Essence de Grasse
Lire le chapitre 16: The Scent of Memory
L’atelier sentait le jasmin, la cire et la poussière d’or. Camille avait poussé les volets dès l’aube, laissant entrer une lumière blanche de printemps qui se déposait en nappe sur les paillasses. Elle avait préparé trois bandelettes, deux rouleaux de papier buvard, et une pipette dont le verre portait encore l’étiquette manuscrite de sa mère : *accord n° 4, phase cœur*.
Alexandre entra sans frapper, une tasse de café à la main, les cheveux encore humides. Il s’arrêta sur le seuil, cligna des yeux.
— Tu m’as dit de venir à sept heures.
— J’ai dit sept heures précises. Il est sept heures et demie.
— J’ai pensé que ça incluait une marge de courtoisie.
Elle lui jeta un regard par-dessus son épaule, ses doigts déjà occupés à peser une touche d’absolue de rose. Le cutting de Sainte-Agnès agonisait dans son pot, mais elle avait passé la nuit à fouiner dans les carnets de sa mère, à la recherche d’un passage sur les essais de Claude. Quelque chose, une trace, une note émise à l’oreille d’un père ou d’une confidente.
— Il y a une marge pour les gens qui se contentent de possibilités. Je préfère les preuves.
Il vint s’asseoir sur le tabouret de cuivre, sans protester. C’était un début.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Tu fermes les yeux. Tu mets ton nez sur cette bandelette, puis tu me dis ce que ça t’évoque. Sans embellir, sans faire de poésie. Juste ce qui monte.
Il sourit, un peu narquois. Elle déposa une goutte de sa reconstitution sur la bandelette et la fit pivoter sous ses narines.
— Ferme les yeux.
Il obéit. Elle vit les traits de son visage se détendre, la tension du négociateur céder la place à quelque chose de plus ancien.
— C’est sucré, dit-il au bout de quinze secondes. Mais pas un sucre clair. Un sucre qui a pris l’humidité, l’ombre. Il y a quelque chose de vert, aussi. Comme une plante écrasée sous un doigt.
— Continue.
— Et du tabac, très loin. Pas le tabac froid des vestes, mais un tabac séché au soleil, qui a gardé la chaleur de la récolte.
Camille griffa quelque chose sur son carnet, sans relever les yeux.
— Qu’est-ce que ça t’évoque ? demanda-t-il, les paupières toujours closes.
— Une cour intérieure à Grasse. L’été. Ma mère avait planté des géraniums sous la fenêtre de sa chambre. Quand on les arrosait, ils dégageaient cette odeur de feuille mouillée, presque métallique. J’avais cinq ans, je croyais que les plantes pleuraient les gens qui partaient.
Elle parlait sans le regarder, comme si les mots suivaient le parfum plutôt que de le précéder.
— Ouvre les yeux.
Il les ouvrit. Ses prunelles étaient d’un brun clair, presque ambré dans cette lumière, et quelque chose s’y était déplacé. Il la fixait avec une attention qu’elle n’avait pas l’habitude de recevoir.
— À toi de goûter, maintenant, dit-il.
Camille porta la bandelette à son nez, mais elle la connaissait trop bien. Elle savait qu’elle avait reconstruit la moitié de son enfance dans ce premier accord : le géranium de la cour, la pierre chaude du puits, l’ambre gris de la valise de son père au retour d’un voyage. Elle cherchait la part manquante, celle que sa mère n’avait jamais mise dans une formule, celle qui se cachait sous les mots.
— Ma mère, murmura-t-elle. Elle est morte en me laissant un silence que je n’ai jamais réussi à parfumer.
— Le buvard qu’elle a brûlé.
Camille leva les yeux.
— Tu as lu le journal de mon grand-père, toi aussi.
— J’ai lu les entrées qui mentionnent Odette et la correspondance de Marcel. Rien de plus.
Elle hocha la tête, rangea la bandelette dans une pochette de verre.
— L’accord de Claude ne vient pas que d’une formule. Il vient d’une histoire entre deux familles qui ne pouvaient pas se parler. Quand j’ai reconstitué ce parfum, j’ai utilisé la méthode de ma mère : trois notes, trois temps, un secret gardé entre le cœur et la mémoire.
— Et tu crois que le secret c’est un amour ?
Elle sortit d’un tiroir une liasse de feuilles jaunies, qu’elle étala devant lui.
— Le journal de mon grand-père mentionne une certaine *Ysoline*. Cette femme écrivait à Yves des lettres qu’il ne montrait jamais à personne. Il les numérotait. La dernière date de 1972, l’année où Odette est entrée à la maison comme première main.
Alexandre feuilleta les pages, ses doigts s’arrêtant sur certaines marges.
— Ysoline. C’est un prénom rare.
— À Grasse, un seul nom résonne avec ça : Ysoline Maurel, la sœur aînée de Marcel. Elle est morte en 1971, d’une maladie du sang, dit-on.
Il leva la tête, une lueur dans l’œil.
