Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 25: The Avalanche Shadow
La neige la saisit comme une main géante. Pas une chute — une absorption. Le monde bascula dans un rugissement blanc, et Élise n’eut même pas le temps de crier. Le cornice s’était détaché au-dessus d’elle, et la pente entière se dérobait sous ses pieds, l’emportant dans un courant de poudre et de glace qui la tournoya comme une poupée de chiffon.
Elle protégea son visage de ses bras, mais l’avalanche secondaire ne fit qu’une bouchée d’elle. Le ciel, la roche, les arbres — tout devint un vortex indistinct. Sa cheville blessée hurla quand son corps heurta un affleurement invisible, puis plus rien n’eut de sens. Seulement le froid, la pression, et l’obscurité qui s’épaississait.
Quand le mouvement cessa, Élise ne sut pas combien de temps s’était écoulé. Une minute ? Une heure ? Le silence était total, dense, comme une couverture de plomb. Elle était couchée sur le dos, la joue contre quelque chose de dur — de la glace, probablement — et son bras gauche était libre. Le reste de son corps, jusqu’au cou, était pris dans une gangue de neige tassée, presque aussi dure que du béton.
Elle ouvrit la bouche pour respirer, et l’air vint, glacé mais respirable. Elle tourna la tête, autant que possible. Une poche d’air subsistait devant son visage, formée par le revers de son anorak. Elle était vivante. Pour l’instant.
Sa main libre chercha la sonde à sa taille, mais ses doigts engourdis ne rencontrèrent que le tissu de son pantalon. Elle n’avait pas la sonde. Elle n’avait rien. Son sac était resté accroché à une saillie plus haut, ou avait été arraché dans la chute.
Panique. Elle la sentit monter, cette vague familière qui lui serrait la poitrine. Non. Pas ça. Elle avait survécu à des avalanches avant. Elle avait vu des gens en sortir. Elle avait vu des gens ne pas en sortir. Elle ne savait pas dans quel camp elle se trouvait.
Elle ferma les yeux et força son souffle à ralentir. Un, deux, trois. Inspirer. Expirer. Son bras libre pouvait creuser. Lentement. Elle commença à gratter la neige compacte avec ses doigts, des miettes glacées s’accumulant sous son poignet.
À la troisième pelletée, elle l’entendit.
Sa voix. Luc.
Elle pensa d’abord que c’était une hallucination. Le cerveau, en hypothermie, fabriquait des voix bienveillantes pour accompagner la mort. Mais la voix était trop réelle, trop rauque, trop pressée.
— Élise ! réponds-moi ! Élise !
Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Sa gorge était sèche, brûlée par la poudre froide. Elle toussa, et un mince filet de voix s’échappa.
— Ici.
C’était à peine un murmure. Elle essaya encore, plus fort, en grattant la neige devant son visage pour agrandir la poche d’air.
— Luc ! Je suis là !
Le silence qui suivit lui parut durer une éternité. Puis, le crissement de pas pressés dans la neige, et le visage de Luc apparut au-dessus d’elle, découpé contre un ciel gris fer. Ses yeux étaient rouges de froid, ses sourcils ourlés de givre, et il avait l’air épuisé — mais il était là.
— Bon Dieu, Élise. Ne refais jamais ça.
Elle aurait ri si elle avait eu la force. Il s’agenouilla, sortit une pelle de son sac, et commença à creuser avec une frénésie méthodique. La neige volait autour de lui en gerbes.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? réussit-elle à articuler. Le refuge — les touristes —
— Karl est revenu. Daniel est vivant, inconscient mais stable. Karl s’occupe d’eux. Il peut tenir.
Il parlait vite, sans la regarder, concentré sur la neige.
— Tu n’aurais pas dû. Luc, tu n’aurais pas dû quitter les autres pour moi.
Il s’arrêta une seconde, la pelle plantée dans la neige, et la regarda enfin. Ses yeux étaient humides, et ce n’était pas seulement le vent.
