Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 20: The Missing Link
La rafale heurta la vitre avec une violence qui fit vibrer les vieux carreaux. Élise était adossée au mur, sa cheville bandée reposant sur un sac de couchage roulé en guise de repose-pied. Elle regardait la portemême pas fermée du couloir menant aux toilettes, l’esprit ailleurs, quand Petra s’approcha d’elle, les mains crispées sur une tasse de thé froid.
« Mon mari. Il est allé aux toilettes il y a vingt minutes. Il n’est pas revenu. »
Le silence tomba d’un coup. Karl, qui discutait à voix basse avec Marc près du poêle, leva les yeux. Sofia cessa de triturer la carte étalée sur la table. Élise sentit son cœur manquer un battement — pas celui de sa condition, mais celui de l’instinct, celui qui lui hurlait que quelque chose clochait.
« Vous êtes sûres ? demanda-t-elle en se redressant, la douleur à la cheville lui arrachant une grimace.
— Je suis allée vérifier. La porte des toilettes est ouverte. Il n’y est pas. »
Petra avait le visage blême, ses yeux allant de la porte à Élise avec une angoisse croissante. Karl se leva, soudain nerveux, et jeta un coup d’œil à la fenêtre par laquelle le vent hurlait une plainte continue.
« Il a peut-être voulu prendre l’air, avança-t-il sans conviction.
— Dans une tempête pareille ? ricana Marc. Il ne tiendrait pas une minute dehors.
— Ou alors il a entendu un bruit. Un animal. »
Élise n’écoutait plus. Elle regardait la fine pellicule de neige qui s’était accumulée dans l’entrée, près de la porte principale. Des traces. Elles étaient fraîches, mais le vent les comblait déjà. Deux empreintes, pas plus, qui s’enfonçaient vers la droite, vers le ravin.
« Petra, dit-elle d’une voix qui se voulait calme mais qui portait, décrivez-moi sa veste.
— Une doudoune bleue. Avec une capuche fourrée. Il l’a enfilée juste avant de sortir, il avait froid. »
Le mot bleu claqua dans la tête d’Élise. Kovač portait une veste bleue, figée dans la glace huit ans plus tôt. Elle chassa l’image, se concentra. Cette fois, c’était un vivant.
« Luc est toujours dehors ? demanda-t-elle en se tournant vers Karl.
— Il a dit qu’il allait vérifier la corniche. Ça fait un moment. »
Un frisson la parcourut, qui n’avait rien à voir avec le froid. Luc était seul, exposé, et pendant ce temps, un homme s’était volatilisé. Elle saisit sa béquille de fortune — un morceau de bois que Marc lui avait taillé — et se leva, forçant sa cheville à supporter une partie du poids. La douleur lui monta jusqu’au genou.
« Il faut prévenir Luc. Et chercher.
— Élise, tu ne peux pas sortir dans cet état, protesta Marc.
— Je n’ai pas l’intention de grimper le Cervin. Mais je connais cette montagne. J’ai besoin de voir le terrain. » Elle fixa Marc, puis Petra. « Vous deux, restez ici. Karl, vous venez avec moi jusqu’à la porte, vous guidez Luc quand il revient. »
Karl hésita, regarda la fenêtre derrière laquelle le blanc de la tempête effaçait tout, puis hocha la tête.
Elle ouvrit la porte lourde. Le vent la frappa comme un mur, lui coupant le souffle. Des cristaux de glace lui cinglèrent le visage. Elle cligna des yeux, plissant les paupières pour percer l’opacité blanche. Rien. Un océan de blanc, dans lequel les formes se dissolvaient.
« Luc ! » cria-t-elle, sa voix avalée par la tempête.
Elle attendit, la main crispée sur le chambranle. Rien. Elle cria de nouveau, plus fort, forçant sa gorge.
Cette fois, une silhouette émergea de la blancheur, à une vingtaine de mètres. Haute, encapuchonnée, avançant avec la prudence de celui qui marche sur un terrain piégé. Luc.
Il arriva à sa hauteur, posa une main sur son épaule, et la poussa doucement à l’intérieur. Une fois la porte refermée, il ôta sa cagoule couverte de givre, le visage rouge, les cils blancs.
« La corniche tient. Pour l’instant. » Il regarda l’assemblée, et son œil de pilote ne manqua pas l’absence de Petra auprès de son mari. « Qu’est-ce qui se passe ? »
Petra expliqua, la voix cassée. Luc écouta, son visage se fermant comme une porte. Il n’échangea pas un mot avec Élise, mais elle le vit porter son regard aux traces, par la porte entrouverte, et comprendre.
