Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 37: The Pursuit of Fault
La douleur d’Antoine était un gémissement continu, presque animal, qui se mêlait au sifflement du vent dans les rochers. Luc s’était arrêté, le visage fermé, les mains sur les hanches, étudiant la fissure obscure qui s’enfonçait dans la montagne comme une blessure mal cicatrisée.
— On ne peut pas le porter, dit-il sans se retourner.
Élise savait qu’il avait raison. Antoine pesait lourd, sa jambe cassée le rendait quasi inerte, et chaque mètre de descente volait leur énergie, leur chaleur, leurs chances. Mais elle regarda l’homme recroquevillé entre deux rochers, le visage gris de douleur, et elle pensa à ce qu’ils avaient déjà traversé. Elle avait vu trop de morts dans cette montagne pour en ajouter un volontairement.
— On n’a pas le choix, répondit-elle.
Luc pivota, ses yeux clairs presque noirs dans la pénombre. La tension entre eux était visible comme un fil électrique sous tension.
— On n’a pas le choix ? Écoute-le, Élise. Il criera au moindre faux mouvement. Cette fissure est étroite, glissante, et le blizzard arrive. On sera plus lents de moitié. On va mourir pour lui — l’homme qui a essayé de nous tuer.
— Et si on le laisse ici, il meurt. C’est ça que tu proposes ?
— Je propose qu’on ait une chance d’arriver vivants au chalet de mon père. Pour livrer le journal. Pour arrêter ce qu’il a commencé. Parce qu’ils sont encore là-haut, sous cette corniche instable, et il reste des charges qui peuvent exploser à tout moment. Sa mort à lui ne vaut pas leur vie à eux.
Élise s’approcha, baissant la voix pour que Richard et Guy — blottis contre la paroi, épuisés — ne l’entendent pas.
— Et si son complice — celle dont parle le journal — est en bas ? Si Claudine, ou quelqu’un d’autre, attend que nous sortions pour récupérer le journal et nous éliminer ? Antoine sait qui elle est. Il peut nous dire la vérité sur ce qui s’est passé avec François Carrel. Géologiquement, ton téléphone est mort, Luc. Nos cartes sont falsifiées. Nous avons besoin de lui vivant. Il est le seul qui connaisse le plan complet.
Luc serra la mâchoire. Il la regarda longuement, comme il le faisait les premières années, quand ils se disputaient au coin du feu au refuge, sauvages et entêtés. Le vent soulevait une fine poudre de neige autour d’eux.
— Tu me tues, dit-il enfin.
Mais il n’avait pas dit non.
Ils improvisèrent une civière de fortune avec des cordes et un sac de couchage. Antoine geignait à chaque mouvement. La fracture n’était pas ouverte — le sang n’avait pas transpercé la couche de vêtements — mais la douleur était dévorante. Richard se traîna jusqu’à eux, son souffle court, ses mains tremblantes, mais il insista pour soutenir la tête du blessé.
— C’est lui qui a détruit ma carrière, murmura Richard. Qui m’a piégé. Mais il est aussi la preuve de mon innocence. Je le porte.
Guy, un des touristes, était resté en retrait, silencieux, le regard fixé sur Antoine comme sur un serpent. Il saisit le pied de la civière sans un mot. Luc et Élise prirent l’avant.
La fissure s’enfonçait dans la roche comme une coupure nette, à peine assez large pour un homme chargé. De chaque côté, des murs de granite noir suintaient d’humidité, des cheminées de glace ancienne brillaient à la lueur des frontales. On ne voyait pas le ciel. Le vent nous poursuivait, trouvant des entrées, sifflant dans les anfractuosités, ralentissant notre progression.
Après une heure de descente, les bras d’Élise brûlaient, sa nuque courbaturée à force de baisser la tête pour éviter les angles. Luc avançait devant, choisissant les passages, testant chaque appui du bout du pied, son rythme régulier comme un métronome. Il avait ôté ses gants et vérifiait la tension de la corde en continu.
Ils atteignirent un passage plus large, un palier rocheux qui surplombait un à-pic. D’ici, Élise pouvait voir un lac gelé, au loin — le lac de Combal, qu’elle connaissait par cœur. Le chalet du père de Luc était à moins de deux kilomètres à vol d’oiseau. Mais entre eux et ce refuge s’étendait une arête étroite, effilée comme une lame, blanchie de glace.
