Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 32: The Re-route
La lumière était cruelle, blanche et dure, quand ils quittèrent le refuge à l'aube. Élise plissa les yeux derrière ses lunettes de glacier, balayant la pente qui s'ouvrait sous eux. Le guide, Favre, marchait en tête, encadré par deux touristes que Luc avait désignés comme gardiens improvisés. Il avait l'air brisé, mais Élise ne lui accorda qu'un regard. La confiance était un luxe qu'ils ne pouvaient plus se permettre.
« On vire à l'est », annonça Luc, la carte plastifiée tendue devant lui, mais ses yeux ne la consultaient pas vraiment. Il regardait le terrain. « La combe de Valneige devrait être praticable si le vent n'a pas chargé trop de neige sur les corniches. »
Élise s'approcha, étudiant la ligne qu'il traçait du doigt dans l'air. « Ma photo d'hier — le versant nord-ouest, l'ombre portée. Il y avait une selle à mi-hauteur. Si on la prend en diagonale, on peut traverser sous les séracs sans passer dans leur zone d'impact. »
Il hocha la tête, un demi-sourire aux lèvres. C'était leur vieille alchimie, celle qui avait fait d'eux une équipe redoutable avant que tout ne se fissure. Elle aurait dû se sentir réconfortée. Au lieu de cela, une pointe acide lui serra la poitrine. Ils étaient bons ensemble. C'était bien le problème.
« Tout le monde, on se met en file indienne », cria Luc en se retournant vers le groupe. « Un tour de corde entre chaque binôme. Pas d'écart, pas d'initiative. Favre, tu restes entre Muller et Steiner. On te surveille, mais on ne te ligote pas. Essaie de nous aider et on en reparlera en bas. »
Le groupe s'ébranla. Richard fermait la marche, soutenu par deux touristes — un couple d'ingénieurs allemands qui semblaient prendre leur rôle au sérieux. Il était encore pâle, mais ses yeux avaient retrouvé leur éclat. Il avait connu le père de Luc, il connaissait la montagne. Pour l'instant, c'était le seul pilier sur lequel s'appuyer.
Ils descendirent dans la combe, la neige crissant sous les crampons. Élise s'arrêta après quelques minutes, sortant son appareil de sa veste. Elle fit glisser le zoom sur le versant qui s'élevait à leur gauche. Les ombres portées révélaient les ruptures de pente, les endroits où la neige avait été soufflée en plaques instables. Elle cadra, déclencha, puis étudia l'image sur l'écran.
« Le passage à droite, sous cette barre rocheuse », dit-elle en tendant l'appareil à Luc. « L'ombre montre un bombement suspect. Si on s'approche trop, on déclenche une plaque. Il faut rester au moins à vingt mètres en dessous de la ligne de rupture. »
Luc zooma à son tour, les sourcils froncés. « Tu visualises les pentes en deux dimensions, maintenant ? »
« J'ai appris avec le meilleur. » Elle lui rendit son sourire, puis se détourna avant que cela ne devienne autre chose. « Allons-y. Je passe devant. Je dois vérifier la stabilité de près. »
« Élise. » Sa voix la retint. « On fait ça ensemble. »
Elle ne répondit pas, mais elle le laissa la rejoindre en tête de cordée.
Ils avancèrent pendant une heure, taillant leur route le long de la combe. Le soleil faisait briller la neige d'un éclat aveuglant, mais une fine couche de nuages avançait depuis le nord-ouest. Élise leva la tête, l'estomac serré. Le vent d'ouest était en train de tourner nord. Ce n'était pas bon signe.
« La fenêtre se referme », murmura-t-elle à Luc. « On a peut-être quatre heures avant que ça se gâte. »
Il acquiesça sans un mot, accélérant légèrement la cadence.
Le premier goulet se présenta comme une gueule étroite ouverte dans la roche. Élise marqua un temps d'arrêt, évaluant les pentes raides de chaque côté. La neige y était lisse, uniforme — trop uniforme. Elle sortit à nouveau son téléobjectif et le braqua sur le couloir étroit par lequel ils devaient passer.
« Doucement », dit-elle en s'accroupissant. « Regarde la texture au milieu du goulet. Pas de traces de vent, pas de rides. C'est de la neige de transport récent. Elle n'a pas eu le temps de se consolider. »
Luc s'accroupit à côté d'elle, leur épaule contre épaule. « Tu veux qu'on passe par le bord ?
— Oui, mais pas les deux en même temps. On fait passer une corde fixe de chaque côté. Un par un, au milieu. Putain. » Elle se figea. « On a perdu trop de corde dans l'avalanche. Il en reste à peine quarante mètres de dynamique. »
Le silence s'étira entre eux, chargé d'une angoisse nouvelle. La corde, c'était la sécurité. Sans elle, chaque passage devenait un acte de foi.