— Je les ai regardés descendre dans la tempête. Je t’ai regardée descendre. Et je me suis dit que si je te laissais faire ça une fois de plus, si je restais là-haut à attendre qu’on me raconte ce qui t’était arrivé, je ne me le pardonnerais jamais.
Sa voix se cassa légèrement.
— Je ne peux plus te laisser partir. Pas comme ça. Pas encore.
Élise sentit ses propres yeux piquer. Elle ne dit rien — il n’y avait rien à dire. Elle étendit son bras libre, et il le prit dans sa main gantée, la serrant fort.
— Allez, dit-il en se remettant à creuser. On a une fenêtre de beau temps d’environ deux heures, et ensuite le front revient. Il faut qu’on bouge avant qu’il ne soit trop tard.
Il la dégagea en plusieurs minutes, tirant sur ses épaules, la faisant pivoter hors de la gangue. Le froid mordait la partie exposée de son corps, la neige avait pénétré ses gants, ses bottes. Quand elle fut enfin libre, elle s’assit dans la neige, tremblante, et regarda autour d’elle.
Autour d’eux, une pente blanche intacte. Aucune trace de son groupe. Aucune trace de rien. La vallée avait été métamorphosée par la coulée, le terrain lissé comme une page blanche.
— Ils sont où ? demanda-t-elle, la voix rauque.
Luc secoua la tête.
— Je ne sais pas. Ils avaient une avance sur toi. La coulée les a peut-être contournés, ou ils ont réussi à se mettre à l’abri derrière le dos de la moraine. Mais je ne capte plus le signal du groupe depuis que l’avalanche est passée.
Il sortit son appareil de localisation, le fit pivoter. Le boîtier émettait un bip régulier, faible.
— C’est Richard, dit-il. Toujours actif. Encore plus faible qu’avant, mais il est quelque part en dessous.
Elle se leva, chancelante, et sa cheville la lâcha. Luc la rattrapa avant qu’elle ne tombe.
— Je ne peux pas marcher vite, dit-elle.
— Alors je te porte. Ou on rampe. Peu importe. On y va.
Il lui tendit une barre énergétique qu’elle mâcha machinalement, les yeux fixés sur la pente en contrebas. Une silhouette confuse, là-bas, derrière un piton rocheux. Quelque chose qui ressemblait à une construction humaine, mais à moitié ensevelie.
— C’est quoi, ça ? demanda-t-elle en pointant du doigt.
Luc suivit son regard et plissa les yeux.
— Je ne sais pas. C’est sur le chemin du signal de Richard.
Il la hissa contre lui, lui passant un bras autour de la taille pour la soutenir.
— Allez. On ne va pas rester là à se demander.
Ils commencèrent à descendre la pente, lents, maladroits, un seul corps à deux jambes et une cheville en moins. La silhouette, au loin, se précisa à mesure qu’ils approchaient : ce n’était pas une construction. C’était un homme, debout, immobile. Vêtu d’une veste bleue.
Élise s’arrêta, le cœur soudain comme une pierre dans sa poitrine.
Luc ne la vit pas s’arrêter ; il continua, tirant doucement son bras.
— Élise ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle ne trouva pas les mots. La veste bleue. La silhouette qu’ils avaient vue à la fenêtre du refuge, qui n’était pas Daniel. Et ce corps qu’elle avait trouvé près de la crevasse, celui de Viktor Kovač, l’homme qui aurait dû être mort depuis des semaines.
— Il devrait être mort, murmura-t-elle.
Luc s’immobilisa, la regarda, puis suivit son regard.
— Qui ?
La silhouette, à cette distance, n’avait pas bougé. Mais elle semblait les regarder. Attendre.
Élise resserra sa prise sur le bras de Luc, sa gorge se serrant.
— Je vais te raconter. En marchant. Et tu ne vas pas me croire.
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