Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 35: The Diary's Confession
L’abri de fortune était un renfoncement naturel sous un surplomb de granit, à demi protégé du vent qui hurlait au-dessus d’eux. La nuit tombait vite, et le froid commençait à mordre à travers les couches de vêtements techniques. Luc avait déroulé son duvet de survie autour de Richard, dont le visage grisâtre inquiétait tout le monde, puis il avait rejoignit Élise à l’écart, là où la lampe frontale jetait un cône de lumière sur le carnet humide qu’elle tenait entre ses mains gelées.
— On n’a pas beaucoup d’heures avant le lever du jour, dit-il en s’accroupissant près d’elle. Si on veut repartir avant le vent de fond, il faut décider maintenant.
Elle releva la tête, les yeux cernés, la peau craquelée par le froid. Le carnet de François Carrel était un Moleskine noir, fatigué, les pages gondolées par l’humidité et le temps passé dans la boîte métallique. L’encre avait bavé par endroits, mais restait lisible.
— Il faut que je te lise ça. Maintenant. Tant qu’on a une heure de batterie sur cette frontale.
Luc s’installa contre la paroi, les jambes repliées, les bras croisés. Il ne dit rien. Élise ouvrit le carnet à la première page, là où les dates commençaient en septembre, deux mois avant la disparition de Carrel.
— Écoute, dit-elle. *« 14 septembre. Mission de routine. Repérage aérien pour l’analyse des risques d’avalanche dans le secteur des Aiguilles Rouges. Le temps se dégrade. Je retrouve des traces de plaques instables plus profondes que prévu. »*
Elle tourna la page. Sa voix tremblait un peu, moins de froid que d’émotion contenue.
— *« 2 octobre. J’ai obtenu les relevés géologiques du massif par un collègue du Cemagref. Il y a une faille active sous le secteur nord-est du col de la Croix. Personne n’en a parlé. Les cartes de risque ne la mentionnent même pas. Si on continue à faire passer des groupes par ce corridor, on marche sur une poudrière. »*
Luc fronça les sourcils.
— La Croix ? C’est le col que le guide nous a fait emprunter avant de prétendre qu’il avait falsifié la carte.
— Oui. Écoute la suite.
Elle tourna encore plusieurs pages, sautant des sections où Carrel décrivait des relevés techniques, des mesures de neige, des angles de pente. Puis elle trouva le passage qui faisait battre son cœur plus vite.
— *« 28 octobre. J’ai enfin les relevés complets de la faille. Elle court sous tout le versant est. Les conditions de neige cette année sont anormalement sèches, avec une couche fragile en profondeur. Une surcharge — un groupe, un animal, un bruit — peut déclencher une rupture à grande échelle. Les cartes topographiques officielles indiquent ce passage comme sûr. Elles sont fausses. Pas accidentellement. Les données ont été modifiées. Qui, et pourquoi ? Je dois prévenir la préfecture avant que quelqu’un ne paie le prix de cette négligence — ou de ce sabotage. »*
Elle s’arrêta. Luc avait les mâchoires serrées.
— Il dit que les cartes étaient fausses. Pas que le guide les a falsifiées.
— Exactement. Le guide nous a dit sous la pression qu’il avait modifié le tracé pour déclencher une avalanche et toucher une assurance. Mais Carrel dit que le problème est plus ancien : la zone est dangereuse depuis le départ. La carte originale était déjà mensongère.
— Alors pourquoi le guide a-t-il avoué ? demanda Luc.
Élise ferma brièvement les yeux, épuisée.
— Parce que quelqu’un l’a forcé. Tu te souviens de ce qu’il a dit ? Qu’il avait été payé par un intermédiaire. Mais il n’a jamais pu décrire cet intermédiaire avec précision. Il semblait… payer pour que ça s’arrête.
Luc se pencha en avant.
— Tu penses qu’il a menti pour protéger quelqu’un ? Ou pour se protéger ?
— Les deux, peut-être. Regarde.
Elle tourna vers la dernière entrée datée du 12 novembre, trois jours avant la disparition de Carrel.
— *« 12 novembre. J’ai rencontré une personne au refuge du Val des Cimes. Elle m’a dit que mes recherches allaient trop loin et que si je ne m’arrêtais pas, j’allais le regretter. Elle connaissait mes relevés, mes sources. Elle savait tout. Je n’ai pas retenu son nom parce qu’elle portait une écharpe de ski et des lunettes, mais je reconnaîtrais sa voix. Une voix grave, presque théâtrale. Elle m’a parlé d’un projet d’assurance qui lui tenait à cœur — elle a souri en le disant. Je dois faire attention. Je descendrai demain pour déposer mes conclusions à Chamonix. »*
— C’est la dernière page ? demandaLuc.
Élise hocha la tête. Un long silence s’installa entre eux, troublé seulement par le sifflement du vent à l’extérieur et la toux grasse de Richard, plus loin.
Luc se frotta le visage d’une main gantée.
— « Elle ». Pas « il ». Toute la journée, on a pensé à Kovač. Mais Carrel parle d’une femme. Voix grave, presque théâtrale. Une femme qui connaissait ses recherches et qui lui a parlé d’un projet d’assurance.
— Le guide a dit qu’un touriste l’avait approché avant le départ, murmura Élise. Un touriste du groupe. Mais qui dans notre groupe est une femme avec une voix grave ?
Ils échangèrent un regard. Élise sentit son estomac se serrer.
— La guide adjointe, dit-elle lentement. La femme qui nous a rejoints à la dernière minute pour remplacer un membre blessé. Elle s’appelle Claudine, non ? On ne sait rien d’elle. Elle est restée en retrait toute la journée. Silencieuse, efficace, mais silencieuse.
Luc se leva d’un bond, mais resta accroupi sous le surplomb.
