Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 31: The Aftershock of Lies
La nuit avait été un supplice. Élise n'avait pas fermé l'œil, adossée contre la paroi froide du refuge, le souffle de Richard aussi fragile qu'une flamme dans l'obscurité. Luc, lui, faisait les cent pas près de la fenêtre, scrutant un ciel qui refusait de se décider. Quand les premières lueurs grises étaient enfin apparues, elle avait vu ce qu'elle redoutait dans le regard du guide : quelque chose qui n'était pas de l'épuisement, mais de la crainte.
— On ne descend pas par ce col, avait-il murmuré sans se retourner.
— On n'a plus le choix, avait répondu Luc. La radio est morte. Les secours ne viendront pas.
Le guide s'était tu, mais ses mains tremblaient quand il avait replié la carte de Luc Senior. Élise observait ses doigts, la façon dont ils évitaient la zone modifiée, ce tracé trop net qui ne ressemblait pas à la patte hésitante d'un homme âgé.
Ce fut Richard, grelottant sous trois couches de couvertures, qui brisa le silence.
— Montre-moi cette carte, guide.
L'homme hésita. Richard, malgré sa faiblesse, tendit la main. Élise la lui apporta, et l'ancien guide alpin la déplia sur ses genoux, ses yeux parcourant le tracé avec une lenteur professionnelle. Un long moment passa. Puis Richard leva les yeux vers le guide, et son regard s'assombrit.
— Ce n'est pas la main de Luc Moreau qui a dessiné ce repli, dit-il d'une voix rauque. J'ai travaillé avec lui sur ce secteur pendant vingt ans. Il connaissait chaque arête, chaque couloir. Il n'aurait jamais tracé une route qui passe sous la gueule du Géant.
Le guide blêmit. Luc s'approcha, le visage fermé.
— Tu veux bien nous dire ce que tu sais, maintenant ?
Le silence s'épaissit. Les touristes, regroupés dans un coin, échangeaient des regards inquiets. Les visages étaient tirés, les bouches pincées. La confiance n'était déjà qu'un souvenir.
Le guide s'assit lourdement sur un banc. Quand il parla, sa voix était brisée.
— On m'a payé pour modifier la carte.
Un souffle parcourut la pièce. Élise sentit ses mains s'engourdir.
— Payé ? répéta Luc, incrédule. Par qui ?
— Un intermédiaire. Il m'a contacté il y a deux semaines. Il m'a dit que votre groupe était assuré pour un montant important. Que si une avalanche était déclenchée dans une zone précise, les indemnisations seraient doublées. Il m'a fourni la route exacte qui passerait par le couloir sous le Géant.
Le silence qui suivit était si dense qu'Élise crut entendre la neige tomber sur le toit.
— Vous avez failli nous tuer, dit une touriste, une femme d'une cinquantaine d'années au visage rouge de colère. Nous aurions tous pu mourir.
— Je ne savais pas que la montagne réagirait comme ça, se défendit le guide. J'ai fait des reconnaissances. Le manteau neigeux paraissait stable. L'intermédiaire m'avait assuré que c'était une formalité, qu'on déclencherait juste une petite coulée, assez pour justifier une évacuation. Pas ça. Jamais je n'aurais... pas ça.
— Qui est cet intermédiaire ? demanda Richard, les yeux rivés sur lui.
— Je n'ai jamais vu son visage. Il m'a contacté par téléphone sat. Il connaissait tout de nous. Le planning de l'ascension, le nombre de participants, la route prévue. Il avait une voix calme, avec un léger accent. Slave, peut-être. Ou balte.
Viktor Kovač. Le nom résonna dans l'esprit d'Élise comme un glas, et elle vit dans les yeux de Luc qu'il pensait exactement la même chose. Mais aucun des deux ne parla. Pas encore.
— Vous êtes un assassin, murmura la touriste.
— Je suis un homme ruiné, répondit le guide. J'ai perdu ma société l'an dernier. Ma femme est partie. Mes enfants ne me parlent plus. On m'a offert une sortie, et j'ai pris la mauvaise décision. Je le sais. Mais je ne savais pas que ça irait jusque-là.
La tension dans la pièce était palpable. Les touristes s'étaient tous levés, formant comme un cercle d'accusation autour du guide. Luc leva une main apaisante.
— Calmez-vous. On réglera ses comptes en bas. Pour l'instant, on a un problème plus urgent.
— Plus urgent ? s'emporta l'homme qui les accompagnait depuis le départ. Il nous a conduits droit dans un piège ! Comment voulez-vous qu'on lui fasse confiance pour la suite ?
— Vous n'avez plus besoin de lui avoir confiance, répondit Luc. Vous avez besoin qu'il connaisse le terrain. Or il connaît le terrain qu'on a parcouru hier. Pour la suite, on ne suivra plus sa carte.
Il se tourna vers Richard.
— Tu connais bien le massif. On peut passer par où ce que ton père ne voulait jamais montrer à sa femme ?
Richard esquissa un faible sourire, presque nostalgique.
— La vieille route de chasse. Elle longe le versant nord du col des Fonds, puis descend par les chutes de L'Éventail. C'est raide. Très raide. Mais ça évite les zones d'accumulation.
— On a déjà quatre victimes potentielles, objecta le guide. Richard affaibli, deux touristes avec des engelures, et ceux qui n'ont pas l'habitude de ce genre de terrain. L'Éventail, c'est un mur de glace.
— On n'a pas le choix, trancha Luc. La carte de mon père a été falsifiée par ce type, et ce type vient d'avouer qu'il nous a menés droit dans un piège. La seule route que je connaisse avec certitude, c'est celle que mon père m'a montrée quand j'avais quinze ans. C'est la vieille route, ou rien.
