Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 34: The Cache of Secrets
La corde vibrait sous ses gants, tendue à rompre entre la neige compactée et la masse de métal enfoui. Élise retenait son souffle, l’appareil photo en bandoulière cognant doucement contre sa poitrine à chaque mouvement prudent. Luc tira une fois, deux fois, les muscles de ses épaules se bandant sous la veste technique.
— C’est coincé, souffla-t-il entre ses dents. Pas par la glace. Quelque chose la retient.
Élise s’accroupit près de lui, balayant la pente du regard. Les touristes s’étaient tassés à une trentaine de mètres, serrés les uns contre les autres au creux d’un rocher, le guide maintenu sous la surveillance vigilante de Richard malgré sa faiblesse évidente. Le vieil homme s’appuyait sur son bâton, mais son regard ne quittait pas le prisonnier.
— Laisse-moi voir, dit-elle.
Elle sortit son appareil, cadra le point où la corde plongeait dans la neige. La lumière rasante de cette fin d’après-midi creusait les ombres, révélant une dépression suspecte. Elle zooma, régla la netteté, et sentit son estomac se serrer.
— Luc. Il n’y a pas juste de la tolérance ici. Regarde.
Elle lui tendit l’appareil. L’image agrandie montrait une zone où la neige avait une teinte légèrement différente — un bleu-gris qui trahissait une composition instable, une couche fragile posée sur du vide.
— La corniche est plus engagée que prévu, murmura-t-il. Si on tire trop fort, on la fout en l’air.
— Alors ne tire pas trop fort.
Luc lui rendit l’appareil, un pli amer au coin des lèvres. Il s’agenouilla précautionneusement, sortit son couteau de son baudrier et commença à creuser un tunnel étroit le long de la corde, avec des gestes d’une précision chirurgicale. Élise le regardait faire, connaissant trop bien ce silence. C’était la même concentration qu’il avait quand ils survolaient une crête trop étroite, la même économie de mouvement. Elle avait photographié cette concentration cent fois — des portraits qu’elle n’avait jamais montrés à personne, qu’elle gardait dans un tiroir fermé à Paris.
— J’ai quelque chose, dit-il soudain. Du métal.
Il agrandit le trou, pencha la tête. Élise s’approcha, s’accroupit à ses côtés. Dans la cavité, il y avait une boîte métallique — pas le cache bleu qu’ils avaient imaginé, mais un conteneur ancien, aux coins usés, portant une série de chiffres tamponnés qui n’étaient pas un code mais une date.
— Huit hivers, dit-elle. Ça fait huit hivers que Carrel a disparu.
Luc tourna doucement la boîte, chercha une ouverture. Une plaque de givre s’était installée le long de la jointure. Il la frappa du manche de son couteau, une fois, deux fois. La glace céda avec un craquement sec.
— Aide-moi, dit-il.
Tiendant la boîte entre eux, ils parvinrent à l’ouvrir. Le contenu était arrangé avec un ordre méthodique : un harnais d’escalade de marque italienne, les sangles raides de froid mais parfaitement entretenues, des piolets dont les manches portaient d’infimes traces de doigts, et un rouleau de cartes topographiques protégé par une housse étanche. Sous le rouleau, un carnet à couverture noire, fermé par un élastique qui craqua à la première pression.
Élise le sortit. Les pages étaient d’un papier épais de dessinateur, et l’écriture était dense, précise, diagonale — celle d’un homme habitué aux notes en altitude.
Luc consulta la montre, puis le ciel. La lumière déclinait vite, les nuages se refermaient comme une paupière.
— On ne peut pas s’arrêter pour lire ça maintenant, dit-elle.
— Je sais.
Il prit le carnet, le glissa dans sa veste, contre sa poitrine. Il fit un geste vers la boîte ouverte, hésita, puis se ravisa. Il abandonna les outils au sol — du poids inutile — mais récupéra la carte topographique dans sa housse.
— Pour l’intermédiaire, on avisera plus bas.
Ils remontèrent vers le groupe. Le vent commençait à tourner, faisant filer des grains de neige en rasant la surface — mauvais signe. Le ciel au-dessus du Col des Quatre Croix avait pris cette teinte violacée qu’Élise connaissait bien, celle qui précède l’orage blanc.
— On bouge, annonça Luc, d’un ton qui n’appelait pas de discussion.
Il y eut des murmures. Une des touristes, une femme en anorak rose, s’était mise à trembler de manière incontrôlée, le visage gris.
— C’est bientôt la nuit, dit-elle, la voix brisée. On ne devrait pas attendre ?
— On ne peut pas attendre, coupa Luc. L’abri naturel qu’on avait identifié est sans doute déjà instable à cette heure. On n’a pas le choix d’une autre option.
Une vieille voix s’éleva du fond du groupe, celle d’un homme qui avait marché tout l’après-midi sans se plaindre.
— Et lui ? Il vient avec nous ?
Son pouce désignait le guide, toujours assis sous la garde de Richard, la tête basse.
Luc le regarda longtemps. La neige commençait à tomber plus dense, et dans la lumière déclinante, la scène semblait sortie d’un tableau de neige et d’encre.
Luc se tourna vers Élise. Elle vit le poids que sa décision portait — mais quelque chose d’autre flottait derrière ses yeux. Une inquiétude sourde qu’elle n’était pas sûre de comprendre.
— On le garde, dit-il. Mais apparemment, il ne sait pas aller plus vite.
Il fallut trois minutes pour remettre tout le monde en route. Derrière eux, la neige commençait à recouvrir le trou que Luc avait creusé, effaçant la trace de leur découverte.
Élise marchait en tête avec lui, le carnet contre sa poitrine lui brûlant la peau. Quatre hivers de tombe, pensa-t-elle. François Carrel n’était pas simplement un grimpeur disparu — il était quelqu’un qui avait vu quelque chose, ou découvert quelque chose, et dont la disparition était bien plus délibérée qu’accidentelle.
— Tu penses à quoi ? demanda Luc, sans la regarder.
— À cette question que tu ne m’as jamais posée, répondit-elle.
Il tourna la tête, l’air un instant surpris.
— De Carrel ?
— Oui.
Luc resta silencieux, puis son regard se fit plus dur.
— Je pense que nous venons de trouver la raison pour laquelle quelqu’un a voulu nous arrêter ici. Pas pour nous tuer — pour nous retarder.
La neige tombait plus vite. Dans une demi-heure, le sentier serait indéchiffrable. Élise sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine — une certitude qu’elle n’arrivait pas à articuler, une ombre projetée par un soir plus ancien que celui-ci.
Luc s’arrêta brusquement et se retourna, les yeux balayant la pente derrière eux. Sa main se leva pour la faire taire, tout le monde déjà suspendu à son geste.
— Écoutez.
Le groupe s’immobilisa. Élise retira ses gants pour mieux entendre, le froid mordant ses doigts. Au début, il n’y avait que le vent qui grattait la surface. Puis, très loin, sous la mélopée du vent — un son régulier, mécanique.
Un moteur.
Quelqu’un volait sous la couverture nuageuse, invisible, cherchant quelque chose dans la montagne.
Luc la regarda avec une expression qu’elle ne put pas déchiffrer.
— Il est dans la vallée, murmura-t-il.
Le moteur monta, hésita, redescendit et se perdit. Mais le groupe avait compris — ils n’étaient plus seuls. Et Élise, le carnet de Carrel contre la peau, savait que quelqu’un venait chercher exactement ce qu’ils avaient trouvé.
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