Essence de Grasse
Lire le chapitre 22: The Ghost of the Past
La clé tourna dans la serrure avec un grincement sec qui sembla résonner dans le silence de l'aube. Camille poussa le portail de fer forgé, et le parcelle s'ouvrit devant eux, sauvage et oubliée depuis des décennies. Les jasmins grimpaient en désordre le long des oliviers centenaires, leurs fleurs encore fermées dans la fraîcheur du matin.
Alexandre la rejoignit, un sécateur à la main, les yeux plissés vers le soleil qui pointait à peine au-dessus des collines.
— Tu es sûre que c'est la bonne période ? demanda-t-il.
— La rousselii fleurit deux semaines plus tôt que les autres variétés. C'est pour ça qu'elle était si précieuse. Elle captait la lumière de l'aube avant tout le monde.
Camille s'avança dans l'herbe haute, ses doigts effleurant les pétales blancs encore humides de rosée. Elle ferma les yeux, inspira. Et là, dans ce souffle, elle la sentit. La note exacte de la formule sur le buvard. Le cœur même du parfum que son arrière-grand-père avait tenté de créer.
— Elle est là, murmura-t-elle. La rousselii. Elle existe encore.
Elle se mit à cueillir avec une dextérité héritée de générations de femmes Roussel, ses gestes précis et rapides. Alexandre l'observa un moment, puis commença à l'imiter, plus maladroitement, ses doigts de stratège peu habitués à la délicatesse des fleurs.
— Tu sais que je n'ai jamais fait ça, dit-il en riant doucement.
— Ça se voit.
Il cueillit une fleur avec précaution et la porta à son nez. Son expression changea immédiatement.
— Mon Dieu.
— Je t'avais dit.
— C'est... je comprends maintenant. Toute cette histoire. Toute cette lutte. Pour ça.
Camille sourit, mais son regard resta fixé sur le sol. Quelque chose avait attiré son attention. Une pierre, partiellement enfouie, qui ne ressemblait pas aux pierres naturelles de la région. Elle s'accroupit et écarta les herbes hautes.
— Alexandre, viens voir.
C'était une plaque de marbre, brisée en deux, à moitié recouverte de terre et de mousse. Camille l'essuya du revers de la main, révélant des lettres gravées.
« Ici repose le rêve de deux familles. »
En dessous, des noms étaient presque effacés : Roussel, et à côté, un autre nom que l'érosion rendait illisible. Seule la lettre « M » était discernable.
— Maurel ? demanda Alexandre, s'accroupissant à côté d'elle.
— Peut-être. Ou autre chose. Quelle famille commence par M dans les archives de Grasse ?
— Santini.
Ils se regardèrent. Puis, comme poussés par une même impulsion, ils commencèrent à creuser autour de la plaque. Le sol était meuble, sablonneux, et leurs mains rencontrèrent bientôt un obstacle. Un coffret métallique, rouillé, fermé par une serrure que le temps avait figée.
Camille retourna le coffret dans ses mains. Il était lourd, malgré sa petite taille. Elle frappa la serrure avec une pierre, deux fois, trois fois, jusqu'à ce que le métal cède.
À l'intérieur, protégés par un tissu ciré qui avait miraculeusement survécu, se trouvaient des documents. Des contrats, rédigés à l'encre délavée, datant de 1946. Camille les déplia avec des mains tremblantes.
— « Accord de fusion entre la Maison Roussel et la Maison Maurel », lut-elle à voix haute.
Alexandre se pencha, son épaule contre la sienne.
— Continue.
— « Les parties conviennent d'unir leurs maisons sous une direction commune, afin de préserver le patrimoine olfactif de Grasse contre les menaces d'industrialisation. » Il y a des conditions. La rousselii serait cultivée conjointement sur les terres de Sainte-Agnès. Les deux familles partageraient également les bénéfices et les secrets de fabrication.
Camille leva les yeux, stupéfaite.
— Nos familles étaient associées. Avant. Elles voulaient fusionner.
Alexandre prit un autre document, plus abîmé que les autres.
— Attends. Il y a une clause supplémentaire. Signée seulement deux semaines plus tard.
Il lut :
— « Annexe à l'accord du 3 juin 1946. La fusion est annulée à la suite de l'incendie des ateliers de la Maison Roussel. Les parties reconnaissent que les dommages sont irréparables. »
— L'incendie, murmura Camille. La grande histoire familiale. On m'a toujours dit que c'était un accident. Une étincelle. Une négligence d'ouvrier.
