Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 42: The Aftermath of the Fall
L'hélicoptère se posa sur la plateforme héliportée de l'hôpital de Chamonix dans un vacarme de pales qui semblaient vouloir déchirer le ciel encore chargé. Élise sentit les mains des brancardiers sous ses bras, le froid qui la quittait par à-coups comme une eau qui se retire, et puis le blanc des couloirs, le blanc des blouses, le blanc des néons. Elle ne se souvenait pas d'avoir lâché la main de Luc. Elle se souvenait seulement de la sensation de ses doigts glacés autour des siens, et de la façon dont le jaune de l'écharpe avait claqué dans le vent de l'hélice avant qu'ils ne soient hissés à bord.
La chambre était calme. Une fenêtre donnait sur le massif, mais les stores étaient baissés. On lui avait retiré ses vêtements gelés avec des ciseaux, enveloppé ses pieds dans des compresses chaudes, perfusé quelque chose qui lui réchauffait les veines de l'intérieur. Elle regardait ses mains posées sur le drap blanc. Des mains de photographe. Des mains qui avaient tenu des appareils dans des blizzards, des mains qui avaient attrapé Luc par le harnais au-dessus du vide. Elles tremblaient encore, mais moins.
On frappa. Une infirmière entra, suivie d'une autre, et entre elles deux, un homme qu'Élise reconnut immédiatement malgré la barbe de trois jours et les cernes qui lui creusaient le visage.
« Marc », souffla-t-elle.
Son frère s'approcha, hésita une seconde, puis s'assit au bord du lit avec une précaution qui n'était pas dans sa nature. Il posa une main sur son épaule. Il ne dit rien. C'était lui, toujours lui, celui qui arrivait sans paroles quand il fallait être là.
Ils restèrent ainsi un long moment, dans le bourdonnement régulier des machines. Puis Marc parla.
« Ils ont trouvé Antoine. Il est en salle d'opération. Les secours ont pu traverser la crevasse quand le vent est tombé. »
Élise ferma les yeux. Le soulagement arriva par vagues, comme la chaleur qui remontait lentement dans ses orteils.
« Et Luc ?
— Il est dans la chambre à côté. Commotion, probablement. Il a perdu connaissance deux fois dans l'hélico. On lui a posé des points sur le crâne. Ils veulent le garder en observation cette nuit. »
Elle voulut se lever. Marc la maintint doucement en place.
« Il dort, Élise. Laisse-lui une heure. »
Elle se laissa retomber sur l'oreiller, épuisée d'avoir seulement essayé de bouger. Marc tira une chaise et s'assit près du lit. Il croisa les bras, la regarda un long moment.
« Tu vas me raconter ? »
Quelque chose se défit dans sa poitrine. Pas les points de suture de la cavité, pas les ecchymoses — quelque chose de plus ancien, une couture qui tenait depuis des années, depuis l'accident, depuis le corps qu'on n'avait jamais retrouvé, depuis les dettes qu'on n'avait jamais dites. Elle se tourna vers la fenêtre. Les stores étaient baissés, mais elle pouvait voir le jour décliner à travers les lames.
« On a parlé, lui et moi. Dans le trou. Quand on croyait mourir. »
Marc ne bougea pas.
« Il m'a dit pourquoi il était parti. Il m'a dit ce qu'il savait de la dette. L'accident. Ce qu'il a fait, ce qu'il n'a pas fait. »
Sa voix se cassa un peu. Elle but une gorgée d'eau dans le verre qu'on avait laissé sur la table de chevet.
« Luc a pris la dette de papa. Il l'a payée entièrement, vendu son hélico, travaillé des années pour ça, sans jamais dire à personne que c'est lui qui la remboursait. Moi, j'ai cru qu'il était parti parce qu'il en avait assez de moi. Parce que je n'étais jamais là, parce que je choisissais toujours la montagne. Et la vérité, c'est qu'il avait choisi de disparaître pour que je ne sois pas entraînée dans le naufrage de la famille. »
Marc se pencha en avant, les coudes sur les genoux. Son visage était devenu grave.
« Il t'a dit ça ?
— Il me l'a dit dans le noir, sous la neige, pendant qu'on attendait que l'avalanche passe au-dessus de nous. Je ne pense pas qu'il mentait. »
Marc resta silencieux un moment. Puis il prit un temps qui semblait mesuré, comme s'il pesait chaque mot avant de le laisser sortir.
« Je savais pour la dette », dit-il enfin.
Élise se redressa, le regard vif.
« Quoi ?
— Je savais. Je l'ai su il y a deux ans, quand les derniers papiers sont arrivés à la maison. J'ai trouvé les reçus de virement dans le bureau de papa après sa mort. Des sommes régulières, qui correspondaient à la dette. J'ai fait des recherches. C'était Luc. Tout venait de Luc. »
Le silence qui suivit était si épais qu'on aurait pu le couper au couteau.
« Et tu ne m'as rien dit ? » Sa voix montait, malgré elle. « Tu m'as laissée croire qu'il était parti parce que notre couple était devenu impossible ? Tu m'as laissée haïr ce que nous avions, pendant que toi tu savais qu'il était resté, à sa manière ? »
Marc ne baissa pas les yeux. C'était une qualité des Moreau — on ne baissait pas les yeux, même quand on avait tort.
« Je m'en suis voulu », dit-il. « Pendant des années, je me suis dit que j'aurais dû te le dire. Mais chaque fois que je te voyais, tu avais repris ta vie, tes photos, tes expositions. Tu avais reconstruit. Et moi, j'ai pensé que la vérité te détruirait. Que tu irais le chercher, que tu abandonnerais tout ce que tu avais bâti, pour une dette qu'on pouvait enterrer avec papa. »
Elle le regarda. Son frère. Le seul homme qui avait toujours été là. Et elle comprit que la colère ne servirait à rien, que la colère était une autre montagne qu'ils avaient déjà escaladée ensemble, sans jamais se l'avouer.
