Essence de Grasse
Lire le chapitre 14: Aftermath of Doubt
Les jours qui suivirent Sainte-Agnès prirent la couleur d'un deuil mal compris. Camille n'adressa plus la parole à Alexandre que par notes écrites, posées sur le bureau partagé comme des drapeaux blancs entre deux armées ennemies. Elle arrivait à l'aube, partait tard, et s'arrangeait pour que leurs horaires ne se croisent jamais.
Le labo sentait le vinaigre et la rose fanée. Un matin, elle trouva sur sa paillasse le buvard qu'elle avait abandonné, celui imprégné d'essence de rose de Sainte-Agnès. Alexandre l'avait recouvert d'une cloche de verre, comme on protège une relique. Elle la retira d'un geste sec et jeta le buvard dans la poubelle.
La bouture.
Elle l'avait plantée dans un terreau spécial, un mélange de sable et de tourbe qu'elle avait préparé selon les méthodes de son grand-père. Chaque soir, elle vaporisait les feuilles fragiles d'une solution d'algues. Chaque matin, elle inspectait la tige pour y chercher un signe de vie.
Rien.
La tige restait verte mais molle, les feuilles jaunissaient aux pointes. Rosier centifolia, lui avait dit Paul-Antoine. Un cultivar perdu depuis des décennies, qui avait survécu dans cette terre sèche du Sainte-Agnès sans que personne ne le sache. Mais sa survie avait tenu à un équilibre précis — le calcaire de la colline, le mistral, peut-être l'ombre d'un olivier particulier. Transposée dans le terreau stérile du labo, la bouture dépérissait, comme une danseuse étoile forcée de danser sur du gravier.
Camille parlait à la plante à voix basse, comme on parle à un malade.
— Allez, murmura-t-elle en ajustant la lampe horticole. Tu as traversé pire que ça.
Un soir, elle arriva au labo et trouva le pot vide. Son cœur fit un bond brutal. Puis elle vit Alexandre à l'autre bout de la pièce, la bouture entre les mains, examinant les racines à la loupe binoculaire.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Il ne leva pas les yeux.
— Tes racines pourrissent. Tu arroses trop.
— Je sais ce que je fais.
— Non, tu ne sais pas. Tu traites ça comme une rose de Grasse classique. Celle-ci a grandi en terre pauvre, presque sèche. Elle a appris à se méfier de l'eau. Il faut la faire souffrir un peu pour qu'elle vive.
Il reposa la bouture dans le pot, puis se tourna vers elle. Ils ne s'étaient pas parlé directement depuis Sainte-Agnès, depuis qu'elle avait découvert ses rapports envoyés à Thibault. Le silence entre eux était devenu un territoire, et chacun avait appris à en connaître les frontières.
— Je suis désolé, dit-il simplement. Je n'aurais pas dû te cacher ce que j'étais venu faire ici. Mais je n'aurais pas dû non plus te laisser échouer seule avec cette plante.
Camille croisa les bras.
— Tu ne m'as pas laissée échouer. Je n'ai pas échoué. J'apprends.
— Et le deadline ? Tu as vu le mail du conseil ?
Elle ne l'avait pas vu. Elle ne lisait presque plus ses mails, submergée par des messages de journalistes, de concurrents, et de ces actionnaires qui prenaient soudain un intérêt vif dans les affaires de Maison Roussel. Elle sortit son téléphone.
Le mail était daté de la veille. Le conseil d'administration avait avancé la date de validation de la fragrance de trois semaines. Motif invoqué : « pressions concurrentielles ». Thibault avait réussi à convaincre les plus timorés que la maison avait besoin de résultats rapides, et que son propre projet — une fragrance d'agrumes modernes, sans âme mais sans risque — était le seul chemin viable.
Sa gorge se serra.
— Trois semaines, murmura-t-elle. C'est impossible.
— C'est fait pour être impossible, répondit Alexandre. C'est fait pour te faire échouer.
— Ou pour te faire réussir, toi.
Il la regarda, les yeux soudain durs.
— Tu crois vraiment que je veux que Thibault gagne ?
— Je crois que tu voulais évaluer si Maison Roussel devait être sauvée ou sinkée. Peut-être que ta conclusion a changé, ou peut-être que tu joues un jeu plus long que ce que tu me dis.
— Les roses de Sainte-Agnès étaient empoisonnées par ton grand-père. Ton existence même est un secret que ma famille a gardé pendant des décennies. Et mon père est mort dans un incendie que quelqu'un a allumé pour couvrir quelque chose. Crois-moi, si je voulais détruire cette maison, j'aurais déjà trouvé un moyen plus simple que de passer des heures à réanimer une bouture pourrie avec toi.
Il avait raison, et c'était ce qui la blessait le plus. Elle voulait le détester, mais chaque argument qu'elle trouvait contre lui se retournait contre elle. Il était le seul à connaître les détails de ce qu'ils avaient découvert à Sainte-Agnès. Le seul à qui elle pouvait parler de Paul-Antoine, de la fille de Marcel, de la rose qui ne voulait pas pousser.
