Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 6: The Missing Footprints
Les traces étaient déjà presque effacées. La neige fine, portée par le vent qui se levait, comblait les creux laissés par les pas de Bernard Calliet, et Élise dut s’accroupir pour les distinguer encore. Une chaussure qui dérapait, un talon qui s’enfonçait profondément, puis un pas plus léger — il avait commencé à faiblir bien avant de disparaître de la vue du groupe.
Elle releva le col de sa parka et respira lentement, mesurant la distance qui la séparait déjà de la crête où elle avait laissé les autres. Cinq cents mètres, peut-être six. Trop loin pour être raisonnable. Mais les traces continuaient, obstinées, vers l’ouest, là où le terrain se plissait en une série de petites cuvettes que seule la mémoire d’un montagnard savait lire.
Élise avançait vite, en appui sur ses bâtons, le poids du corps toujours vers l’amont. Elle connaissait ce genre de traversée — exposée, certes, mais le manteau neigeux paraissait tenu ici, la croûte de regel du matin offrant encore une résistance suffisante. Elle chantonnait mentalement les étapes, comme au temps de ses premières courses solitaires à Chamonix. Un pas. Un autre. Vérifier la pente au-dessus. Écouter.
Elle n’entendit rien. Ce fut le sol qui lui répondit.
Le bruit ne ressemblait à aucun autre — ce déchirement sourd, profond, presque organique, comme si la montagne expirait un souffle qu’elle retenait depuis des siècles. Élise se retourna d’instinct, les yeux cherchant la source du danger dans la pente au-dessus d’elle. Elle vit la cassure une seconde trop tard : une plaque d’un mètre d’épaisseur se détachait du versant ouest, à peine trente mètres au-dessus de sa position, et glissait vers elle avec une lenteur trompeuse.
Elle tenta de courir en travers, mais la neige se déroba sous ses pieds. Le premier souffle de la coulée la frappa dans le dos comme une main immense, la souleva du sol et la projeta contre un rocher affleurant. Sa tête heurta le granit. Un éclair blanc — puis le monde bascula dans un tourbillon de neige, de gravité et de silence.
Quand elle s’arrêta, tout était noir.
Elle ne savait plus où était le haut. Elle ne savait plus où était le bas. La neige la pressait de toutes parts, compactée autour d'elle comme si elle était coulée dans un moule de plâtre. Son premier réflexe fut de crier — mais elle avait encore trop de lucidité pour céder à la panique. Elle se força à respirer lentement, à écouter son corps.
Elle pouvait bouger la main droite. Son bras gauche était bloqué contre sa poitrine, mais ne semblait pas cassé. Ses jambes ? Elle les fléchit lentement. La gauche répondit. La droite résistait, prisonnière d’une poche de neige plus lourde.
Elle commença à creuser avec la main droite, grattant centimètre par centimètre vers la surface, se frayant un chemin à travers une matière qui se dérobait sans cesse. Ses doigts gantés s'engourdissaient. Combien de temps avait-elle ? Le soleil déclinait vite. Une heure, peut-être deux avant que l'obscurité complète ne tombe sur la montagne.
Après ce qui lui sembla une éternité, sa main creva une surface plus fine. Une lueur grisâtre apparut. Elle redoubla d'efforts, s'ouvrant un passage jusqu'à laisser passer sa tête.
L'air froid lui fit mal à la gorge. Elle toussa, cracha de la neige fondue, et resta un moment à genoux dans le cratère improvisé, haletante. La coulée s'était étalée sur une trentaine de mètres avant de s'immobiliser en une langue de neige plus lisse que le reste de la pente. Élise frissonna — pas seulement de froid.
Sa sonde. Ses bâtons. Elle palpa la neige autour d'elle, les retrouva l'un planté à un mètre, l'autre tordue et inutile. Puis sa main chercha la poche de sa ceinture où elle avait rangé la radio de Marcel.
Vide.
