Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 22: The Echo in the Ice
La corde vibra entre les mains de Luc, un tressaillement nerveux qui lui parcourut les gants jusqu’aux épaules. Il se tourna vers Karl, dont le visage disparaissait presque entièrement sous la neige accumulée sur sa cagoule.
— Il est là, cria-t-il pour couvrir le hurlement du vent. À moins de dix mètres, sous cette corniche effondrée.
Le mari de la touriste — Daniel, il s’appelait Daniel — avait laissé une traînée chaotique derrière lui, des pas irréguliers qui zigzaguaient avant de s’arrêter net au bord d’une crevasse dissimulée. Luc s’agenouilla et scruta l’ouverture. La glace formait une lèvre irrégulière, et dans l’ombre bleutée, une silhouette gisait en position fœtale sur une corniche étroite, à quatre mètres de profondeur.
— Il respire, lança Luc. Son torse se soulève.
Karl déroula la corde de sécurité sans attendre. Les deux hommes travaillèrent en silence, avec cette efficacité que seules des années de pratique commune pouvaient produire. Luc fixa son harnais, vérifia deux fois le nœud de huit, et commença sa descente.
La paroi était instable. Chaque point d’appui cédait sous son poids, goutte à goutte de glace pulvérisée qui rejoignait l’ombre glaciale du fond. Daniel ne bougeait pas, les lèvres bleues, les paupières fermées. Luc l’atteignit et posa deux doigts sur sa carotide. Un pouls faible mais régulier. Il libéra le visage de l’homme de la neige qui l’étouffait lentement, desserra son col, et vérifia l’absence de sang sur sa nuque.
— Il a une bosse à l’arrière du crâne, cria-t-il vers le ciel. Mais il vit. Je vais le harnacher.
Il bascula le corps inerte de Daniel sur son épaule et commença l’ascension. La corde se tendit, Karl tirant à l’autre extrémité avec une régularité de machine. Les premiers mètres se firent sans encombre, puis la neige sous le bord de la crevasse gémit — un son immense, antédiluvien, comme si la montagne elle-même respirait un dernier souffle.
Luc n’eut pas le temps de crier. Le sol sous ses pieds disparut.
La chute fut brève, violente, et la sangle de son harnais s’enfonça dans son aine avec un choc qui lui coupa le souffle. Il se balança dans le vide, tournoya contre la paroi, la tête à moins d’un mètre du corps de Daniel qu’il avait réussi à maintenir d’une main par réflexe. La neige coulait autour de lui comme une marée blanche, remplissant l’espace qu’il venait de quitter. Quand la pluie fine de cristaux cessa, il leva les yeux. Le pont de neige n’existait plus. Une gueule béante engloutissait désormais la moitié de la crevasse, et au-dessus, il entrevit le visage de Karl, minuscule, encadré par un cercle de ciel grisâtre.
— Luc ! hurla son compagnon. Tu es accroché ?
— Oui. Le second câble pourrait tenir. Mais mon poids plus celui de Daniel… c’est trop pour toi seul.
Il sentit la corde crisser contre la lèvre de glace. Un son aigu, effilé, qui annonçait la rupture.
Et à trois kilomètres de là, au refuge, la radio cracha le cri.
Élise sursauta. Elle s’était assise près de la seule fenêtre encore intacte, la cheville enveloppée dans une bande serrée, le poste sur ses genoux. La voix de Luc déchira la confusion de bruit blanc :
— … putain de pont de neige ! Karl, écarte-toi ! Écarte-toi, ne tire pas…
Un grésillement, puis :
— Élise. Élise, tu m’entends ?
Elle pressa le bouton d’émission, les doigts tremblants.
— Je t’entends. Dis-moi où tu es.
— La crevasse à l’est, celle qu’on a repérée au premier passage. Je suis suspendu. Karl seul ne peut pas me sortir. J’ai besoin d’un contre-poids.
