Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 19: The Scarf's Secret
Le refuge trembla de nouveau, mais cette fois le bruit vint de l'intérieur. La porte claqua contre le mur quand Luc sortit, emportant avec lui la dernière chaleur du poêle. Élise resta seule avec Karl et Petra, les deux touristes muets comme des pierres, les yeux fixés sur la porte qui se balançait encore.
« Il ne devrait pas y aller seul », dit Karl.
Élise ne répondit pas. Elle fixait la porte, écoutant le moteur de la motoneige qui restait obstinément silencieux. Le silence était pire que le bruit. Elle compta les secondes. Dix. Vingt. Trente.
La porte s'ouvrit à la volée. Luc entra, la neige collée à ses épaules, le visage dur.
« Personne. Le moteur est froid. Celui qui était là est parti à pied ou il n'a jamais été là. »
— Il était là, dit Élise. J'ai vu la piste.
Luc la regarda enfin. Ses yeux s'arrêtèrent sur sa cheville, sur la façon dont elle la tenait légèrement surélevée, et quelque chose dans son visage se ferma.
« Qu'est-ce que tu as fait ? »
— Je me suis tordu la cheville. Ce n'est rien.
— Ce n'est jamais rien. Avec toi, ce n'est jamais rien.
Il s'approcha, s'accroupit devant elle sans demander la permission. Ses doigts trouvèrent la cheville avec une douceur qui contrastait avec la dureté de sa voix. Élise grimaça quand il palpa l'os.
« Tu as marché sur ce terrain avec cette cheville ?
— Je n'avais pas le choix. Karl et Petra allaient sortir dans la tempête.
— Et tu as pensé que c'était à toi d'aller les chercher ?
— Qui d'autre ? Toi ? Tu étais occupé à jouer au héros avec la motoneige.
Karl et Petra échangèrent un regard et se retirèrent vers le fond du refuge, feignant de s'occuper de leur équipement. Luc ne les vit même pas. Il était tout entier concentré sur sa cheville, sur le gonflement qui commençait à peine, et sur quelque chose d'autre qu'il venait de voir.
Son sac était ouvert. Le foulard jaune dépassait.
Luc s'arrêta. Ses mains restèrent suspendues au-dessus de la cheville d'Élise, immobiles. Elle suivit son regard et vit le tissu éclatant, si incongru dans cette grisaille de pierre et de neige.
« Tu l'as gardé », dit-il.
Sa voix avait changé. Plus basse. Plus vulnérable.
Élise ne répondit pas tout de suite. Elle voulut mentir, dire qu'elle l'avait pris pour le froid, par hasard, qu'elle l'avait trouvé dans un fond de tiroir. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge.
« Je l'ai gardé, dit-elle enfin. Toutes ces années.
Luc sortit quelque chose de la poche intérieure de sa veste. Un carré de tissu froissé, d'un jaune exactement du même ton. Il le déplia lentement, comme s'il s'agissait d'une carte au trésor.
« J'ai gardé le mien aussi. »
Le refuge sembla retenir son souffle. Le vent hurlait contre les murs, la tempête faisait rage au-dehors, mais l'espace entre eux était d'un calme irréel.
« Tu t'en souviens ? » demanda-t-il.
Élise hocha la tête. Le premier jour, huit ans plus tôt. Il lui avait donné son foulard avant de l'emmener sur son premier vrai sommet, le sommet où il l'avait regardée comme personne ne l'avait jamais regardée.
« Tu m'as dit que le jaune était la couleur du courage, dit-elle. Que si je le portais, je n'aurais jamais peur.
— Tu n'as jamais eu peur de rien sur cette montagne. C'est ce que je pensais à l'époque.
Les mots restèrent suspendus entre eux. Élise sentit la pression familière dans sa poitrine, ce battement irrégulier qu'elle connaissait depuis l'enfance, ce secret qu'elle avait porté comme un poids mort.
« Pourquoi tu ne m'as jamais dit ? » demanda Luc, sa voix à peine audible. « Pour ton cœur. Pour ce que tu avais. Tu m'as laissé penser que tu étais partie parce que ta carrière comptait plus que nous. Que je comptais moins que tes photos. »
Élise ferma les yeux. Le refuge craqua autour d'eux. La corniche, quelque part au-dessus, gémissait sous le poids de la neige.
