Essence de Grasse
Lire le chapitre 24: The Countdown
L’alambic crachait sa vapeur dans l’atelier quand Camille souleva le couvercle du récipient d’essence. L’odeur la frappa comme une gifle — métallique, âcre, une fausse note au milieu du jasmin. Elle recula, le cœur soudain serré.
« Non. »
Elle plongea une buvard dans le liquide, le porta à son nez. Les arômes de tête étaient là, la jasmine rousselii dans toute sa splendeur solaire. Mais en dessous, quelque chose de chimique, de vert et de sirop, rongeait la note de fond.
Margaux entra, un panier de fleurs dans les bras. « J’ai fini la cueillette du matin. Il me faut encore — Camille ? Qu’est-ce qui se passe ? »
Camille lui tendit le buvard. Margaux le huma et fronça les sourcils. « C’est… pointu. On dirait du désherbant, non ? Ou du fongicide ? »
« Il a plu avant-hier. Les fleurs ont été lavées. Mais on a cueilli celles-ci ce matin, après que le champ a séché. » Camille posa les mains sur la paillasse et ferma les yeux. Elle avait passé dix ans de sa vie à lire des champs de fleurs, à anticiper les maladies, les traitements, les caprices du vent. Elle connaissait chaque parcelle de ce domaine depuis son enfance — du moins, celles qui restaient à la famille. Cette contamination n’était pas un accident.
La porte de l’atelier s’ouvrit et Alexandre entra, une liasse de contrats sous le bras. Il s’arrêta net en voyant leurs visages. « Quoi ? »
« On a un problème. »
Elle lui expliqua en trois phrases, et il devint pâle. « Tu es sûre ? »
« Je viens de naître dans ce métier, Alexandre. Le produit qui a touché ces fleurs n’est pas un pesticide de ferme. C’est un régulateur de croissance. Du CCC, probablement. Il est presque sans odeur sur les fleurs tant qu’elles sont intactes, mais il fausse la distillation. » Elle montra le liquide ambré. « Ça nous donne un cœur de jasmin brouillé, instable. Si on le met en flacon comme ça, le parfum tournera en deux semaines. »
Alexandre jeta ses contrats sur la table. « Trois semaines avant le vote. La production a déjà commencé pour le lancement. Les flacons, les étiquettes, les caisses — »
« C’est du sabotage », dit Margaux, à voix basse. « Et on sait qui. »
Camille regarda par la fenêtre. En bas, dans la cour, Thibault discutait avec le chef des cultures, un carnet à la main. Il leva les yeux, croisa son regard, et lui adressa un petit sourire poli avant de détourner la tête.
Elle avait grandi avec ce sourire. Celui qu’il affichait quand il était sûr d’avoir joué le bon coup.
« Le champ a été traité après la dernière pluie », dit-elle lentement. « Les fleurs ont été cueillies ce matin. Le traitement a dû être fait dans la nuit d’hier ou l’avant-veille. »
« J’ai vu quelqu’un près des serres avant le lever du jour », dit Margaux. « Je pensais que c’était un des ouvriers. Il avait une lampe frontale. Je n’arrivais pas à voir son visage. »
Camille se tourna vers elle. « Quelle direction ? »
« La parcelle Santini, côté route. Il est reparti vers la maison des Dames. » Margaux hésita. « À pied. Pas par le parking. »
Alexandre s’approcha. « Le seul accès par la maison des Dames passe par le premier étage, là où se trouve le bureau de ton cousin. »
Camille prit sa décision. « Je veux des preuves. Pas des suppositions. S’il s’agit de l’accuser devant le conseil, je dois avoir plus que ce que Margaux a vu. »
Ils travaillèrent toute l’après-midi. Camille isola des plants de la parcelle et chercha les résidus. Alexandre fouillait les bons de commande et les ordres de traitement des dernières semaines. Rien d’anormal ne s’y trouvait — jusqu’à ce qu’il trouve une commande cryptée, dissimulée dans le budget « fournitures générales », d’un fournisseur lyonnais qui ne livrait pas de fleurs. Alexandre décrocha le téléphone, se présenta comme le comptable de la maison, et demanda une facture récapitulative. Le fournisseur, sans méfiance, lui envoya l’historique des livraisons.
Delivered: 150 litres de chlorméquat chlorure, dix jours plus tôt. Signé par un initiale : T.R.
« Thibault Roussel », dit Alexandre en raccrochant. « Il n’a même pas pris la peine de créer un faux nom. »
Camille regarda la signature. Cette écriture rapide, déliée, la même qui griffonnait des jouets à Noël quand ils étaient enfants. Elle sentit la colère monter, puis se retenir. La colère ne ferait pas pousser de nouveaux plants en trois semaines.
« Il y a peut-être une autre issue », dit-elle lentement. « Le régulateur de croissance ne détruit pas les fleurs. Il change leur métabolisme en fin de cycle. Sur les plants qui ont fleuri après le traitement — disons, ceux qui ont reçu le produit il y a moins de quarante-huit heures — les premières fleurs sont saines. C’est le reste de la récolte qui est compromis. »
Alexandre leva la tête. « Et les fleurs du matin ? »
Margaux fit un geste de dénégation. « On les a déjà distillées pour le premier lot. »
« Alors on jette les lots distillés et on se concentre sur les nouvelles pousses », dit Camille. « Le signal a été fait avec les plants de milice, du côté ouest, ceux du fond du parc. Ceux-là ont fleuri avant le traitement. Mais on a cueilli de tout — le champ entier a été mélangé. » Elle se passa une main dans les cheveux. « Et on n’a pas le temps de trier tige par tige. »
La pièce retomba dans le silence. Les carillons sonnaient trois heures dans la cour.