Elle prit le pot des mains d'Alexandre.
— Laisse-moi essayer autre chose. Réduire l'arrosage.
Il hocha la tête et s'éloigna vers son bureau. Elle resta seule avec la plante, le silence, et la certitude grandissante qu'elle allait échouer.
Les jours passèrent. Elle réduisit l'arrosage, mais les racines continuaient de pourrir. Elle changea le terreau, ajouta du gravier, tenta même un substrat alcalin. Les feuilles jaunissaient toujours. Le troisième jour, la tige commença à brunir à la base. Le quatrième jour, elle coupa la partie morte, ne laissant que quelques centimètres de tige verte et trois feuilles minuscules.
Le cinquième jour, le parfum de Thibault arriva au labo.
C'était une fragrance propre, lumineuse, avec une note de bergamote de Calabre et un cœur de néroli. Impeccablement exécutée, sans une seule faute — et sans une seule émotion. Mais le marketing qui l'accompagnait était redoutable. Une campagne « retour aux sources », un flacon rond évoquant une goutte d'eau, des visuels de la Méditerranée ensoleillée. Le conseil avait déjà prévu une réunion pour valider un lancement anticipé.
Camille tint le mouilleur sous son nez, puis le jeta dans la corbeille.
Ce n'était pas un parfum. C'était un produit.
Mais peut-être que la maison n'avait plus besoin d'un parfum. Peut-être qu'elle avait besoin d'un produit. Quelque chose qui se vende bien, qui rapporte de l'argent, qui permette à Odette de garder son toit. L'âme de la maison, l'héritage des Roussel, la rose de Grasse — tout cela, c'était une poésie qu'on se récitait pendant que les banques rappelaient.
Elle resta assise dans le labo, la nuit tombée, la bouture mourante devant elle. Une seule petite feuille encore verte. Elle tendit la main et la toucha du bout du doigt. Elle était tiède, fragile, comme une chose qui n'avait pas encore décidé de vivre ou de mourir.
Elle pensa à sa mère. Aux nuits passées dans ce même labo, à la recherche d'une formule que personne n'avait jamais trouvée. Est-ce que sa mère avait connu cette solitude ? Est-ce qu'elle avait gardé ses secrets par fierté, par peur d'être trahie ?
Le téléphone sonna. Odette.
— Camille, dit la vieille femme. Je viens d'avoir le conseil. Thibault a obtenu une date de lancement anticipé.
— Je sais.
— Tu sais aussi que si sa fragrance sort avant la tienne, avec le soutien du conseil, nous sommes finis. Les accords de distribution seront renégociés, et je n'aurai plus le poids nécessaire pour protéger la maison.
Camille ferma les yeux. Elle pouvait entendre l'effort dans la voix d'Odette, cette femme qui avait élevé son petit-fils après la mort de sa fille, qui avait tenu la maison seule à la mort de son mari, qui avait gardé pendant toutes ces années un flacon gravé « Pour Marcel » au fond d'un tiroir secret.
— Je ne peux pas y arriver seule, murmura-t-elle.
Il y eut un silence à l'autre bout de la ligne.
— Alors ne sois pas seule, dit Odette. Tu es une Roussel. Tu sais mieux que personne que le génie n'a jamais suffi. Il faut aussi savoir demander de l'aide.
Le téléphone se tut. Camille resta là, dans la lumière jaune du labo, la bouture presque morte entre les mains.
Elle se leva.
Elle traversa le couloir, poussa la porte de l'atelier où Alexandre travaillait encore. Il était penché sur des documents, une tasse de café froid à la main. Il leva les yeux.
— J'ai besoin de toi, dit-elle. Pas pour la survie de ma fierté. Pour celle de la maison.
Il posa ses documents.
— Les conditions ?
— Une seule. Tu arrêtes de travailler pour Thibault. Tu travailles pour moi, pour nous, pour cette maison. Et si tu me trompes encore, je ne te chasserai pas de la maison. Je te détruirai publiquement, avec comme preuve chaque rapport que tu m'as envoyé depuis ton téléphone.
Il sourit faiblement.
— Tu as gardé mes rapports ?
— Évidemment. Je suis une Roussel. Nous gardons tout.
Il se leva, vint vers elle. Il s'arrêta à quelques centimètres, sans la toucher.
— Je ne t'ai pas menti quand je t'ai dit que j'avais changé d'avis. Et je ne vais pas te mentir pour te faire travailler avec moi. Le jeu est simple : je veux la vérité sur la mort de mon père, et je veux que cette maison survive pour que cette vérité ait un sens.
— Et moi je veux retrouver la formule de ma mère. Et je veux que la rose de Sainte-Agnès revive.
— Alors c'est ça, notre nouveau contrat ?
Elle tendit la main. Il la prit.
— Notre nouveau contrat.
La main d'Alexandre était chaude, et ferme. Elle ne la retira pas tout de suite. La bouture, dans le labo derrière elle, retenait encore une toute petite feuille verte, comme une signature d'espoir au bas d'un pacte.
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