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Écho d'Avalanche

Lire le chapitre 7: A Reunion of Snow

La neige crissait sous ses pieds quand la porte du refuge s’ouvrit sur Luc, silhouette sombre contre l’halo blafard du ciel crépusculaire. Il était là, dans son épaisse veste rouge de pilote, le visage marbré de froid, les yeux comme deux braises d’acier. Il n’avait pas besoin de parler pour qu’Élise comprenne : il avait marché depuis son hélicoptère, posé Dieu sait où, pour venir la chercher.

— Tu es malade, lança-t-il en refermant la porte d’un geste brusque. Complètement malade.

Autour d’eux, les touristes s’étaient regroupés sous les couvertures de survie, les regards oscillant entre les deux protagonistes. Anton, un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux gris et à la barbe fournie, se leva prudemment.

— Ce médecin… ce pilote, il est arrivé il y a vingt minutes, dit-il en désignant Luc. Il a inspecté le refuge, vérifié la réserve de carburant, puis il est ressorti avec ses jumelles. On n’a pas compris pourquoi.

— Parce qu’il me cherchait, répondit Élise d’une voix plate. Elle tira le croquis de Marcel de sa poche intérieure et le jeta sur la table en bois rustique. Mais j’étais déjà en route.

Luc s’avança, les mâchoires serrées. Il écarta les feuilles de la carte, son pouls visible à sa tempe sous la peau tendue par le froid.

— Tu oublies ce qui s’est passé, Élise. Ce ravin, cette montagne, ils t’appartiennent moins que tu ne le crois. Tu n’as pas le droit de recommencer.

— Recommencer quoi ? lança-t-elle, pivotant vers lui. De sauver des gens ? De faire ce que tu fais quand tu as un uniforme et une carlingue ? Parce que moi, je n’ai ni l’un ni l’autre, alors je me contente de mes pieds et de ma tête.

Le regard de Luc dériva vers la fenêtre. La tempête s’était calmée quelques minutes, mais le vent hurlait déjà à nouveau dans les rares interstices des murs de pierre. Il plissa les yeux, comme s’il mesurait la distance qui le séparait encore de son hélicoptère, invisible derrière le col, immobilisé.

— Mon appareil s’est posé en force au col des Aiguilles. Une pale endommagée par le vent, précisa-t-il. Ils vont envoyer une équipe de maintenance demain, si les conditions le permettent. Maintenant, dis-moi où tu as laissé Marcel.

Élise lui fit face. Le contact de ses yeux était un vieux paysage, connu et piégé à la fois.

— Dans le ravin, en bas. Il avait un sac en bandoulière, il ne pouvait plus bouger la jambe droite. Mais sa tête est bien tenue, et sa radio aussi. Il m’a donné la carte, dit-elle en désignant la feuille froissée. C’est ton itinéraire, Luc. Le fameux passage que tu avais tracé pour la saison de sauvetage, l’année où on a passé toutes ces nuits à discuter du massif. Tu t’en souviens ?

Il se tut. Une tension traversa son visage, comme un éclair dans un ciel chargé.

— Je ne croyais pas que tu l’avais gardé, murmura-t-il.

— Je l’ai gardé plus longtemps que tu ne l’as mérité, répliqua-t-elle. Le papier s’est jauni, mais les lignes ne bougent pas. Le passage par la corniche ouest, le tracé jusqu’à Grand-Croix. Ce n’est pas un hasard si je le connais par cœur.

Luc posa une main sur la table. Ses doigts, qu’elle connaissait, portaient des callosités de commandes de vol, et pourtant ils tremblaient légèrement.

— C’est exactement pour ça que tu ne devrais pas y aller. Tu portes encore ça, dit-il en touchant presque le papier. Tu portes mes vieilles errances comme si elles étaient nos complices. Tu n’as jamais su lâcher prise, Élise.

— Et toi, tu n’as jamais su rester, répondit-elle. Tu veux me parler de lâcher-prise ? Regarde-toi. Tu t’immobilises au col à cause d’une pale de rotor, tu marches trente minutes dans la neige pour venir jurer dans un refuge où des gens attendent que quelqu’un leur dise quoi faire. C’est pas un sauvetage, Luc, c’est une excuse pour ne pas me faire confiance.

Un silence lourd s’installa. Les touristes, fatigués et apeurés, tendirent l’oreille. Une femme, la cinquantaine vêtue d’une doudoune bleu électrique, s’approcha avec prudence.

