Essence de Grasse
Lire le chapitre 15: A New Accord
La porte de l’atelier claqua derrière Camille, mais elle ne toucha pas le poignée. Elle resta là, le dos contre le bois, à écouter le silence revenir. L’air sentait encore le vinaigre et la cire — les stigmates de la nuit passée à lutter contre un rosier mourant. Elle ferma les yeux. Alexandre était resté dans la cour, elle le savait. Il n’avait pas bougé quand elle était montée. Il respecterait ses conditions.
Elle ouvrit les yeux et traversa l’atelier jusqu’à l’établi où reposait la bouture de Sainte-Agnès. Les feuilles pendaient, molles, mais une tige avait pris une teinte verte plus vive sous la lampe horticole. Camille souleva le pot et l’approcha de la fenêtre. Un frisson parcourut la plante, presque une réponse. Ou peut-être l’espoir qu’elle voulait y croire.
Un coup léger à la porte. Elle ne se retourna pas.
« Je peux entrer ? » demanda Alexandre depuis le seuil.
« C’est ton nom sur le contrat », répondit-elle.
Il entra, et elle perçut son hésitation comme une flèche. Il s’arrêta devant l’établi, à distance respectueuse de la bouture et d’elle.
« J’ai lu ton courriel. Les conditions. »
« Et tu les acceptes. »
« Je les accepte. » Il sortit son téléphone et le posa sur l’étagère entre deux fioles de teinture. « Je coupe toute communication avec Thibault et le groupe. Je travaille pour toi. Pour la maison. Point final. »
Camille se tourna enfin. Il avait les traits tirés, la barbe naissante, les yeux rougis d’une nuit blanche. Mais il ne semblait pas brisé. Plutôt comme une lame qui vient d’être aiguisée.
« Alors on recommence », dit-elle. « Avec des règles claires. »
« Lesquelles ? »
Elle s’approcha de l’établi et posa les deux mains à plat. « La formule est à moi. L’alchimie, les concentrations, les accords. Tu ne touches pas aux distillats, tu ne modifies rien sans mon accord écrit. »
« Compris. »
« L’histoire est à toi. Le récit, la présentation au conseil, la manière dont nous allons vendre cette fragrance comme indispensable. Tu es le stratège. Je n’ai pas besoin de tes compétences pour sentir. »
Il hocha la tête. « Et le reste ? »
« Le reste, on le partage. Tout. La dette, le sabotage, ce qui s’est passé en 1985. On mène l’enquête ensemble, on échange chaque information, chaque hypothèse. Le premier qui découvre quelque chose le dit immédiatement. Pas de détour. »
« Pas de détour », répéta-t-il.
Elle tendit la main. Il la serra, et son contact était ferme, sans l’ombre de l’équivoque. Leur poignée de main dura une seconde de trop, puis ils la rompirent.
Camille inspira profondément. « Alors par où on commence ? »
« Par la dette », dit Alexandre en sortant un dossier qu’il portait sous le bras. « J’ai passé la nuit à lire les archives financières. Odette m’avait donné un accès partiel avant… avant que tu découvres mes rapports. J’ai gardé des copies. »
Camille sentit un pincement. « Tu as travaillé pour le groupe. »
« J’ai travaillé pour la vérité. La dette n’a jamais été mentionnée dans les rapports que j’envoyais à Thibault. Il ne sait rien du passif. C’est interne. Et c’est immense. » Il ouvrit le dossier. « Près de deux millions d’euros, accumulés depuis dix ans. Mais ce n’est pas la dette qui est suspecte. C’est son origine. »
Camille déchiffra les lignes d’écriture bancaire. « Cette ligne, ici. 2016. Un prêt de… qui est "Fonds Cédrat" ? »
« Un fonds d’investissement basé à Luxembourg. Créé six mois avant le prêt. » Alexandre marqua une pause. « Et dont le propriétaire effectif semble être… une branche de la famille Maurel. »
Camille releva les yeux. « Paul-Antoine ? »
« Non. Son demi-frère, établi à Monaco. Julien Maurel. Il n’a jamais mis les pieds à Sainte-Agnès, mais il collectionne les maisons de parfum en difficulté. Et il t’a acheté ta dette, Camille. Dans le silence le plus total. C’est lui qui pousse au désastre. Thibault n’est qu’un pion. »
Le sol sembla bouger sous elle. Elle s’assit au bord de l’établi, les jambes soudain faibles.
