Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 23: The Second Collapse
Le souffle coupé, Élise tira une dernière fois sur la corde, sentant le poids de Luc se libérer du vide. Il bascula par-dessus le rebord de la crevasse, roulant sur la glace dans un soupir rauque. Ses doigts étaient blancs, englués de sang, mais il était entier. À côté d'elle, Karl s'effondra sur les genoux, les épaules secouées par l'effort.
— Il faut… il faut le porter, haleta Karl en désignant Daniel, inconscient à quelques mètres, la jambe tordue sous un angle mauvais.
Avant qu'elle ne puisse répondre, un grondement sourd courut sous la glace comme un coup de tambour immense. Élise se figea, la main encore crispée sur le nœud. Le son ne venait pas du ciel, mais de la terre. De la vallée.
Luc se redressa d'un coup, le visage blême dans la lumière grise qui tombait en rafales.
— Ça vient du bas.
Ils écoutèrent. Le grondement enfla, se dédoubla, résonna entre les parois. Élise tira la radio de sa poche, mais elle ne cracha que des parasites. Elle la secoua, la colla à son oreille.
— Allô ? Ici Élise, refuge de l'Aiguille. Répondez ! Base, vous me recevez ?
Un souffle. Puis la voix hachée d'un opérateur junior, à peine audible :
— …valanche sur le front ouest… la base… l'hôtel est touché… on évacue en urgence…
La communication se coupa dans un crépitement sinistre. Luc s'approcha, sa main sur son épaule. Il avait compris avant même qu'elle ne le formule.
— La base.
Élise sentit sa gorge se serrer. Le village d'altitude, les bâtiments de bois, le hangar à hélicoptères. Et dessous, dans la neige qui s'amoncelait, un signal de balise qui clignotait toujours.
Elle attrapa le récepteur de recherche, déjà allumé. L'aiguille tremblait, orientée vers le sud-ouest. Vers la vallée.
— Le signal est encore là, murmura-t-elle. Quelqu'un n'a pas évacué.
Luc s'accroupit près d'elle, scrutant l'écran.
— Combien de personnes devraient être parties ?
— Tout le monde. Le protocole de la base est formel. On vide tout à la moindre alerte. Sauf si…
Elle laissa la phrase en suspens. Sauf si la personne est blessée, coincée, incapable de bouger. Comme Richard, qui était resté au premier séisme. Leur ami. Le grimpeur qui, quinze ans plus tôt, avait tenu la corde quand elle avait glissé dans un névé et que Luc n'était pas là.
Luc tourna la tête vers le refuge, invisible à quelques centaines de mètres derrière le rideau de neige. Puis vers Daniel, étendu, blanc comme la mort.
— On ne peut pas tous les ramener en un voyage, dit-il lentement. Karl et moi, on tient à peine. Daniel ne peut pas marcher.
— Je peux te porter, coupa Élise, en s'appuyant sur sa cheville pour tester. La douleur lui arracha une grimace qu'elle s'efforça de dissimuler.
Luc la détailla. Pas de pitié dans son regard. Juste un calcul froid, celui d'un pilote qui sait que chaque kilo compte.
— Tu tiens à peine debout. Tu ne vas pas redescendre cette pente avec un homme sur le dos.
— Il y en a d'autres au refuge. Sophie, Petra. Elles peuvent aider.
— Et le temps ? Le prochain créneau de stabilité est dans deux heures, pas plus. Après ça, la montagne entière peut basculer.
Le grondement, comme pour appuyer ses mots, gronda de nouveau au loin. Plus proche cette fois. Élise leva les yeux vers la corniche au-dessus du refuge, dont la masse pâle semblait vibrer à chaque vibration du sol. Le souffle court, elle serra la radio contre sa poitrine.
Le signal de la balise, lui, continuait de clignoter. Régulier. Insistant. Une vie, là-bas, qui attendait dans la neige.
Elle pensa à Richard. À son rire, à sa façon de rouler ses cartes topographiques avec un soin maniaque. À la veille du premier séisme, quand il lui avait dit qu'il restait une journée de plus pour régler un problème de ski de randonnée à un client. Elle n'avait pas insisté. Personne n'avait insisté.
— C'est Richard, dit-elle d'une voix qu'elle n'avait pas l'impression de contrôler. Il n'est jamais parti. Son signal est encore actif.
Luc resta silencieux. Le vent souleva des cristaux de glace entre eux, comme une frontière.
— Il faut revenir, dit-elle. Lui et moi, on se connaît depuis quinze ans. Il m'a sortie d'un trou où tu n'étais pas.
Luc encaissa la phrase sans broncher. Il savait ce que ça coûtait à Élise de la prononcer.
— Alors on se divise. Karl reste ici pour porter Daniel jusqu'au refuge avec l'autre groupe. Toi et moi, on repart vers la base, ajouta-t-il. Tant que les signaux sont valides.
Elle ouvrit la bouche pour protester. Il l'arrêta d'un geste.
— Pas de débat. Pas cette fois.
Le refuge était à moins de dix minutes. Mais le signal vibrait dans sa paume, intarissable, et au loin, la corniche craqua comme un os qui se brise. Élise regarda Luc, la neige incrustée dans ses sourcils, et pour la première fois, elle ne choisit pas de repousser la main qu'il lui tendait.
— Alors on y va, murmura-t-elle avant de saisir la corde.
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