Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 24: The Friend's Last Signal
Le signal dansait sur l'écran du détecteur, un point rouge obstiné dans la tempête blanche. Élise le fixait, le souffle court, la neige cinglant son visage exposé. Le point ne bougeait pas. Il vibrait dans la vallée, là où le refuge de base s'était effondré sous la deuxième avalanche.
« C'est Richard, dit-elle, la voix à peine audible sous le hurlement du vent. Il n'a pas évacué.
Luc s'accroupit à côté d'elle, les yeux plissés vers l'écran. Karl, derrière eux, tenait Daniel dans ses bras, le corps inerte du touriste pesant contre son épaule.
— Tu es sûre ? demanda Luc. Le signal pourrait être parasite.
— Je connais sa fréquence depuis dix ans. C'est lui.
Le silence s'étira entre eux, chargé de tout ce qu'ils ne disaient pas. Richard avait été là pour Élise quand Luc n'était pas. Il l'avait accompagnée sur le Mont Blanc, au Cervin, lors de cette expédition en Patagonie dont elle ne parlait jamais. Il était le frère qu'elle n'avait jamais eu, le témoin silencieux de toutes ses fuites.
Son pied gauche protesta quand elle se releva. La cheville avait gonflé, la douleur irradiant jusqu'au genou. Elle ignora, comme elle ignorait tout ce qu'elle ne pouvait pas réparer.
— On doit y aller, dit-elle.
Luc la regarda un long moment. Il voyait la boiterie qu'elle essayait de masquer, la raideur dans sa démarche. Il ne dit rien. Il tendit seulement la main pour stabiliser l'antenne du détecteur.
— Karl, dit Luc en se tournant vers l'autre homme. Tu prends Daniel jusqu'au refuge. Les autres te suivront.
— Et vous ? demanda Karl, les bras serrés autour du blessé.
— On ne peut pas tous y aller, répondit Luc. Le refuge a besoin de toi. Les touristes qui y sont restés ont besoin d'un guide.
Élise regardait la vallée, invisible sous les rafales. Le second avalanche avait tout enseveli. Le lodge, leur camp de base, le matériel. Richard était là-dessous. Richard était vivant, pour l'instant, et chaque minute qui passait le rapprochait de la mort.
— Je prends les plus solides, dit-elle. On descend par la crête est. C'est risqué avec le cornice qui menace, mais c'est le chemin le plus court.
— Ton pied…
— Mon pied n'a pas d'importance.
Luc la dévisagea. Elle soutint son regard, défiant, presque agressive. C'était leur vieille dynamique, ce combat silencieux entre sa détermination et sa prudence à lui. Mais les choses avaient changé entre eux, quelque chose de fragile s'était reconstruit dans la nuit. Il tendit la main et toucha son épaule.
— Je viens avec toi.
— Non. Le refuge doit être sécurisé. Le cornice va céder.
— Si le cornice cède, tu seras un étage plus bas sous la neige.
Elle lui prit la main et la serra, une pression brève qui en disait long.
— Je te retrouve au refuge, dit-elle. Je te le promets.
Il y eut un long silence. Le vent hurlait autour d'eux, soulevant des nuages de poudreuse qui les transformaient en ombres. Karl attendait, Daniel dans les bras, l'épuisement marquant chacun de ses traits.
— Prends Émile et les deux Suisses, dit Luc. Ils étaient à la base la veille, ils connaissent les itinéraires.
— Je ne veux pas de touristes qui ralentissent.
— Je ne te donne pas des touristes. Je te donne des grimpeurs. Émile a fait l'Annapurna. Les Suisses ont leur brevet de haute montagne.
Élise acquiesça. Elle savait qu'il avait raison. Pendant qu'elle descendait vers la vallée, il remonterait vers le refuge, distribuerait les instructions, tiendrait le groupe ensemble. C'était leur alliance, leur ancienne et nouvelle complémentarité.
Elle prit son sac, ajusta la sangle sur son épaule. La douleur dans sa cheville lança, une décharge qui remonta jusqu'à sa hanche. Elle serra les dents et commença à marcher.
— Élise.
Elle se retourna. Luc s'était avancé, la tempête déformant sa silhouette. Il sortit quelque chose de sa poche : un bout de tissu orange éclatant. Le foulard. Le même qu'il avait gardé pendant toutes ces années.
— Prends-le. Si tu te perds, c'est plus visible que ton parka.
Elle prit le foulard, la laine rugueuse contre ses doigts gelés. Elle se souvint de la première fois qu'il le lui avait donné, sur le glacier du Géant, un matin où le ciel était si bleu qu'on aurait dit une peinture. Elle n'avait pas pensé qu'il le garderait. Elle n'avait pas pensé qu'il penserait encore à elle.
— Tu n'as pas besoin de ça, dit-il. Tu sais te déplacer dans la tempête comme personne. Mais ça ne fait pas de mal d'avoir un souvenir.
Elle le noua autour de son cou. Le tissu sentait le vieux cuir et la cire, des odeurs qui lui rappelaient les hélicoptères et les matins d'hiver. Elle sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine, une tension vieille de cinq ans qui cédait enfin.
— Le signal de Richard s'est affaibli, dit Luc, regardant le détecteur sur son bras. Il reste à moins de deux cents mètres du lodge. Près des stockages.
— Il a pu se mettre à l'abri.
— Ou il est coincé.
Elle hocha la tête. Le silence entre eux disait l'évidence : Richard avait été laissé seul pendant qu'ils montaient vers le refuge. Il avait survécu au premier tremblement, avait aidé les autres à évacuer, était resté en arrière pour récupérer le matériel. Et maintenant il payait son altruisme de sa vie.
Karl s'approcha, Daniel toujours dans ses bras.
— On y va, dit-il. On se retrouve à la grange de la Bergerie avant la tombée de la nuit.
Élise leva la main, un salut bref. Elle sentit le regard de Luc peser sur elle, chargé de tout ce qu'ils ne pouvaient pas s'avouer. Elle détourna les yeux et commença à descendre, laissant derrière elle les traces de leurs pas pour suivre le signal de Richard.
Au bout de deux cents mètres, elle s'arrêta. Émile et les Suisses étaient en file derrière elle, leurs silhouettes à peine visibles. Elle sortit le foulard orange de son cou et le laissa flotter dans le vent, un signal pour ceux qui viendraient derrière.
Devant elle, la vallée n'était plus qu'une vastitude blanche, sans repères, sans route. Le quadrillage lumineux du lodge avait disparu sous des tonnes de neige et de roche. Mais le signal continuait, pulsant sous la surface, un battement de cœur dans la glace.
Elle commença à marcher, sa cheville hurlant à chaque pas.
***
La pente était plus raide qu'elle ne l'avait calculé. La neige s'était accumulée en congères instables qui cédaient sous ses pas, et elle devait s'arrêter souvent pour vérifier les appareils. Émile, un grand homme silencieux aux mains abîmées par les cordes, marchait à son côté.
— Ça bouge, dit-il soudain.
Elle s'arrêta, le détecteur levé.
— Quoi ?
— Le sol. J'ai senti un déplacement, sous nos pieds.
Elle baissa les yeux. Sous les couches de neige, un grondement sourd montait, à peine perceptible, comme un écho d'été lointain.
— Le cornice, dit-elle. Il a cédé plus haut.
Elle leva la tête vers la crête qu'ils venaient de quitter, maintenant invisible. Quelque chose se détachait, une fissure qui courait le long de la montagne, s'élargissant par secondes.
Elle se mit à courir. Mais la cheville trahit, et elle tomba.
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