« Parce que je ne voulais pas que tu me voies comme faible, dit-elle. Tu étais le meilleur guide de la vallée. Tu passais tes journées à sauver des gens, à être fort, à ne jamais reculer. Tu te souviens de ce que tu disais de Rémy Battiste quand il s'est fait opérer ? Qu'il avait abandonné la montagne pour un lit d'hôpital ?
— C'était différent.
— C'était exactement pareil. Tu disais que la montagne était pour ceux qui n'avaient pas peur de mourir.
Le silence s'étira. Luc regarda le foulard dans ses mains, puis celui qui dépassait du sac d'Élise.
« Je pensais, dit-il lentement, que si tu me disais, je voudrais t'empêcher de grimper. Te protéger de toi-même. Et que tu me détestes pour ça.
— Alors tu as préféré me détester pour être partie.
Il releva la tête. Leurs yeux se rencontrèrent, et quelque chose céda dans le regard de Luc, une digue qui tenait depuis huit ans.
« Je ne t'ai jamais détestée, Élise. Même quand j'ai cru que tu m'avais choisi de partir. Je me suis juste détesté, moi, de ne pas être assez pour que tu restes.
Élise sentit les larmes monter. Elle les chassa d'un geste brusque, un réflexe de survie qui ne dut pas tromper Luc.
« Je ne voulais pas être un fardeau, dit-elle. Je ne voulais pas être la femme qu'il fallait porter. J'ai passé toute ma vie à prouver que je pouvais faire comme tout le monde, que mon cœur n'était pas une faiblesse. Si je t'avais dit la vérité, je serais devenue LE problème. Ta responsabilité. Et je ne voulais pas de ça.
— Mais regarde-toi, dit Luc doucement. Tu marches sur une cheville tordue dans une tempête pour sauver deux personnes que tu ne connais pas. Tu escalades des corniches avec un cœur qui pourrait lâcher à tout moment. Tu m'as sauvé ou tu as essayé de le faire la nuit dernière sur ce rebord glaciaire. Tu n'as jamais été un fardeau, Élise. Tu es la personne la plus forte que j'aie jamais rencontrée.
Le refuge gronda. Un bruit sourd, profond, qui fit vibrer le sol sous leurs pieds. Petra poussa un cri étouffé et Karl la serra contre lui.
« On devrait vérifier la corniche », dit Luc, mais il ne bougea pas. Il restait là, le foulard jaune serré entre ses doigts.
Élise tendit la main. Elle toucha le tissu, puis la main de Luc. Le contact dura une seconde à peine, mais il suffit à faire battre son cœur plus vite, plus fort, et elle ne sut pas si c'était la joie ou la terreur.
« Il nous reste des choses à nous dire, dit-elle. Des choses que je t'ai cachées.
— On a le temps. La tempête ne va pas nous laisser partir avant plusieurs jours.
Le refuge trembla de nouveau. Quelque chose passa sur la paroi, un frottement de glace contre la pierre.
Luc se leva, remit son foulard soigneusement dans sa poche, et sembla reprendre son rôle de guide avec effort.
« Je vérifie la corniche, dit-il. Toi tu t'occupes de ceux qui veulent encore partir. »
Il se pencha, hésita une fraction de seconde, et déposa son foulard jaune sur le genou d'Élise.
« Garde-le. Pour quand tu auras peur. »
Il sortit dans la tempête sans attendre de réponse. Élise resta seule avec les deux touristes et deux foulards jaunes, l'un dans son sac et l'autre sur son genou, comme deux témoins de tout ce qui aurait dû être dit depuis huit ans.
La porte claqua. Le vent hurlait. Mais pour la première fois depuis des années, Élise n'eut pas froid.
Petra s'approcha timidement, brisant le silence.
« Votre cheville... ça va ?
— Ça va, dit Élise. J'ai l'habitude d'avoir mal. »
Elle toucha le foulard, le tissu doux sous ses doigts, et se demanda si Luc comprenait vraiment ce qu'elle lui avait avoué - et ce qu'elle ne lui avait pas encore dit. Car si elle avait révélé son cœur défaillant, elle ne lui avait pas parlé de la silhouette qu'elle avait aperçue entre les rochers. Ni de Viktor Kovač, le guide disparu, dont le corps gisait à quelques mètres sous la glace. Ni de cette chose qu'elle avait sentie dans le regard de cet homme, avant qu'il ne disparaisse.
Quelque chose la regardait. Quelque chose attendait.
Et le refuge, autour d'elle, craquait doucement sous le poids de la montagne.
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