Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 21: The Decision of Reluctance
La vitre trembla sous une nouvelle rafale. Le corps bleui pressé contre le carreau avait disparu, avalé par la bourrasque, ne laissant qu'une traînée de givre sur la vitre.
— C'était lui. C'était le mari de cette femme, dit Petra, la voix brisée.
Élise ne répondit pas. Elle fixait l'endroit où l'homme avait vacillé, cherchant une direction dans la neige qui tourbillonnait. Son cœur cognait contre ses côtes, ce vieux rythme irrégulier qui lui rappelait que chaque effort comptait double pour elle.
La porte du refuge s'ouvrit dans un grondement. Luc entra, le visage rougi par le vent, la neige accrochée à ses cils comme des larmes gelées. Il cligna des yeux, balaya la pièce du regard, et comprit immédiatement.
— Qui est sorti ?
— Le mari de Sophie, répondit Karl. Il y a une heure. Il a dit qu'il en pouvait plus d'attendre.
Luc jeta un coup d'œil à Élise. Elle lut dans ses yeux ce qu'il allait dire avant qu'il n'ouvre la bouche.
— On y va. Maintenant.
— Luc, attends. Élise se leva, la cheville lancinante. Réfléchissons une seconde. La visibilité est presque nulle. On ne sait même pas dans quelle direction il est parti.
— Justement. Chaque minute qui passe, la piste refroidit. Dans deux heures, il n'y aura plus aucune trace à suivre. Et dans quatre, il sera mort.
— Et si on part maintenant sans préparation, on sera morts aussi. Elle parlait vite, pressée, comme si elle pouvait le convaincre par la seule force de sa volonté. La corniche au-dessus de nous est instable. On l'a entendue craquer. Les recherches dans ces conditions, c'est de la folie.
Luc s'approcha. Il était si proche qu'elle sentait le froid qui émanait de sa veste.
— Élise. Écoute-moi. La tempête ne faiblit pas. Elle va empirer. Le beau temps ne reviendra pas avant deux jours. Il n'a ni lampe frontale de rechange, ni bivouac, ni quoi que ce soit. Il est probablement déjà engourdi, en hypothermie légère. Dans une heure, il ne pourra plus bouger. Dans deux, il ne pourra plus appeler à l'aide.
— Et la corniche ? Et le refuge ? La structure est déjà fragile. Si vous partez tous, qui va surveiller les autres ? Et si la corniche cède pendant que vous êtes dehors, on n'aura aucun moyen de vous prévenir.
Le silence s'étira entre eux, chargé d'années de non-dits. Sophie, la femme du disparu, était assise dans un coin, les mains serrées sur ses genoux. Elle ne pleurait plus. Elle regardait Luc avec une intensité qui disait tout.
Luc rompit le silence.
— Karl. Vous avez déjà fait de la montagne l'hiver, non ?
— Oui. Guide en Slovénie, il y a dix ans.
— Vous êtes équipé pour sortir ?
Karl hésita, jeta un coup d'œil à Petra, puis hocha la tête.
— Oui. Nous avons nos vêtements techniques. Des crampons. Une corde.
— Et vous, Petra ?
Elle secoua la tête. Le soulagement était visible dans ses épaules.
— Je reste. Je ne suis pas assez forte pour ce genre de sortie.
Luc se tourna vers Élise. Dans ses yeux, elle vit autre chose que l'obstination. Elle y vit une décision déjà prise, et la douleur de la prendre sans elle.
— Toi, tu restes ici. Ta cheville ne tiendra pas. Et quelqu'un doit garder le refuge, s'occuper des autres, guider le retour si on retrouve quelque chose.
— Non.
Le mot sortit avant qu'elle puisse le retenir. Elle savait ce qu'elle faisait. Elle vit le regard de Luc se durcir, mais elle continua.
— Je connais ce massif mieux que personne. Je connais les pentes qui tiennent, les couloirs qui lâchent. Si vous partez sans moi, vous partez à l'aveugle.