« Deux millions. Ma maison lui appartient depuis dix ans. Et nous n’avons jamais su. »
« Odette sait. » Alexandre referma le dossier. « Elle doit savoir. Elle signe les relevés trimestriels. »
Camille se souvint de la nuit où elle avait vu Odette éveillée, les paumes sur les comptes. La vieille femme lui avait dit : « Il faut savoir quand tenir compte des ombres. » Elle n’avait pas compris sur le moment.
« Alors on lui demande… »
« Elle ne parlera pas. Pas comme ça. » Alexandre s’appuya contre l’étagère. « Nous avons besoin de quelque chose qui nous ouvre les portes. Pour la dette, pour le sabotage. Quelque chose qu’elle ne peut pas ignorer. »
« Le parfum », dit Camille. « Si on réussit, la dette devient remboursable. La maison redevient viable, et le fonds Maurel devient inoffensif. La seule façon de la forcer à parler, c’est de réussir avant son délai. »
« Et de lui montrer que nous savons. » Alexandre sourit, pour la première fois depuis des heures. « J’ai une idée pour l’histoire. Mais d’abord — la bouture. » Il désigna le pot. « Elle survit ? »
Camille suivit son regard. La plante avait repris un peu de vie sous la lampe, une teinte plus soutenue à la base de la tige. « Elle ne meurt plus. Mais elle ne croît pas non plus. Il lui manque quelque chose. Une condition de sol ou d’exposition que je n’arrive pas à recréer ici. »
« Et si on la ramenait à Sainte-Agnès ? »
« Le sol est empoisonné. Herbicide délibéré. » Elle fronça les sourcils. « Mais attend. Paul-Antoine a dit que le poison venait de mon grand-père. Il n’a pas dit qu’il avait été appliqué partout. »
Alexandre s’anima. « Une poche intacte. Un coin du champ épargné. »
« Si on trouve un échantillon de terre non contaminé, on peut reproduire les minéraux d’origine. Compenser le sol de l’autre côté. » Camille chercha une fiole vide et un couteau. « On y retourne. Demain matin. »
« Aujourd’hui », corrigea Alexandre. « Le temps nous est compté. Et il y a autre chose. » Il sortit une enveloppe froissée de sa poche. « J’ai trouvé ceci dans les archives de la maison, en cherchant les origines du fonds. Un carnet. Je pense qu’il appartient à ton grand-père maternel. Yves Roussel. »
Camille prit l’enveloppe. Le papier était jauni, l’écriture serrée et précise. Elle l’ouvrit avec une précaution extrême. Les premières pages contenaient des formules anciennes, des essais de distillation, des notes sur les roses. Puis, au milieu, une page différente. Moins soignée. Raturée.
Elle lut à voix haute : « "Si l’on veut tuer un domaine, on ne tue pas les roses. On tue le sol. On empoisonne la terre promise. Elle ne reviendra jamais. Et l’on garde les secrets dans la mémoire, jusqu’à ce que la mémoire soit toute la maison qui reste." »
Elle leva les yeux. Alexandre observait la page, les mâchoires serrées. « Il y a plus bas. Une adresse. Un nom. »
Camille tourna la page et découvrit le nom.
« Odette. »
Silence. Le mot semblait peser une tonne dans l’air de l’atelier.
« Ton grand-père écrivait à Odette », dit lentement Alexandre. « Dans un carnet de formules. Treize ans avant l’incendie. »
Camille parcourut la page suivante, les yeux écarquillés par la date. « 1972. Trois ans avant ma naissance. Et il y a autre chose. »
Elle tourna le carnet vers Alexandre, et il lut la dernière phrase, écrite à l’encre noire, d’une main tremblante :
*« Quand le moment sera venu, qu’elle brûle le buvard. Qu’elle libère la rose. »*
Alexandre la regarda. « Le buvard », dit-il. « Celui que ta mère a brûlé la nuit de sa mort. »
Camille sentit le carnet glisser de ses doigts. Elle ne savait plus ce qui était plus dangereux : la dette, le sabotage, ou les secrets de sa propre famille qui se déroulaient comme un fil qu’elle n’avait jamais su tenir.
Elle ramassa le carnet et le serra contre elle. « On part pour Sainte-Agnès. Tout de suite. »
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