Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 39: The Rope Between
Le froid lui mordait les doigts à travers les gants, mais Élise ne les sentait plus. Sa main gauche agrippait la corde, la droite enfoncée dans une fissure de la paroi de glace. Au-dessus, le cercle de ciel nocturne semblait rétrécir.
— Accroche-toi, lui cria Luc. Je te remonte.
La corde se tendit, la secouant comme un pantin. Elle chercha une prise du bout du pied, trouva une aspérité, poussa. La paroi défilait lentement. Trois mètres. Cinq. Elle entendait son souffle rauque, le grincement du piolet planté dans la neige au-dessus.
— Merde, regarde à droite ! cria-t-il.
Elle tourna la tête. Une corniche de glace s'était détachée de la lèvre du gouffre, oscillant au-dessus de Luc, prête à tomber.
— Luc, attention !
Trop tard. Le bloc se détacha dans un craquement sec. Il eut le temps de lever les yeux, de jurer. Le choc le frappa à la tempe, le pliant comme une marionnette dont on coupe les fils. La corde se tendit dans un gémissement, puis se relâcha d'un coup. Luc tomba.
Elle lâcha sa prise juste à temps, se laissa glisser quelques mètres pour amortir l'impact quand il la percuta de plein fouet. Ils roulèrent ensemble sur une corniche de glace bleutée, une saillie naturelle qui surplombait l'abîme. La corde s'était bloquée quelque part au-dessus, les retenant comme deux mouches prises dans une toile.
Luc était lourd sur elle, inerte. Son sang coulait d'une plaie au front, teintant sa peau de rouge vif.
— Luc ! Réveille-toi.
Elle le secoua. Rien. Le grondement de l'avalanche se rapprochait, amplifié par les murs de glace qui les entouraient comme un entonnoir géant. Elle leva les yeux. Le sommet de la crevasse semblait vibrer. Des blocs de neige tombaient déjà, frappant les parois autour d'eux.
— Il faut se protéger, murmura-t-elle.
Elle regarda autour d'elle. La corniche formait une alcôve naturelle d'environ deux mètres de profondeur. Suffisant, si elle creusait.
Elle traîna Luc plus loin sous la saillie, cala son corps contre le fond de la cavité. Puis elle sortit son piolet et commença à creuser dans la neige compacte qui formait le fond de la corniche. Une pioche, deux. La neige cédait, mais le temps filait. Le grondement devenait assourdissant, comme un train de marchandises lancé à pleine vitesse.
— Luc ! cria-t-elle sans interrompre son travail. LUC !
Ses paupières frémirent. Il ouvrit les yeux, halo de confusion.
— Quoi— la neige. Creuse, lui dit-elle. Aide-moi.
Il comprit sans qu'elle ait besoin d'en dire plus. Même ensanglanté, ébranlé par le choc, ses réflexes de guide reprirent le dessus. Il s'assit, sortit son couteau, et se mit à tailler dans la neige à côté de la cavité qu'elle avait commencée.
Le bruit était maintenant si fort qu'ils devaient lire leurs mouvements plutôt que s'entendre. Élise creusait comme une forcenée, jetant des pelletées de neige derrière elle dans le vide. L'entrée de leur abri se refermait sur eux, mais pas assez vite.
Luc la tira soudainement vers lui, la collant contre son torse au fond de l'excavation. Il tendit ses bras au-dessus d'eux, scarpa comme un bouclier de fortune.
— Respire ! hurla-t-il dans son oreille.
Puis le monde devint blanc et sourd. Le poids les écrasa, les ensevelit, les recouvrit. Pendant ce qui sembla une éternité, il n'y eut plus rien que la pression, l'obscurité, et le corps de Luc contre le sien.
Et puis, le silence. Un silence absolu, seulement troublé par leurs respirations saccadées dans l'espace clos qu'ils avaient réussi à préserver - la voûte de leurs corps unis, le coffre de leurs bras croisés, avait formé un dernier espace d'air, un cocon d'à peine un mètre cube.
Élise ouvrit les yeux. Noir complet. Elle sentait le poids de Luc au-dessus d'elle, sa chaleur, le battement de son cœur contre sa poitrine.
— Luc ?
Sa voix était étranglée.
— Je suis là, dit-il, sa voix rauque de fatigue et de sang avalé.
Il bougea légèrement pour dégager son visage du sien, et elle entendit l'effort dans son souffle. La blessure à sa tête courait toujours, mais il refusait de céder.
Ils restèrent ainsi un long moment, respirant l'air de plus en plus lourd, à la fois vivants et enterrés. Elle sentit sa main chercher la sienne dans le noir. Leurs doigts s'entrelacèrent.
— Je pensais t'avoir perdue là-haut, dit-il.
— Tu es tombé en voulant me sauver.
— Je n'ai pas réfléchi. Tu étais là, je t'ai vue tomber, et tout est devenu très simple.
Elle rit, un son étrange qui résonna sous la voûte de neige. Un rire de soulagement, peut-être, ou d'épuisement. Peut-être des deux.
— Tout est devenu simple, répéta-t-elle.
Il bougea, son visage proche du sien dans l'obscurité. Elle sentait son souffle chaud sur sa joue.
— Élise, je sais que je t'ai laissée tomber. Que mon silence, mon départ, mon orgueil... tout ça a été une connerie. Mais rien n'a jamais été simple depuis que tu es partie. Tu es la seule chose qui n'a jamais été compliquée, dans ma vie, et j'ai mis des années à le comprendre.
Sa main serra la sienne un peu plus fort.
— C'est le moment le plus mal choisi pour une déclaration, lui dit-elle.
— C'est peut-être le seul moment où je n'ai plus peur de te la faire.
Elle resta silencieuse, le cœur battant si fort qu'elle se demandait s'il l'entendait aussi. L'air devenait lourd, chargé de neige et d'émotion.
— Je t'aime encore, murmura-t-elle contre lui.
— Moi aussi. Et je n'ai jamais arrêté.
Les mots restèrent suspendus entre eux, flottant dans ce tombeau de neige qui les protégeait encore. Un rire étouffé, puis un sanglot, puis plus rien qu'un baiser - maladroit, fatigué, saignant, mais incroyablement vivant.
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