— Et si c’était elle qui avait poussé le guide à avouer en secret ? Elle aurait pu lui promettre de l’argent ou le menacer. Pendant qu’on s’occupait de Richard et du temps qui se gâtait, elle aurait fabriqué une confession.
— Mais pourquoi ? demanda Élise. Porquoi aujourd’hui, maintenant, ces révélations ?
Luc tourna la tête vers le fond de l’abri où les autres touristes formaient une masse sombre et silencieuse.
— Parce qu’on a trouvé la boîte, peut-être. Ou parce qu’elle sait qu’on est sur le point de trouver le vrai coupable. Peut-être que la cache de Carrel n’était pas une coïncidence. Quelqu’un voulait qu’on la trouve. Quelqu’un qui savait qu’elle contenait ces informations, et qui voulait que la vérité éclate après la tempête — pour qu’on ne puisse rien faire avant le matin.
Élise referma le carnet d’un geste brusque.
— Ou peut-être qu’elle veut qu’on s’arrête. Qu’on reste ici, immobiles, dans la nuit, sous cette corniche instable. Si la faille sous nos pieds est aussi large que Carrel le dit, on ne devrait même pas être là.
Luc tendit la main et l’aida à se relever. Il serra ses doigts un instant, plus longtemps que nécessaire. Ses yeux cherchaient les siens dans le noir.
— On descend cette nuit, dit-il. On ne peut plus attendre. Si Claudine est celle qui a orchestré tout ça, elle va vouloir s’assurer que Carrel n’ait jamais pu livrer ses preuves. Et la seule personne qui a lu ces preuves, c’est toi.
— Et toi.
Il secoua la tête.
— Tu es celle qui a pris les photos du cadavre enfoui, celle qui a analysé les pentes, celle qui a trouvé cette boîte. Si le but du coupable est de faire disparaître les témoins, il vise la photographe qui en sait trop. Pas le pilote.
Élise sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid lui parcourir la nuque.
— Alors on se sépare ? dit-elle, la voix plus aiguë qu’elle n’aurait voulu.
— Non, dit Luc. On ne se sépare pas. On fait semblant de se séparer.
Il sortit son téléphone satellite de sa poche, le fit tourner entre ses doigts.
— Je connais un circuit de secours par l’arête est. Il est étroit, mais on peut le faire de nuit avec les frontales. Si on ne dit à personne qu’on change de plan, que seuls toi et moi prenons cette direction avec Richard… les autres suivront peut-être, mais le coupable restera avec nous pour nous surveiller. Ou alors elle restera avec le groupe et on pourra envoyer un message une fois au chalet.
— Tu veux qu’on joue à l’appât ?
— Je veux qu’on sorte d’ici, Élise. Vivants. Et que la vérité de Carrel soit entre les mains de quelqu’un qui peut la faire publier. Pas de pouvoir à Chamonix.
Il se pencha, ramassa son sac, et jeta un dernier regard vers les silhouettes endormies des touristes.
— Claudine n’est pas là, murmura-t-il soudain. Elle était là il y a une heure. Elle est partie où ?
Élise balaya le fond de l’abri de sa frontale. Les corps étaient allongés, recroquevillés, mais le sac de Claudine, ouvert, était vide. Des traces de pas fraîches partaient du renfoncement, s’enfonçant dans la neige vers le nord.
— Elle est sortie, dit Élise, la gorge sèche. Elle sait qu’on sait.
Luc la tira par le bras, la poussant vers le fond de l’abri, là où une faille étroite s’ouvrait dans la roche.
— Alors on ne reste pas ici une minute de plus, dit-il. Prends ton sac. Réveille Guy et Léo. Immobilise le guide et son client, si tu peux, pour qu’ils ne fassent pas de bruit. Et ne laisse personne toucher ce carnet.
Il arracha la dernière page, la plia rapidement et la glissa dans sa poche intérieure, contre sa poitrine.
— On emporte cette preuve cachetée sur nous, et toi, tu portes le carnet.
Le vent dehors sembla hurler en une seule note prolongée. Élise savait que ce son précis, ce sifflement aigu et continu, n’annonçait rien de bon.
Elle glissa le carnet dans sa veste, ferma la fermeture éclair, et regarda Luc.
— Qu’est-ce qu’on fait de Richard ? Il ne tiendra pas deux cents mètres de descente dans cet état.
Luc laissa échapper un souffle de frustration.
— Élise, si Claudine revient avec d’autres gens… Richard est notre seul moyen de négocier. On le laisse ici, avec le groupe, et on envoie Guy avec lui. Mais on part maintenant.
Elle hésita. Richard, allongé, la bouche entrouverte, respirait avec peine. Elle se souvint de ses histoires, de ses blagues, de son amour des vieux chemins de chasse. Elle ne pouvait pas l’abandonner.
— Non, dit-elle d’une voix ferme. On le prend. Je le porte sur mon dos s’il faut. Il connaît ces montagnes mieux que nous. Et si Claudine cherche des témoins à éliminer, il en sait autant que moi.
Luc la regarda un long moment. Puis il hocha la tête.
— C’est comme tu veux. Mais on descend par cette faille, et on ne s’arrête plus jusqu’au chalet de mon père.
Il montra l’ouverture dans la roche, juste assez large pour une personne.
— Après toi, Moreau.
Élise passa devant lui, la frontale allumée, le carnet serré contre son cœur. Derrière elle, Luc aida Guy à soulever Richard dans un système de portage improvisé.
Les traces de Claudine s’enfonçaient dans la nuit, vers le nord, vers l’autre versant. Élise fit délibérément face à une direction opposée.
Elle sentit le poids du carnet, et la vérité qu’il contenait, comme une menace et une promesse à la fois.
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