Essence de Grasse
Lire le chapitre 13: The Taste of Betrayal
La lumière du petit matin filtrait à travers les persiennes, dessinant des rayures dorées sur le plan de travail en marbre. Camille avait passé la nuit à composer, ses carnets ouverts autour d'elle, les notes de la rose de Sainte-Agnès encore vibrantes sur sa peau.
Elle sourit en sentant l'accord. Pour la première fois depuis des semaines, quelque chose *tenait*.
— Tu es encore là ?
Alexandre apparut dans l'embrasure, une tasse de café à la main. Il avait les cheveux en bataille, les yeux cernés.
— Je n'arrivais pas à dormir, dit-elle. L'idée de la couture invisible... elle me trottait dans la tête, et j'ai eu une intuition sur la façon dont on pourrait la tisser avec le vétiver.
Elle lui tendit une bande de buvard. Il la porta à son nez, ferma les yeux.
— C'est... immense. C'est là. Ce n'est plus un concept, c'est presque une odeur.
Camille se sentit rougir de plaisir. Malgré les mensonges qui s'accumulaient autour d'eux — les Maurel, la grand-mère, le mystère de son propre sang — elle commençait à croire que cette collaboration était la seule chose vraie dans tout ce chaos.
— Il faut absolument qu'on protège cette piste, dit Alexandre en reposant le buvard avec précaution. Le comité de direction veut une présentation formelle après-demain. Si on leur montre ça...
Son téléphone vibra sur le comptoir. Il y jeta un coup d'œil, et son visage se ferma imperceptiblement.
— Tout va bien ? demanda Camille.
— Oui. Juste... un message de la maison. Rien d'important.
Il glissa le téléphone dans sa poche avec une désinvolture trop calculée.
Camille hocha la tête, mais quelque chose la titilla. Elle retourna à ses notes, laissant son regard vagabonder — et c'est là qu'elle le vit. Le carnet d'Alexandre, ouvert sur sa page de garde, là où il griffonnait ses schémas stratégiques.
Elle n'aurait pas dû regarder. Mais elle regarda.
Et son sang se glaça.
Des noms. Des dates. Des relevés de notes de frais. Et une ligne, à l'encre bleue, écrite de sa main : *« Thibault — JEUDI — SYNTHÈSE ROSE MIREILLE — AVANCEMENT DES TRAVAUX »*.
Le monde bascula.
— Alexandre.
Il se retourna, le buvard encore dans les doigts.
— Oui ?
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
Elle lui tendit le carnet. La page tremblait dans sa main.
Il pâlit. Pas de panique théâtrale — juste une pâleur soudaine, comme un homme qui sait qu'il est pris.
— Camille, je peux expliquer.
— *Expliquer ?* Tu communiques avec Thibault sur l'avancement de nos travaux ? Thibault, le type qui essaie de détruire cette maison ? Tu lui balances nos formules pour qu'il les dépose sous son propre nom ?
— Non. C'est pas ça. Pas du tout.
— Alors c'est quoi ? Parce que là, dans ma famille, ça porte un nom. Trahison. Et moi, je suis payée pour connaître les parfums — crois-moi quand je te dis que le tien, en ce moment, ça pue la félonie.
Il s'approcha, mais elle recula d'un pas, le carnet brandi comme un bouclier.
— Je t'écoute, Alexandre. Et je te préviens : si tu me mens encore une seule fois, je balance tout ça au conseil et tu finis ta carrière dans une sous-traitante de sachets parfumés pour chaussures.
Il prit une longue inspiration. Ses épaules s'affaissèrent.
— Je n'ai pas été envoyé par la directrice, Camille. Ni par le conseil. J'ai été *engagé* par un comité d'actionnaires mécontents qui voulaient une évaluation externe de la viabilité de Maison Roussel.
— Une évaluation ? Pour quoi faire ?
— Pour décider si on devait vous racheter à bas prix, vous restructurer — ou vous laisser sombrer pour acquérir les actifs à la liquidation. Mon rôle était de sonder le terrain, d'évaluer si le nouveau duo Camille-Alexandre pouvait sauver les meubles ou s'il fallait précipiter la faillite.
Camille sentit le goût du fer dans sa bouche. Elle avala.
— Et Thibault ?
— Thibault était mon contact auprès du groupe acheteur. Je lui envoyais des synthèses pour qu'il prépare son offensive. Je gagnais sa confiance. C'est moi qui devais lui fournir le rapport final après la présentation de la collection.
— L'enfoiré.
— Je sais ce que tu penses de moi.
— Tu ne sais rien de ce que je pense. Tu n'imagines même pas la violence de ce que je pense.
Elle jeta le carnet sur la table. Il atterrit dans une flaque d'essence de rose, les pages s'imbibant lentement de parfum.
— Le parfum que je suis en train de créer, ces roses que ton père a peut-être sauvées — tu comptais t'en servir comme d'une *monnaie d'échange* ?
— Camille, je me suis retourné.
— Quand ?
— À Sainte-Agnès. Quand Paul-Antoine a parlé de mon père. Quand j'ai compris que ton grand-père, mon grand-oncle, que toute cette histoire — c'était plus gros que la mission qu'on m'avait confiée. Je l'ai compris là, en regardant cette maison en ruine, en respirant le dernier souffle des roses de Marcel.
— Et hier soir ? Quand nous étions en train de composer, toi et moi, le nez dans le même buvard — tu pensais à ta mission ou à nous ?
Il la regarda. Pendant un long moment, il ne dit rien.
— Je pensais à toi. C'est bien ça le problème.
Camille rit — un rire sec, sans joie.
— Laisse-moi te dire une chose. Dans ma famille, on connaît les parfums qui mentent. Les accords qui semblent nobles mais qui dissimulent une base triviale. Les parfums d'homme qui sentent le bois de santal et l'hypocrisie.
Elle ramassa le buvard qu'il avait tenu — l'accord qu'elle avait composé à trois heures du matin, son cœur dans ses notes.
— Tout ce temps, je cherchais une couture invisible entre nos deux mondes. Mais la vraie couture, Alexandre, la seule qui tienne — c'est celle qui unit un homme à sa parole.
Elle déchira le buvard en deux.
— Et la tienne, visiblement, n'a jamais été attachée à moi. Seulement à ta mission.
— Camille...
— Sors. De. Mon. Laboratoire.
Il ouvrit la bouche, se ravisa, et la referma. Il ramassa son carnet, les pages maculées de rose, et se dirigea vers la porte.
Sur le seuil, il se retourna.
— Tu as raison d'être furieuse. Mais je te jure que je n'ai jamais donné à Thibault une seule de nos vraies formules. Je lui envoyais des versions altérées, faussées, pour qu'il se plante. C'était ma façon de ne pas... de ne pas trahir ce qu'on est en train de construire.
Elle ne répondit pas.
La porte claqua.
Camille resta seule, debout devant ses carnets ouverts, la fragrance de la couture invisible encore dans l'air. Elle la respira, profondément, et sentit le parfum de la trahison se mêler à celui de ses roses.
Elle saisit le buvard déchiré et le porta à la flamme du bec Bunsen.
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