Luc fit halte. Il déposa la civière avec précaution, s’accroupit et examina le terrain.
— Elle a tenu cette neige toute la saison, dit-il. Mais la secousse d’Antoine, plus nos charges récentes… elle peut céder. On passe un par un, en s’écartant le plus possible.
Antoine murmura quelque chose, inaudible.
— Quoi ? demanda Élise, penchée vers lui.
— Le chalet… dit-il avec peine. Il m’a dit que quelqu’un y était déjà, caché. Quelqu’un qui nous attend.
Élise se redressa, les yeux rétrécis.
— Qui ? Qui est là ?
— Je ne sais pas. Il m’a dit de ne pas prendre votre dialogue trop au sérieux. Elle attend que vous arriviez, pour confirmer. Elle ne fera rien tant qu’elle n’aura pas le journal entier.
Luc regarda Richard. Richard secoua la tête.
— Il ment pour gagner du temps.
— Peut-être, dit Élise, mais Claudine n’était pas avec nous quand il a avoué. Personne ne l’a vue sortir de la grotte. Où est-elle allée ?
Un silence épais tomba. Le vent semblait retenir son souffle.
Luc soupira, ramassa sa corde et entreprit la traversée. Il avançait lentement, chaque pas planté, le corps penché vers la paroi. La glace crissait sous ses chaussures. À mi-chemin, un morceau se détacha. Luc glissa — un mouvement rapide, quasi instinctif, son piolet qui mord la glace — mais la neige sous ses pieds céda davantage. Il bascula, suspendu au-dessus du vide, jambes battant dans l’air.
Élise réagit sans réfléchir. Elle courut à plat ventre sur la neige, son propre piolet enfoncé dans la couche plus stable, étendit le bras. Elle attrapa sa veste, tira. Luc s’arc-bouta, poussa sur ses pieds, se hissa. Ils restèrent un instant face à face, respirant fort, le front près de le toucher. Les yeux de Luc étaient brillants, noirs, pleins de cette ferveur qu’elle n’avait pas vue depuis des années.
— Merci, souffla-t-il.
— Tu as dit que tu me tuerais, dit-elle, un sourire fatigué étirant ses lèvres.
— Non. J’ai dit que tu me tuais. Différence subtile mais essentielle.
Elle rit, un son bref qui se perdit dans le vent, mais dans ses yeux il y avait tout ce qui n’avait jamais été dit. Le temps d’un battement de cœur, elle fut à nouveau la femme qu’elle était avant — avant le succès, avant la solitude, avant l’échec qu’ils n’avaient jamais eu le courage de nommer. Chaque prise qu’elle avait ensanglantée, chaque rafale qui l’avait fouettée, chaque nuit blanche dans un refuge vide, tout cela retombait pour dévoiler la seule vérité : il était là, et elle était ici, et la montagne les rapprochait depuis toujours.
Luc se releva, tendit la main. Elle la prit, et ensemble ils firent traverser la civière, un mètre à la fois.
Arrivés de l’autre côté, alors que Guy et Richard se hissaient à leur tour, Élise sortit le journal du sac de Luc. Il lui jeta un regard interrogateur.
— La dernière page, dit-elle. Le journal dit que Carrel a été menacé par une femme à la voix théâtrale. Mais il y a un nom caché dans son écriture, à la fin — regarde.
Elle lui montra la marge, à peine visible, écrite au crayon si faible qu’ils l’avaient manquée : *M. Chazal, gestionnaire – liaison avec la base, Val d’Isère.*
— Chazal, répéta Luc, pensive. Le bureau d’accompagnement qui a validé les itinéraires de ce rallye. Le même nom que celui qui a certifié la carte que le guide surveillait.
Antoine laissa échapper un rire amer de la civière.
— Vous commencez à comprendre. Claudine n’est pas son nom. Vous cherchez une femme, mais son associé est bien réel, et il est en bas, au chalet, avec le portable satellite qui appelle la station quand vous franchirez la fourche.
Luc échangea un regard avec Élise. Le plan venait de changer — le chalet n’était plus un refuge. C’était un piège. Mais ils ne pouvaient plus faire marche arrière. La lune perça un instant la couverture nuageuse, éclairant la dernière ligne droite : la pente raide qui menait aux lumières lointaines du chalet, et une ombre qui semblait bouger près d’une fenêtre.
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