Élise s'approcha de la fenêtre, observant la neige qui commençait à tomber à nouveau. Des flocons serrés, presque horizontaux. Le vent montait.
— La fenêtre de tir se referme, dit-elle. On a peut-être six heures avant que la visibilité tombe à zéro.
Un silence s'installa. Puis la touriste, celle qui avait crié, parla à voix basse.
— Et lui ? lança-t-elle en désignant le guide. On le laisse ici ?
Le guide blêmit.
— Vous ne pouvez pas me laisser ici sans équipement. Je mourrai en une nuit.
— Vous avez failli nous tuer, répondit-elle froidement.
Luc intervint, sa voix coupant l'air comme un couteau.
— Personne n'est laissé en arrière. C'est la règle, même pour ceux qui l'ont enfreinte. On le garde avec nous, on le surveille, mais on l'emmène. Richard a besoin de porteurs pour les portions les plus difficiles.
Richard leva une main faible.
— Je peux marcher. L'important, c'est d'éviter de redescendre dans la vallée avant que la neige ne se stabilise. La vieille route suit les crêtes, là où le manteau neigeux est plus fin.
— Et si on déclenche une autre avalanche ? demanda un jeune homme.
— On ne passera pas sous les pentes, répondit Richard. On les traverse en diagonale, une personne à la fois, avec la corde. Mais il faut se dépêcher.
Une heure plus tard, ils étaient prêts. Élise avait réorganisé son sac, abandonnant les objectifs les plus lourds au profit de la corde et des piolets. Elle glissa son appareil dans sa poche intérieure, contre sa poitrine. La photo du matin - le refuge sous la tempête - capturait plus qu'un paysage. Elle capturait la fragilité des hommes face aux montagnes qu'ils croyaient dominer.
Le guide marchait en tête, surveillé par Luc. Les touristes formaient une file disciplinée, chacun portant le matériel commun. Richard, soutenu par deux des plus solides du groupe, avançait avec une lenteur qui déchirait Élise. Mais il avançait.
Elle se retrouva aux côtés de Luc, derrière le groupe, à couvrir l'arrière comme ils l'avaient toujours fait avant.
— Il ment encore, murmura-t-elle.
Luc la regarda, ne comprenant pas.
— Le guide. Il a dit que l'intermédiaire avait une voix slave. Il ne sait pas que ce nom-là, Kovač, il a aussi dirigé l'expédition où François Carrel a disparu.
Luc se figea brièvement, puis reprit sa marche.
— Tu crois que c'est lui, alors ? Ce Kovač ?
— Je crois que ce ne sont pas des coïncidences. La carte falsifiée, le blue-jacket dans la montagne, la mort de Carrel... et maintenant un intermédiaire avec un accent slave alors que Kovač est connu pour opérer de cette manière, à distance.
— Pourquoi viserait-il ce groupe, précisément ?
Élise hésita. La réponse était là, au bord de ses lèvres, mais elle ne savait pas comment la formuler sans que cela sonne comme une accusation.
— Peut-être qu'il ne vise pas le groupe, dit-elle enfin. Peut-être qu'il te vise, toi. Pour la dette. Pour ce qui s'est passé avec Marc.
Luc serra les mâchoires.
— Ça n'a pas de sens. Marc est mort il y a trois ans.
— Les montagnes ont une mémoire longue, répondit Élise. Et ceux qui vivent de leurs secrets aussi.
Ils marchèrent en silence pendant un long moment, le souffle court, les pieds crissant sur la neige fraîche. Devant eux, la vieille route s'élevait en lacets serrés vers les crêtes. Élise devait reconnaître que Luc Sr avait fait un choix audacieux en traçant ce chemin. Il offrait des dégagements, mais il exigeait une précision millimétrique.
Soudain, le guide s'arrêta. Il leva la main.
— Attendez, dit-il d'une voix tendue. Quelque chose ne va pas.
Luc s'avança d'un pas lent.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Le tracé. Ce n'est pas celui que je connais.
Il montra une bifurcation que la neige commençait à recouvrir.
— Mon relevé de secours indique qu'on doit tourner ici pour rejoindre le refuge des Chênes.
— On ne suit plus ton relevé, répondit Luc. On suit la mémoire de Richard.
— Mais il est faible, il délire peut-être.
— Il connaissait ce massif avant que nous naissions, dit Élise d'une voix ferme. Et il n'a rien à gagner à nous perdre. Toi, si.
Le guide ouvrit la bouche, puis la referma. Il jeta un regard mauvais vers la trace à gauche, vers l'itinéraire qu'il venait de proposer.
— On prend la droite, décida Luc. C'est la route sûre.
Il s'avança pour prendre la tête. Élise sentit une main se poser sur la sienne. C'était Richard, qui l'avait rejointe. Son visage était marqué, mais ses yeux brillaient encore d'une flamme vive.
— Ta théorie sur Kovač, souffla-t-il. Le guide a des clés qui correspondent peut-être à quelque chose. Ne le laisse pas hors de ta vue.
Elle opina, silencieuse.
La tempête commençait à redoubler, et le groupe s'engageait dans une gueule de pierre et de neige qui semblait avaler leurs silhouettes une à une. Six heures de marge, peut-être moins.
Quand le dernier touriste eut disparu à l'intérieur du couloir, Élise prit une profonde inspiration. Derrière elle, la piste qu'ils venaient de tracer effaçait déjà leurs empreintes. Le massif gardait leurs secrets.
Elle enfouit son visage dans son col et suivit Luc dans la fente de la montagne.
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