— Tu boites, Élise. Tu ne tiendrais pas trois cents mètres dans cette neige.
— Je peux vous guider à distance. Avec la radio. Je connais le terrain par cœur, je peux vous dire où poser les pieds avant même que vous n'y arriviez.
Luc laissa échapper un souffle qui se transforma en nuage de vapeur.
— La radio ne porte pas à plus de deux cents mètres dans cette tempête. Tu le sais très bien. Nous serons seuls, là-bas, avec nos décisions et notre instinct. Et je ne peux pas me permettre de m'inquiéter pour toi pendant que je cherche un homme qui est peut-être déjà mort.
La phrase tomba dans la pièce comme un bloc de glace. Sophie ferma les yeux. Petra détourna le regard.
Élise sentit la colère monter, chaude et familière. Elle avait passé huit ans à fuir cette sensation d'être mise de côté, d'être jugée trop fragile, trop à risque, trop compliquée. Et voilà que Luc la revivait, cette époque où il décidait pour elle, où il la protégeait de sa propre vie.
Mais quelque chose avait changé. Elle regarda ses mains, ses doigts écartés. Elle pensa au corps de Viktor Kovač dans la glace, au visage figé de Heber Finch, aux deux touristes qui avaient failli mourir parce qu'ils avaient refusé d'écouter. Elle pensa à son propre cœur, à cette faiblesse qu'elle avait cachée pendant des années, et à la force qu'elle avait dû déployer pour survivre avec.
Elle savait qu'elle ne pouvait pas les accompagner. Pas physiquement. Pas cette fois.
Elle releva la tête.
— D'accord.
Le mot parut surprendre tout le monde. Luc lui-même cligna des yeux.
— D'accord ?
— Tu as raison. Ma cheville ne me permettra pas de vous suivre. Et si je devais me blesser davantage là-bas, je ne ferais que retarder la mission et mettre ta vie en danger pour essayer de me sauver.
Elle déglutit, la gorge serrée.
— Je reste. Mais tu prends la radio, et tu me donnes des nouvelles toutes les vingt minutes. Toutes les dix si tu es en difficulté. Si vous n'êtes pas revenus dans trois heures, je sors, cheville ou pas, pour venir vous chercher.
Luc la dévisagea. Une lueur passa dans ses yeux, quelque chose entre le respect et l'étonnement. Il hocha lentement la tête.
— Trois heures. C'est un marché.
Il se tourna vers Karl.
— Équipez-vous. On part dans dix minutes.
Tandis qu'ils se préparaient, Élise s'assit près de la fenêtre, la radio serrée contre sa poitrine. Dehors, la tempête hurlait, et elle pensait aux hommes qui allaient s'y jeter. Elle pensait à la figure en bleu, à ce corps qui avait bougé dans la neige, et à la question qu'elle n'avait pas encore posée à Luc :
— Et si ce n'était pas le mari que vous cherchez ?
Luc s'arrêta, la main sur la poignée de la porte. Il se retourna lentement.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
Élise hésita. La silhouette dans la tempête, vue à travers la vitre, avait disparu avant qu'elle puisse distinguer son visage. Mais il y avait quelque chose dans sa démarche, dans la manière dont il se penchait contre le vent, qui lui rappelait quelqu'un.
— Rien. Juste… faites attention. La montagne ne nous a pas montré tout ce qu'elle cache.
Luc soutint son regard une seconde de plus, puis ouvrit la porte. La tempête s'engouffra avec un rugissement, avalant sa silhouette et celle de Karl.
La porte claqua. Dans le silence soudain, Élise entendit Sophie murmurer :
— Ils vont le retrouver, n'est-ce pas ?
Élise ne répondit pas. Elle fixait la vitre, où le givre dessinait des motifs que le vent avait commencé à effacer. Et quelque part dans sa poitrine, son cœur battait ce rythme irrégulier qu'elle connaissait trop bien — celui qui précède les mauvaises nouvelles.
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