« Sauf si… » Alexandre se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. « Sauf si on peut identifier le moment où le produit a été pulvérisé. Le CCC agit en se liant à la cellulose. Les fleurs qui ont reçu le produit présentent une fluorescence sous lumière ultraviolette pendant les sept premiers jours. » Il se tourna vers elle. « Ta mère t’a appris cette technique ? »
Camille resta interdite. « Tu connais la détection par UV ? »
« Stratégie de marché. Quand on propose un produit, il faut savoir ce que contiennent les produits concurrents. » Il haussa une épaule. « Je suis allé voir un jour une démonstration chez un fournisseur de matériel de labo. »
Margaux courut chercher la lampe UV dans le laboratoire. Ils l’allumèrent au-dessus du plateau de fleurs fraîchement cueillies. Camille passa la lampe sur les pétales en silence. La plupart brillaient d’un bleu doux — saines. Mais certaines émettaient une lueur phosphorescente, presque électrique.
« Voilà », murmura-t-elle. « On peut trier. Fleur par fleur si nécessaire. Ça nous prendra deux jours de plus, mais on sauvera la récolte du matin. »
Ce fut à cet instant que la porte s’ouvrit et que Thibault entra. Il s’appuya au chambranle, les bras croisés, faux détaché. Il fallait que je voie l’avancée de la production pour le dossier du conseil.
Camille ne fit pas un geste. Elle tenait la lampe au-dessus du plateau, et la lueur des fleurs contaminées brillait encore sur leurs pétales. Thibault suivit son regard. Pendant l’espace de deux secondes, il resta figé.
« Tu as vu quoi que ce soit d’intéressant ? » demanda-t-elle d’une voix parfaitement calme.
Thibault fit un pas en arrière. « Rien de spécial. Je repasserai plus tard. »
Il referma la porte. La lumière UV s’éteignit dans la main de Camille, qui la posa doucement sur la paillasse.
« Tu viens de lui dire que tu sais », dit Alexandre.
« Oui. Et maintenant il sait que je sais. » Camille croisa les bras. « Il va essayer de détruire les preuves. Comme il a détruit les fleurs. C’est le moment de saisir son bureau avant qu’il le vide. »
Alexandre était déjà en mouvement. « Je connais un boisseau de passe-partout assez long pour les serrures anciennes de cette maison. »
Camille le suivit. « Et moi, je connais une planque dans son placard mural qu’il utilise depuis qu’on a douze ans. S’il garde le fongicide quelque part, c’est là. »
Ils passèrent par l’escalier de service, silencieux, et s’arrêtèrent devant la porte du bureau de Thibault. Alexandre sortit une tige de métal de sa poche. La serrure cliqueta au bout de huit secondes.
Camille ouvrit le placard mural. Parmi les piles de dossiers, elle sentit une odeur âcre et connue. Elle fit glisser ses doigts le long du fond de l’étagère et toucha une boîte en plastique, encore fraîche, sans étiquette.
Elle la souleva. À l’intérieur, un bidon de cinq litres de chlorméquat chlorure, entamé. À côté, une paire de gants de jardin, roulés, avec une trace de terre encore humide.
Le silence était plus lourd que le produit. Camille fixait le bidon, puis Thibault — son sang, leur nom, leur future. Elle comprit ce qui se jouait ici. La dénonciation publique brûlerait la dernière ligne de sa famille. Le silence les ruinerait.
« Garde-le », dit Alexandre à voix basse. « Ne le laisse pas te voir le tenir. Pour l’instant, il pense encore qu’il peut couvrir ses traces. On gardera cette preuve pour le moment exact où elle fera le plus de dégâts. »
Camille respira lentement et remit le bidon en place. En refermant le placard, elle se fit un serment : cette fois, ce ne serait pas une lettre écrite à la hâte ni un vieux carnet d’un autre que l’on découvrirait trop tard. Ce serait elle, devant le conseil, les faits en main, et toute la maison Roussel verrait ce que l’un des siens avait fait.
Mais alors qu’elle quittait le bureau, le téléphone qu’elle avait posé sur la paillasse vibra dans sa poche. Un message d’Odette : *Thibault a fait une demande de mise sous séquestre des comptes de la maison, en prévision du vote. Le notaire me dit qu’il a déjà vidé son compte personnel. Il se prépare à partir.*
Camille s’arrêta net. Le bidon dans le bureau ne servait peut-être pas seulement à détruire leur récolte. Il servait à retarder leur production, à faire échouer le vote, pour que Thibault puisse capturer les parts quand la maison serait au bord de la faillite. Et dans cette stratégie, l’air avait une troisième étape que Camille n’avait pas envisagée.
« Pourquoi Thibault aurait-il besoin d’un billet d’avion si le vote se joue dans trois semaines ? » demanda-t-elle à Alexandre, le téléphone encore à la main.
Il prit le message et le lut. Le silence qui suivit fut plus éloquent que n’importe quelle réponse.
Elle tapa une réponse à Odette : *Anticipe. Il ne joue plus pour la maison. Il joue pour lui.*
Puis elle rangea son téléphone et se remit à travailler.
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