Elle sortit un dernier document du coffret, une lettre manuscrite, presque illisible tant l'encre avait pâli. Mais certaines phrases ressortaient, hurlantes :
« Le feu était trop précis. Il a consumé les archives pas les bâtiments. Quelqu'un savait. Quelqu'un voulait détruire l'accord avant qu'il ne soit officiel. »
La signature était impossible à déchiffrer, mais en bas de page, une date : 20 juin 1946. Trois jours avant l'incendie.
— Quelqu'un a écrit cette lettre avant le feu. Il savait.
Alexandre se releva, le visage soudain grave.
— Il y a une autre couche dans tout ça, Camille. Ce n'est pas juste une histoire de terre ou de jasmine. Quelqu'un a délibérément détruit la possibilité d'une alliance entre les Roussel et les Maurel. Il y a soixante-dix ans.
Camille regarda les documents étalés autour d'elle, dans cette parcelle qui leur avait été si durement accordée par Mireille Santini. La coïncidence lui sembla trop parfaite. Mireille avait insisté pour qu'ils viennent aujourd'hui. Aujourd'hui seulement. Comme si elle savait.
— Mireille, dit-elle. Elle savait que ces documents étaient là. C'est pour ça qu'elle ne voulait pas d'argent. C'est pour ça qu'elle voulait que son nom soit écrit dans le parfum. Elle voulait que la vérité soit écrite.
Alexandre sortit son téléphone et photographia rapidement chaque document.
— Si quelqu'un a délibérément brûlé l'accord, et si on peut prouver qui l'a fait, toute la dynamique juridique avec les Maurel change. Ça ne concerne plus seulement la terre. Ça concerne la légitimité de Julien Maurel à contrôler quelque chose que son grand-père avait lui-même renié.
— Ou, répondit Camille lentement, ça concerne l'illégitimité de la Maison Roussel elle-même. Mon arrière-grand-père qui a brûlé ses propres archives pour ne pas partager le pouvoir.
— On ne sait pas encore qui l'a fait.
— On sait qui en a profité.
Le silence retomba entre eux, chargé de l'odeur du jasmin qui commençait à s'ouvrir dans la chaleur montante. Camille se releva, les documents serrés contre sa poitrine, comme si elle protégeait un enfant.
— Si c'était lui, murmura-t-elle. Si c'était mon propre sang qui a détruit tout ça. Alors tout ce que Julien Maurel fait aujourd'hui, toutes ses méthodes de démolition systématique, elles ne sont pas venues de nulle part. Elles sont venues de chez moi. De ma famille. Nous avons créé le monstre que nous combattons.
Sa voix se brisa. Alexandre s'approcha, tendit la main, mais elle recula.
— Non. Ne me console pas. Je dois savoir. Lettre de Meynier. Elle est chez moi, je ne l'ai pas ouverte. Peut-être qu'elle contient la réponse. Peut-être qu'il savait tout depuis le début.
Elle porta le coffret à sa poitrine et commença à marcher vers le portail, laissant derrière elle les paniers de jasmin à moitié pleins, les fleurs qui n'avaient plus d'importance.
Alexandre ramassa le sécateur, son regard suivant la silhouette de Camille qui s'éloignait sur le sentier caillouteux. Un message vibra sur son téléphone. Thibault.
« La réunion du conseil a été avancée à quatorze heures. Julien Maurel exige une résolution immédiate sur la parcelle. Il dit qu'il a des informations. Il vient avec son avocat. »
Alexandre regarda le coffret vide à ses pieds, les documents photographiés dans son téléphone, et la vérité qui venait de surgir de la terre comme un fantôme. Les information de Julien. Les documents de Camille. La parcelle encore sans signature officielle. Le temps jouait toujours contre eux.
< < < S T A T E > > >
summary: Camille and Alexandre discover a rusted metal box buried in the Sainte-Agnès parcel containing 1946 documents proving the Roussel and Maurel families had planned a merger, and a letter warning that the subsequent fire destroying those agreements was deliberate sabotage. Camille realizes that Julien Maurel's methods may have been inherited from her own family legacy, while Alexandre receives word that Julien is demanding an immediate board resolution with his lawyer present. threads: - The identity of the saboteur who started the 1946 fire remains unknown and points toward Camille's grandfather - Unopened letter from notary Meynier may contain the answer about the fire and lies on Camille's table at home - Mireille Santini deliberately sent them to the parcel that day, suggesting she knew the documents were buried there - Julien Maurel has his own "information" and has moved the board hearing to 14h, putting the deadline before the evening vote - The contract with Mireille Santini for the parcel is still not formally signed or secured - The jasmine rousselii has been confirmed cropping on the parcel but harvest was abandoned midway due to the discovery
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