« Tu as fait le mauvais choix », dit-elle. « Tu as décidé pour moi. »
Marc hocha la tête lentement.
« Oui. »
Il ne chercha pas d'excuse. Elle sentit la colère se dégonfler, laissant la place à quelque chose de plus lourd, et en même temps de plus léger. Une vérité posée à plat, sans fard.
« Il y a autre chose », dit-elle. « Il y a le mort. Le corps qu'on n'a jamais retrouvé. L'accident dont on pensait que Luc était responsable. »
Marc releva la tête.
« On l'a identifié ? »
Elle secoua la tête.
« Pas encore. Mais dans un carnet qu'Antoine a récupéré, il y a le nom de quelqu'un. Chazal. Un homme qui attend au chalet du père de Luc. Et nous avons des raisons de penser que Chazal était impliqué dans ce qui s'est passé — les échelles sabotées, les cordes trafiquées. Peut-être le mort lui-même, ou peut-être celui qui l'a tué. »
Marc se passa une main sur la nuque. Le geste qu'il faisait toujours quand il réfléchissait vite.
« Tu dois le dire aux autorités.
— Je sais. »
Elle avait froid, tout à coup. Malgré le drap, malgré la perfusion, malgré la chaleur qui montait du radiateur. Le froid venait de l'intérieur, du souvenir de la neige qui les avait ensevelis, du noir complet dans la grotte, de la voix de Luc dans ce noir :
*Je t'aime. Je crois que je ne l'ai jamais arrêté.*
Quelqu'un frappa. Une infirmière entrouvrit la porte.
« Madame Moreau ? Le patient dans la chambre voisine est réveillé. Il demande à vous voir. »
Élise jeta un regard à Marc. Il se leva, lui tendit la main.
« Vas-y », dit-il. « Je reste ici. Je verrai la police quand tu voudras. »
Elle prit la main de son frère et se leva. Ses jambes la portaient avec prudence, mais elles la portaient. Elle traversa le couloir en tenant la rampe, passa devant le poste des infirmières qui la regardèrent avec cette compassion professionnelle qu'elles réservaient aux survivants, et poussa la porte de la chambre de Luc.
Il était assis contre ses oreillers, un bandage blanc autour de la tête. Il avait les yeux ouverts — fatigués, mais ouverts. Sur son poignet, l'écharpe jaune.
Il la vit et esquissa un sourire, ou plutôt une ombre de sourire. Elle s'assit dans la chaise près de son lit.
« Tu as l'air d'un homme qui a pris un bloc de glace sur la tête », dit-elle.
« C'est exactement ce qui s'est passé. »
Ils restèrent un moment à se regarder — du temps qu'ils n'auraient jamais eu, avant. Le noir sous la neige les avait changés, ou peut-être révélés à eux-mêmes.
« Je ne cache plus rien », dit Élise. « Plus de non-dits. J'ai dit à Marc ce qui s'était passé, j'ai dit ce que tu avais fait pour la dette, et il m'a dit qu'il savait depuis deux ans. »
Luc ferma les yeux un instant.
« Et tu vas me lancer quoi à la figure ? Que tu es en colère ?
— Je suis en colère », dit-elle. « Mais j'ai été en colère contre toi pendant des années, et ça n'a servi à rien. Alors voilà : je suis en colère, et je t'aime toujours, et je veux que tu me dises tout ce que tu as gardé pour toi. »
Il la regarda. La tête enveloppée dans le bandage blanc, les traits tirés, la barbe qui poussait, il avait l'air incassable. Il avait toujours eu l'air incassable.
« Tout », dit-il. « Après. À la maison. Je te dirai tout. »
À la maison. Le mot résonna entre eux. Il n'avait pas dit « chez moi » ni « chez toi ». Il avait dit *à la maison* — comme si l'endroit existait déjà, quelque part entre eux, à inventer.
Elle leva la main et la posa sur son poignet, sur l'étoffe jaune.
« D'accord », dit-elle. « À la maison. »
L'infirmière frappa de nouveau. Elle tenait un téléphone à la main.
« Madame Moreau ? J'ai le commissariat de Chamonix. Ils ont confirmé l'identification du corps retrouvé au glacier. Ils disent que la famille a été contactée.
— Le nom ? »
L'infirmière consulta l'écran.
« Un certain Étienne Chazal. Il avait été porté disparu dans une avalanche il y a six ans. »
Élise sentit Luc se raidir à côté d'elle.
« Chazal », répéta-t-il. Le nom tomba de ses lèvres comme une pierre.
Elle ne dit rien. Elle tint son poignet serré, l'écharpe jaune entre ses doigts, et regarda par la fenêtre le jour qui tombait sur les Alpes. La neige s'était arrêtée de tomber. Une lumière dorée, fragile, éclairait les crêtes.
Quelque part, un téléphone sonnait dans une maison, quelque part une famille apprenait que son disparu avait été retrouvé sous la glace. Quelque part, la vérité se frayait un chemin vers la surface, comme eux, lentement, à coups de poings contre la glace. Il ne restait qu'à l'attendre.
Dans le couloir, le pas régulier de Marc se rapprocha. Il ouvrit la porte, hocha la tête vers Luc, puis vers Élise.
« Je vais chercher du café », dit-il. « Vous avez des choses à vous dire. »
La porte se referma. Le silence revint, non plus menaçant comme sous la neige, mais presque doux. Luc se laissa glisser contre ses oreillers et ferma les yeux.
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