« On fera en binômes de trois », décida Luc finalement. « Deux qui encadrent, un qui passe. Si l'un d'eux tombe, les autres freinent à la doloires. Pas parfait, mais on n'a pas le choix. »
« Le couple d'ingénieurs — ils ont l'air costauds. Muller et Steiner savent se servir de leurs mains. »
« Alors ils encadrent les autres. On passe en dernier, toi et moi. » Il la regarda, et son regard bleu avait cette intensité qu'elle connaissait trop bien. « On a déjà fait des choses plus dangereuses, toi et moi. »
« C'était avant. » Sa voix était plus dure qu'elle ne l'avait voulue.
« Ça n'a jamais cessé d'être nous, Élise. »
Elle se releva brusquement, remonta son sac sur ses épaules. « On y va. On n'a pas le temps pour ces conneries. »
Le groupe traversa le goulet en une lente procession, chaque touriste passant entre deux guides improvisés. Le couple allemand s'acquitta de la tâche avec une précision qui la surprit. Ils étaient méthodiques, disciplinés. À un moment, la femme — Karin, se souvint-elle — trébucha sur une plaque de verglas, et son mari la rattrapa avant même qu'Élise n'ait le temps de réagir.
« Merci », souffla Karin, un peu tremblante.
« Prends ton temps », répondit Élise en la guidant vers le bord. « Le plus dur est fait. »
Elle se surprit à distribuer des consignes, à ajuster une sangle, à corriger la position d'un bâton de ski. Les gestes lui revenaient avec une fluidité déconcertante. Elle avait passé dix ans à photographier des expéditions, mais jamais à les guider. Pourtant, les réflexes étaient là, enfouis sous les années passées à cacher la montagne derrière un objectif.
Un craquement sourd lui fit lever la tête. Là-haut, en bordure du goulet, un pan de neige se détacha et glissa dans le vide. Pas un avalanche — juste une petite langue qui se décollait d'une corniche instable, entraînée par le poids du soleil matinal. Mais chaque son la faisait sursauter, maintenant.
« On serre le pas », lança Luc. « Encore deux heures avant le glacier du Mont-Froid. On doit y être avant la tombée du jour. »
Le groupe s'ébranla à nouveau, plus rapide et plus discipliné. Élise remarqua que les touristes commençaient à se passer les sacs les plus lourds, à se soutenir mutuellement quand la pente se faisait raide. Le métal des crampons rythmait la marche, et quelque chose comme une confiance nouvelle se tissait entre eux. Même Favre avait cessé de ronchonner et se contentait d'avancer, tête baissée, comme s'il cherchait à payer sa faute par la sueur.
Le glacier se dressa soudain devant eux, vaste étendue bleutée striée de crevasses, craquelée comme une écorce ancienne. Élise s'arrêta pour sortir son appareil, mais pas pour une photo. Elle fit glisser le zoom sur la surface, cherchant les ondulations traîtresses, les ponts de neige qui dissimulaient des failles profondes.
Quelque chose attira son œil. Une ligne fine, presque rectiligne, qui traversait le glacier du nord au sud — pas une crevasse naturelle, mais un tracé qui semblait trop régulier. Une ancienne trace de passage, peut-être, ou une corde tendue le long de la glace ?
« Luc », dit-elle lentement, sans baisser son appareil. « Tu vois cette ligne, à deux heures sur le front du glacier ?
Il suivit son regard, plissant les yeux contre la lumière. « On dirait un ancien câble. Une remontée mécanique, peut-être ? C'est le secteur qu'utilisait mon père pour ses chasses, avant…
Sa voix s'amenuisa, puis s'évanouit tout à fait.
« Avant quoi ? » demanda Élise, le regard toujours collé à la ligne sombre qui semblait plonger dans la glace.
« Avant l'accident de Marc. » Il la regarda, et son visage avait perdu toute couleur. « On est tout près de l'endroit où il est tombé. Ce câble — il appartenait au système de sécurité du vieux téléphérique du Mont-Froid. Celui qui a été abandonné il y a vingt ans. »
Élise abaissa son appareil. Le silence du glacier lui parut soudain écrasant. Elle repensa au corps de François Carrel, figé dans sa tombe de glace, et à la certitude qui s'était insinuée en elle depuis le début.
« Luc », murmura-t-elle. « Ton père a arrêté d'utiliser cette route après la mort de Marc. Personne n'est venu ici depuis des années. Alors dis-moi — » Elle pointa la ligne sombre. « Qui a remis ce câble en place ? Et pour quoi faire ? »
Le vent se leva, chargé de flocons glacés, et le ciel se fit plus noir devant eux.
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