Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 38: The Last Obstacle
L'orage avait encore creusé le glacier. Là où la carte indiquait un passage praticable, une constellation de crevasses s'ouvrait à présent comme une gueule dentelée, leurs lèvres bleutées témoignant d'une nuit de mouvement lent et implacable.
Luc s'arrêta net, la corde de sécurité déjà dans les mains. Il jeta un regard à Antoine, affalé contre un rocher, le visage gris de douleur, puis à Élise, qui scrutait le champ de glace avec ce regard professionnel qu'elle réservait aux terrains impossibles.
"On ne passe pas en portant quelqu'un", dit-il.
"On ne passe pas du tout", répondit-elle. "Pas par là."
Luc fit quelques pas, contournant une dent de glace, et s'immobilisa. Élise le rejoignit, et elle vit ce qu'il voyait.
Un pont de neige, étroit comme un fil tendu entre deux berges de glace, arqué au-dessus d'une gueule sombre dont on ne devinait pas le fond. Il paraissait solide, presque rassurant dans sa courbe lisse. Presque.
"Un seul à la fois", dit Luc. "Poids minimal. Pas de charge statique. On s'encorde en système de sécurité éloigné."
"Et Antoine ?"
"Il attendra. Tu passes, j'installe la poulie de renvoi, je le tire de l'autre côté. Il n'a qu'à pas bouger."
Antoine leva la tête. Même dans son état, une lueur d'ironie traversa son regard.
"Et la neige ?" demanda-t-il. "Elle ne va pas apprécier."
Luc haussa les épaules et commença à monter l'ancrage à une vingtaine de mètres du rebord. Élise vérifia le harnais d'Antoine, resserra la sangle de son propre baudrier. La corde neuve, qu'ils avaient récupérée dans la cache de Carrel, avait cette odeur de résine noble des équipements neufs.
Le vent s'était tu. C'était presque pire. Dans le silence, chaque grincement de la glace portait loin, et le glacier respirait sous leurs pieds avec des craquements profonds qui semblaient monter du centre de la Terre.
"J'y vais", dit Élise.
Luc la retint par le bras. Il ne dit rien, mais ses doigts s'attardèrent sur la manche de sa veste. Elle sentit la chaleur de sa paume à travers le Gore-Tex, et une seconde, le reste du monde cessa d'exister.
"Ne tombe pas", dit-il.
C'était tout. C'était tout ce qu'il pouvait dire, et c'était tout ce qu'elle avait besoin d'entendre.
Elle s'engagea sur le pont.
Ses crampons mordaient la neige meuble. Elle avançait, les bras écartés, le regard fixé sur la berge opposée, à trente mètres. Trente mètres, c'était rien. Une piscine olympique. Une avenue. Mais chaque pas faisait vibrer la structure sous elle, et elle sentait le vide aspirer la chaleur de son corps à travers dix centimètres de neige compacte.
Luc semblait minuscule derrière elle. Elle l'entendait respirer, un battement régulier qui lui servait de métronome.
À mi-chemin, la neige changea de texture.
Elle le sentit avant de le comprendre. Le pont commença à vibrer, non pas sous ses pas, mais en lui-même, comme une corde qu'on pince. Elle s'arrêta, les jambes tremblantes.
"N'arrête pas", cria Luc. "Continue."
Elle fit un pas. Deux.
Sous ses pieds, un craquement distinct éclata, et la neige céda.
Ce fut lent d'abord, comme un lit qui s'affaisse, puis tout bascula. Élise glissa dans une chute verticale, les parois de glace défilant autour d'elle dans un grincement aigu. Elle cria, mais le son se perdit dans la chute. Ses mains griffèrent la glace, les crampons battant dans le vide. La lumière rétrécie au-dessus d'elle devenait un rectangle de plus en plus petit.
Sa hanche heurta une saillie. La douleur explosa en éclats blancs derrière ses yeux, mais elle se jeta sur la paroi, s'agrippant à une aspérité de glace. Ses doigts trouvèrent une fissure. Elle s'y accrocha, les bras tendus, le corps plaqué contre la paroi.
Le silence retomba.
Elle était dans une crevasse. Autour d'elle, des murs de glace bleutée, veinés de blanc, et une obscurité qui montait du fond invisible. Ses jambes pendaient dans le vide. Sa main gauche tenait la fissure. Sa droite cherchait une autre prise, et la trouva.
Elle leva les yeux. Le pont brisé pendait en lambeaux au-dessus d'elle, et dans l'ouverture, elle vit la silhouette de Luc qui se penchait, hurlant son nom sans qu'elle entende autre chose que le battement de son propre cœur.
"Je tiens", cria-t-elle d'une voix qu'elle ne reconnut pas.
Elle le vit disparaître, puis le grincement d'un descendeur. La lumière du rectangle fut brièvement éclipsée par une forme qui descendait le long de la paroi opposée.
Luc. Il venait la chercher.
"Qu'est-ce que tu fais ?" hurla-t-elle. "La neige va céder au-dessus de nous !"
Il ne répondit pas. Il descendit jusqu'à sa hauteur, se stabilisa sur une protubérance de glace à trente centimètres d'elle. Son visage était rouge d'effort, ses yeux fixés sur elle.
"Donne-moi ta main."
Elle hésita une seconde, puis lâcha sa prise pour saisir la sienne. Au moment où leurs paumes se touchèrent, un grondement sourd monta des profondeurs du glacier. Un bruit qu'elle avait appris à reconnaître dans ses cauchemars.
Le grondement de la neige qui se détache.
Luc retint sa respiration.
"Ne bouge plus", murmura-t-il.
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