— Nous cherchons un parfum que deux morts gardent. Pendant que les deux vivants ne pensent qu’à se déchirer.
— Exactement.
Elle s’accouda à la paillasse, le visage tout proche du sien.
— Ma mère, Claude, a toujours travaillé avec la conviction que le parfum n’est pas un objet. C’est un langage entre les vivants et les disparus. Elle croyait qu’on pouvait reconstruire une odeur perdue en retrouvant la trace d’un geste, d’une répétition, d’un amour.
— Des choses que les formules ne gardent pas.
— Mais les journaux, si. Et les bavards, peut-être.
Elle fit glisser vers lui le carnet d’Yves, ouvert à une page marquée d’un signet de cuir : *Odette, tu sais que le buvard contient l’accord interdit. Ne le laisse pas brûler avec moi.*
— Le buvard. Ma mère l’a brûlé, dit-elle. Mais Odette a peut-être vu ce qu’il y avait dessus avant.
Alexandre posa la tasse, passa un doigt sur la page.
— Elle est réveillée… mais elle ne parle presque plus.
— Elle parle assez pour donner des conseils. Elle m’a dit de travailler avec toi. Ce qui suppose qu’elle savait que nous finirions par nous heurter.
Il sourit, un pli doux au coin de la bouche.
— Tu crois qu’elle nous a poussés dans la même fosse pour nous forcer à grimper ensemble ?
— Elle a passé cinquante ans dans cette maison, Alexandre. Elle sait comment les murs parlent.
Camille se redressa, remit une goutte de sa reconstitution sur une nouvelle bandelette et la tendit à Alexandre. Elle sentait l’accord monter : géranium, pierre chaude, miel de romarin, et cette note métallique qui n’existait sous aucun nom.
— Ferme les yeux encore une fois.
— Tu en redemandes ?
— J’ai besoin de savoir ce que ce parfum évoque pour toi, sans que tu fasses semblant. C’est la seule mesure que je puisse prendre de ce qui manque.
Il obéit. Cette fois, le silence dura plus longtemps. Camille vit les muscles de sa mâchoire se contracter, un tic qu’elle ne lui connaissait pas. Puis, la voix plus basse :
— Le couloir de l’hôpital. La lumière verte des néons, une odeur de désinfectant mentholé. La main de ma mère sur mon front. Elle sentait le lilas, un peu écrasé, comme si elle avait tenu une branche coupée dans sa poche.
— Lilas ?
— Elle portait une eau de Grasse, une petite bouteille qu’elle avait rapportée d’un voyage en Provence. Elle n’en faisait qu’un usage rare : les soirs où elle ne retrouvait pas mon père.
— Ton père…
— Il était parti de la maison depuis deux ans quand elle est morte. Il disait que le lilas lui donnait la migraine. Alors l’odeur, chez moi, reste liée à cette absence, à ce que ma mère espérait encore de lui.
Camille posa la bandelette. Le cœur lui battait lentement, lourdement.
— Quel âge tu avais ?
— Onze ans.
— Et ton père, où est-il mort ?
Il marqua un temps, puis leva les paupières. Ses yeux étaient nets, secs, mais elle y vit une fine fissure.
— Dans l’incendie de l’entrepôt. En 1985. C’est ce que j’essaie de vérifier.
Camille sentit le sol se dérober sous elle d’une manière différente. Elle retourna vers le carnet d’Yves, feuilleta rapidement les années 84-85, tomba sur une entrée écrite d’une main plus tremblante : *Le feu a pris sur les deux rangées de juillet. Tout l’atelier était frappé d’essence. Marcel veillait, je crois, derrière les collines. Le père d’Alexandre est mort dans les flammes en cherchant une preuve. Il ne savait pas qu’elle était entrée dans le buvard.*
Elle leva les yeux vers Alexandre, qui avait suivi sa lecture par-dessus son épaule.
— Il ne cherchait pas un accord, dit-elle lentement. Il cherchait une correspondance, une preuve d’existence. Ton père savait déjà que le parfum n’était pas un objet.
— Alors il est mort pour un secret.
— Non, dit Camille, la voix plus ferme. Il est mort pour une histoire qui a refusé de se taire.
Elle tourna la page suivante. En bas, une autre note, postérieure de quelques semaines à l’incendie : *Claude, mon enfant si tu lis ce journal, ne cherche plus le côté caché. Cherche la répétition du geste. Odette sait où s’arrête le souvenir. Là où commence l’odeur.*
Camille posa le journal, remit la bandelette dans sa pochette, et regarda Alexandre avec une détermination neuve.
— Nous n’allons pas à Paris maintenant. Nous allons trouver Odette, et nous allons lui poser la question qu’elle attend depuis quarante ans.
— Quelle question ?
— Celle que personne n’a osé lui poser : pas ce qu’elle a vu brûler, mais ce qu’elle a choisi de garder.
Il n’y avait plus trace du sourire narquois. Il la suivit dans le couloir, l’escalier, entre ceux de la maison qui dormaient encore.
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