— On n’a plus de nouvelles du vieux monsieur, dit-elle. Sylvie, je m’appelle. On l’a vu partir vers la crête, et on n’a pas réussi à le retenir. Est-ce qu’on peut faire quelque chose avant la nuit ?

Élise jeta un coup d’œil par la fenêtre. Le jour s’effaçait rapidement, la neige tombait plus drue. Elle fit un calcul mental.

— Monsieur Calliet se trouve au-delà d’une crevasse, à l’est, expliqua-t-elle. Je l’ai vu quand j’étais sur la crête du Petit-Renoux. Je peux longer la paroi par le sentier des chamois, contourner la faille et le rejoindre en quarante minutes, mais il faudra être rapides.

— Seule, dit Luc en secouant la tête, tu ne seras pas assez rapide.

— J’ai jamais demandé à être accompagnée.

Il la saisit par le bras, mais sans brutalité. Son regard était grave.

— Tu ne comprends pas. À chaque fois que tu cherches à te dépasser, tu t’enfonces un peu plus profondément dans le vide que tu refuses de regarder en face. Quand on était ensemble, tu fuyais déjà. L’objectif, la montagne, le danger. Pas pour les autres. Pour toi.

Elle retira son bras.

— Peut-être. Mais aujourd’hui il y a un vieil homme qui va mourir si je ne traverse pas la crevasse, et si je ne traverse pas la crevasse, qu’est-ce que je fais ? Je reste ici à me réchauffer les mains en attendant que ton hélicoptère revienne ?

— On peut chercher un autre chemin, dit Luc. De nuit, avec des lampes frontales et une corde, on peut longer la moraine latérale. L’itinéraire est plus long, mais on pourra arriver ensemble.

Il laissa ses paroles en suspens, puis sa voix se fit plus douce.

— J’ai besoin que tu restes avec moi, Élise. Pas comme avant, quand on était jeunes et insouciants. Mais ce soir, j’ai besoin que tu me fasses confiance comme on se faisait confiance dans cette vieille caverne, celle dont tu m’as parlé. Celle où tu avais caché une mèche de tes cheveux pour que je te retrouve.

Elle s’immobilisa. Sa poitrine se souleva lentement, comme si elle pesait non seulement son propre poids, mais aussi celui de ces années. Autour d’eux, les touristes les observaient, à la fois gênés et attentifs, comme on regarde un orage approcher.

— La caverne des Trois Sœurs, murmura-t-elle. Tu t’en souviens ?

— Je n’ai rien oublié, dit-il. Pas toi, pas elle, pas ce qu’on a bâti là-bas. Pas la promesse qu’on s’était faite.

Le vent fit trembler les vitres. Dans le silence soudain, le craquement de la glace sur les pierres leur parvint comme un avertissement.

Élise posa une main sur son torse, à l’endroit où, sous la veste, elle sentait la brûlure intacte de ses souvenirs.

— C’est ce qu’on se disait il y a dix ans, répondit-elle. Mais les promesses, elles ne tiennent pas face à une avalanche. toi tu le sais mieux que personne.

Elle prit soudain le piolet suspendu à sa ceinture et l’enfonça verticalement dans la glace près de la porte, geste de décision qui claqua comme un serment.

— Je traverse la crevasse maintenant. Si tu veux marcher à mon côté, viens. Mais ne me demande pas de rester, pas quand un homme attend que je tienne parole pour lui.

Luc la regarda longuement, puis, d’une main, il attrapa son sac à dos posé contre le mur.

— Cette carte, dit-il en la pliant soigneusement, elle commence sur la corniche ouest, mais elle ne se termine pas où tu penses. Je l’ai prolongée pendant des années, ajouta-t-il en sortant une seconde feuille de sa poche intérieure, une copie que tu n’as jamais vue, qui trace un passage souterrain par les anciennes galeries de la mine du Rocher Blanc. Il évite la crevasse entièrement.

Élise resta figée. Ses yeux parcoururent la seconde carte, comparant les lignes familières à cette nouvelle voie qui dessinait un labyrinthe souterrain sous la montagne.

— Tu avais préparé un plan de secours, pour le ravin.

— Pour toi, précisa Luc doucement. Pour le jour où tu oublierais que tu peux aussi compter sur autre chose que toi-même. Viens, on va chercher ton vieil homme ensemble. Mais cette fois, on passe par ma porte.

Le vent redoubla, balayant la neige contre les carreaux dans un murmure obstiné.