Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 36: The Liar Revealed
La pente s’ouvrait en entonnoir, puis se resserrait entre deux murailles de granit. Élise marchait la première, la lampe frontale balayant la glace vive. Derrière elle, le souffle court de Richard, le pas prudent de Guy. Luc fermait la marche, silencieux, le journal de Carrel contre sa poitrine, sous la veste.
C’est là que la voix s’éleva, claire, posée. Une voix de théâtre.
— Tu as toujours eu ce don, Élise. Celui de t’approprier la lumière.
Elle se figea. Elle connaissait cette voix. Elle l’avait entendue des années plus tôt, dans un studio, lors d’une remise de prix volée, lors d’un scandale dont elle n’avait jamais compris la mécanique.
Elle se retourna lentement.
Antoine Marchal se tenait à l’entrée de la fissure, un sac à dos négligemment posé sur l’épaule. Les lunettes de glacier relevées sur le front, il souriait comme on salue une vieille connaissance. Il avait payé sa place dans ce groupe comme n’importe quel touriste. Il avait joué le rôle du retraité fragile qui avait besoin qu’on tienne son bâton. Il avait pleuré quand le guide avait avoué.
— Toi, souffla Élise.
— Moi, dit Antoine. Tu pensais que Viktor Kovač avait orchestré tout ça ? Que c’était un réseau international ? Non. C’est plus simple. C’est plus personnel.
Luc s’avança, la main sur la piolet.
— Recule.
— Oh, je ne vais pas te faire de mal, Luc. Je viens récupérer ce qui m’appartient. Le journal.
Élise secoua la tête.
— Tu es le photographe de l’exposition maudite. Celui que j’ai… que j’ai éclipsé.
— Éclipsé ? ricana Antoine. Tu as détruit ma carrière. Tu as pris ma série sur les glaciers, tu l’as fait publier une semaine avant la mienne. Tu as récolté mes prix, mes contrats, ma vie. Tout ça parce que tu étais la protégée de Carrel.
— Je n’ai jamais…
— Arrête. Tu crois que le hasard t’a menée ici ? Tu crois que c’est le destin qui t’a ramenée dans ces montagnes ? J’ai suivi ta carrière, Élise. J’ai attendu. Et quand j’ai appris que tu revenais avec Luc Moreau pour ce reportage, j’ai su que c’était le moment.
Sa voix tremblait d’une colère trop longtemps enfouie.
— Carrel est mort parce qu’il a découvert trop tard ce que j’avais fait. J’ai falsifié les cartes d’itinéraires, pas pour ton guide. Pour toi. Pour que tu passes par le glacier de la Fourche. Pour que la montagne fasse ce que je n’ai jamais osé faire moi-même. Et ton ex, là, ce héros de sauvetage qui ramène tout le monde à la vie ? Il lui fallait une avalanche pour que vous soyez coincés. J’ai payé l’intermédiaire. J’ai payé le guide. J’ai tout orchestré.
Le silence de la fissure était total. On n’entendait plus que le gémissement du vent au-dessus.
Richard toussa, une quinte grasse.
— Vous êtes malade, murmura-t-il.
— Je suis juste. C’est différent.
Luc fit un pas.
— Le journal. La femme à la voix théâtrale. C’était une voix d’homme travestie ?
Antoine rit, un rire sec, presque mécanique.
— J’ai fait du théâtre, jeune homme. J’ai appris à moduler. Carrel m’avait confronté juste avant sa disparition. Je lui ai donné le choix : se taire ou disparaître. Il a choisi de filer sur la montagne. Il n’a pas survécu à son propre courage.
— Et Claudine ? demanda Élise. C’est toi qui l’as fait fuir cette nuit ?
— Claudine n’a jamais existé. C’était moi. Je suis sorti sous la tente, j’ai crié votre nom, j’ai disparu. Pour vous faire accélérer. Pour que vous empruntiez mon chemin. La fissure, l’aiguille, tout était prévu.
Élise sentit son cœur se serrer. Elle avait emmené le groupe droit dans le piège. Et Luc l’avait suivie.
— Tu as blessé des innocents, dit-elle.
— Des dommages collatéraux.
Il recula d’un pas sur la pente derrière lui. La glace était instable, un léger dévers qui donnait sur un ravin.
— Tu ne me toucheras pas, Élise. Personne ne le peut. Vous resterez ici, bloqués par la tempête, et je… je dirai que vous avez péri. Ma carrière reprendra. Avec le journal, j’aurai prouvé que c’est toi qui as falsifié les cartes. Toi qui as tué Carrel.
Il glissa la main dans sa poche. Luc dégaina le piolet.
— N’avance pas, dit Antoine en levant une petite boîte métallique. Détonateur. La charge est posée sur le surplomb au-dessus de vous. Si je presse, tout ça s’effondre.
Le temps se suspendit.
Puis Élise fit un pas, tranquille.
— Tu as peur, Antoine. Tu as toujours eu peur. C’est pour ça que tu n’as jamais pris la lumière toi-même. Tu l’as volée.
Il vacilla. Ses pieds dérapèrent sur une plaque de glace. Il voulut agripper le rocher, mais sa main rencontra le vide.
La pente céda sous lui dans un grondement sourd. Une couche de neige superficielle se décolla, l’emportant dans un petit couloir, dix mètres plus bas. Il hurla, rebondit, s’arrêta contre un bloc de granit, la jambe tordue sous lui.
La détonateur roula dans la neige morte.
Luc s’élança, le ramassa, le jeta dans le ravin. Élise descendit prudemment vers Antoine, dont le visage était pâle, les yeux fous.
— Je te maudis, souffla-t-il.
— Tu n’es pas en position de maudire qui que ce soit, répondit Élise.
Elle regarda la jambe brisée, la pente qui se refermait derrière eux, et le vent qui se levait. Ils devaient le transporter. Encore un poids. Encore un choix.
Luc la rejoignit, le journal dans la main.
— On ne peut pas le laisser, dit-il.
— Je sais.
Elle ne disait pas si c’était par humanité ou parce que sa vérité devait être entendue. Peut-être les deux. Peut-être aucune. Elle ne savait plus.
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