« Il est parti à pied, dit-il. Dans la direction du ravin nord. »
Une mémoire professionnelle passa dans ses yeux. Il traçait des cartes dans sa tête.
« Ce ravin, il y a un système de crevasses. La plupart sont comblées, mais il y a une poche qui s’ouvre chaque année au même endroit, après les premières grosses chutes. » Il hésita. « Si la tempête a fait céder un pont de neige, il a pu tomber dedans. »
Le mot pendit dans l’air, lourd et définitif. La recherche n’a plus de temps. La recherche nécessite des choix.
« Il est peut-être simplement désorienté, essaya Sofia. Peut-être qu’il cherche à revenir et qu’il a perdu la direction.
— Dans vingt minutes de marche dans ce vent, avec une visibilité à zéro, on perd le nord en trente secondes, répliqua Luc sans cruauté. S’il ne trouve pas un abri, il meurt. »
Il regarda la fenêtre. La neige cognait contre la vitre avec une insistance régulière. Le plafond de la pièce qui servait de dortoir gémit sous la pression du manteau neigeux accumulé sur le toit.
« Si on attend que la tempête s’apaise, dit-il lentement, ce sera peut-être trop tard pour lui. »
Élise le regarda. Elle connaissait ce ton. Celui qu’il prenait avant de prendre une décision que les autres auraient jugée folle.
« Et si on sort maintenant, on risque de perdre quelqu’un d’autre, dit-elle. Avec cette visibilité, on ne repérerait pas une crevasse à trois mètres.
— Avec une corde, oui. »
Il tenait le mot comme une preuve. Il avait déjà décidé. Élise sentit le conflit familier s’allumer en elle — celui qui opposait son instinct de prudence, affûté par huit années passées à photographier des montagnes mortelles, à cette autre chose, cette impatience viscérale qui l’avait toujours poussée vers l’avant, même quand son corps l’avait trahie.
« Si la corniche cède pendant qu’on cherche, ce refuge devient un piège, dit-elle. Et nous avec.
— Elle ne cédera pas dans l’heure, dit Luc, la voix plus ferme. J’ai vérifié la structure. Elle tiendra.
— Tu n’en sais rien. »
Il lui lança un regard, un de ces regards qui disaient : Je sais que tu as peur pour moi. Et elle se tut, parce qu’elle savait qu’il avait raison. Ils ne pouvaient pas laisser un homme mourir dehors pendant qu’ils attendaient des jours dans la chaleur d’un refuge.
Pendant qu’ils parlaient, la porte du couloir grince. Tout le monde se tourna. De la poussière tomba du chambranle. Le bâtiment entier sembla tressaillir, comme un animal qui se réveille.
Petra regarda sa tasse. Le thé dansait. La montagne respirait — et pas pour nous, pensa Élise.
Depuis la pièce voisine, un bruit sourd, étrange, presque métallique, résonna. Luc tendit la main pour ouvrir la porte de l’arrière-cuisine. Il resta figé.
Une plaque de glace était tombée du toit et avait bloqué la sortie de secours. Ils étaient désormais enfermés dans le refuge, à l’exception de la porte principale, qui donnait sur le néant.
Luc se tourna vers Élise, les lèvres pâles. « On n’a plus le choix. Tout passe par la porte principale. » Il commença à enfiler ses gants. « Je prends Karl et Marc. On suit les traces tant qu’elles sont visibles. Élise, tu restes ici avec Sofia et Petra.
— Non.
— Élise.
— Tu ne vas pas me laisser avec une cheville tordue pendant que vous allez vous jeter dans le piège que je connais mieux que toi. » Elle le défia. « Je connais ce ravin. Je l’ai photographié. J’ai cartographié ses crevasses. Sans moi, vous marcherez droit dessus.
Le silence dura une seconde de trop. Luc ouvrit la bouche pour répliquer quand, dans le blanc du dehors, à travers la fenêtre, une silhouette passa.
Lente. Incurvée. En veste bleue.
Petra poussa un cri. Mais la silhouette tituba, disparut, et laissa derrière elle une seule trace dans la neige, qui s’effaçait déjà.
« Il est vivant, murmura Sofia. Il marche vers nous. »
Élise et Luc échangèrent un regard. Dans ce regard, il y avait une question qu’aucun des deux n’osait poser : cette silhouette titubante obéissait-elle encore aux lois de la montagne, ou était-ce la tempête qui la guidait ?
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