Elle regarda la porte du refuge — l’unique porte, quinze centimètres de bois qui la séparaient du monde qui croulait dehors. Sophie la dévisageait, les yeux élargis. Petra tournait autour de la table de la cuisine comme un animal en cage. La cheville d’Élise n’était pas seulement douloureuse ; elle était instable. Onze minutes de course dans ces conditions, guidée par un seul repère visuel incertain, entre deux rafales qui réduiraient la visibilité à zéro.
Elle se leva.
Sophie s’avança.
— Non. Pas toi. Pas avec ta jambe.
— Je suis la seule ici qui connaît le passage entre les séracs et qui sait lire la topographie dans la neige. S’ils sortent Luc de cette crevasse avec la mauvaise technique, la paroi s’effondre sur eux deux. Ne me fais pas un cours sur ce que je ne peux pas faire. J’ai besoin de vingt mètres de corde et de mon bâton.
Elle attrapa le rouleau suspendu à un crochet près de la sortie — un reste de l’ancien équipement du refuge, tanné par les hivers mais encore solide — et le lança sur son épaule. Sophie hésita, puis tendit à Élise son propre crampon d’urgence.
— Celui-ci est à double fixation. Tu ne perds rien au pied.
Élise sortit dans le glacier.
Les premières foulées furent une trahison. La cheville céda deux fois, ses dents claquèrent, et un gémissement lui échappa avant qu’elle ne trouve le bon angle d’attaque — le talon droit, le bord extérieur du pied, un transfert de poids qui déplaçait la souffrance vers le mollet. Elle manqua la ligne de balisage une seule fois, dérapa sur un champ de neige, se rattrapa à un rocher dont elle vit la forme exacte dans ses cauchemars depuis des années.
Puis la crevasse fut là, ouverte comme une blessure fraîche. Karl était accroupi à trois mètres du bord, tirant avec des muscles bandés, les pieds plantés contre un affleurement de glace. Le visage de Luc pendait dans le trou, à demi dissimulé par la neige, les yeux fermés, un filet de sang coulant d’une coupure au sourcil.
Il était suspendu par une seule corde. Et la corde chantait sa rupture.
Elle jeta le rouleau, trouva un point d’ancrage solide — un bloc de granit large comme une voiture — et créa un mouflage avec la corde de secours. Le nœud était simple, efficace, un système de poulie précipitée que Luc lui avait enseigné lors de leur première ascension, il y avait douze ans, sur un mur de gymnastique poussiéreux où il lui avait expliqué la différence entre la force et la technique.
— Quand tu tires une charge, ce n’est pas tes bras qui travaillent. C’est la gravité qui fait l’effort et la géométrie qui fait le reste.
Elle tira.
Le souffle rauque de Karl s’unit au sien. La corde gronda contre la glace. Le corps de Luc monta, centimètre par centimètre, protégé du choc chancelant par le poids de Daniel encore attaché à son côté.
Pour la première fois depuis des heures, la montagne se tut.
Et quand la main gantée de Luc mordit le bord de la crevasse, Élise la saisit. Il roula sur la neige, s’extirpa de Daniel, et resta un instant à quatre pattes, les poumons sifflants, avant de lever les yeux vers elle.
— Tu as couru sur ta cheville.
— Tu m’as appris à ne jamais attendre la permission.
Il éclata d’un rire bref, presque amer, et se remit debout en s’appuyant sur Karl. Une lueur traversa son regard, vite effacée par une douleur plus profonde. Il fouilla sa poche, en sortit un petit appareil noir, et le tint devant elle.
L’écran affichait une carte topographique clignotante. Un point rouge pulsait près de la base du télésiège, dans la vallée.
— C’est le balise de la ville, dit-il, la voix serrée. Le refuge de base. Toute la zone va se détacher d’un moment à l’autre — la secousse de la crevasse a terminé le travail. Les gens qui sont restés là-dessous vont être ensevelis.
Il fit une pause.
— Richard est resté en bas.
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