Elle se retourna, creusa frénétiquement là où elle avait atterri, là où la coulée l'avait portée. Ses genoux écartèrent la neige gelée, ses doigts fouillèrent des trous de plus en plus profonds. Rien. Elle se figea un instant, ferma les yeux, puis les rouvrit en scrutant le champ de débris autour d'elle.
À quinze mètres, à demi enseveli contre un affleurement rocheux, il y avait quelque chose de noir.
Elle se releva, traversa la zone en s'enfonçant jusqu'aux cuisses, et retrouva la radio dans une crevasse naturelle, miraculeusement intacte. L'antenne était pliée, mais la petite ampoule verte du témoin clignotait encore faiblement. Elle la glissa dans son blouson, contre sa peau, pour la réchauffer.
Puis elle regarda autour d'elle.
Le paysage avait changé. La coulée l'avait portée plus loin qu'elle ne l'avait cru, l'entraînant dans un cirque étroit qu'elle ne reconnaissait pas. Une barre rocheuse la séparait de la ligne de crête où passaient les traces du vieil homme. Au-dessus, les nuages s'épaississaient, avalant les derniers rayons de lumière — cette lumière dorée qu'elle avait toujours aimée photographier, cette lumière qui aujourd'hui lui semblait une menace.
Elle commençait à évaluer la remontée quand une silhouette bougea.
Élise se figea. À travers le rideau de neige soulevée par le vent, à l'extrême limite de sa vision, quelqu'un se déplaçait de l'autre côté d'une crevasse béante — peut-être cinquante mètres au-delà de la barre rocheuse. Une forme humaine, voûtée, qui avançait avec lenteur, avec difficulté, comme si chaque pas coûtait un effort surhumain.
Bernard Calliet.
Elle ne pouvait pas crier — le vent portait vers l'ouest, et il ne l'entendrait de toute façon pas à travers cette distance. Mais pendant un long moment, elle resta immobile à le regarder, ce vieil homme qui errait seul dans un désert de glace, à plus d'un kilomètre de toute assistance. Il semblait chercher quelque chose. Où allait-il ?
Puis la silhouette trébucha, tomba, et ne se releva pas.
Élise fit un pas en avant, puis s'arrêta. Devant elle, la crevasse étirait sa gueule sombre sur une centaine de mètres, infranchissable sans un long détour — un détour qu'elle n'avait pas le temps de faire. Derrière elle, la pente remontait vers le refuge où le groupe l'attendait, où on l'attendait.
Elle sortit la radio de son blouson, déplia l'antenne tant bien que mal, et pressa le bouton.
« Luc ? Luc, tu me reçois ? »
La neige crépita dans l'écouteur. Rien d'autre.
Elle rappuya, plusieurs fois, le cœur battant. Le silence s'étira. Puis, au moment où elle allait renoncer, la radio grésilla et une voix déformée, hachée par les interférences, lui parvint :
« Élise… Bordeaux… on a un problème… »
La transmission se coupa. Elle n'entendit pas la suite — et ce qu'elle avait entendu suffisait à faire monter le froid le long de son échine. Un problème. Quel genre de problème ? Puis une autre phrase fragmentée, zébrée de parasites, lui parvint :
« …nécessaire… plus donner ton adresse… »
La radio tomba. Elle rattrapa l'appareil au dernier instant, le serra dans sa main gantée.
La silhouette au-delà de la crevasse ne bougeait toujours pas.
Élise regarda le ciel qui s'assombrissait, regarda ses traces à moitié effacées par la neige, regarda enfin la crevasse et l'homme qui gisait au-delà. La décision lui arracha une plainte, un son venu du fond d'elle-même, qu'elle ravala aussitôt.
Elle vérifia la position du soleil — s'il restait quarante minutes de lumière, elle pouvait contourner la crevasse par le sud, en trente-cinq, peut-être. Le retour serait plus rapide : tout en descente, par la langue de la coulée qui lui ouvrait un passage propre.
Trente-cinq minutes. Elle pouvait le faire.
Elle se remit en marche vers la crevasse.