenêtre au cadre de givre, Élise vit une lueur minuscule — le faisceau d’une lampe frontale — s’écarter du refuge et se fondre dans la poudrerie.
Derrière elle, quelque chose craqua dans la structure de l’abri — un bruit sourd, régulier, presque musical.
Elle compta les pulsations. Une. Deux. Trois. La corniche au-dessus d’eux venait de rompre.
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