Essence de Grasse
Lire le chapitre 25: The Damning Evidence
Le silence de la salle du conseil était tel qu’on entendait la pluie battre les vitres hautes donnant sur les serres du domaine. Camille avait disposé ses pièces à conviction sur la table d’acajou, comme un étalage macabre : le bidon de chlorméquat chlorure, les gants de jardinier maculés, les bons de commande tamponnés à son nom à elle, et la copie du rapport toxicologique du laboratoire de Nice.
Thibault était assis en face d’elle, les mains croisées, le visage d’une impassibilité qui sentait l’excès de confiance. Autour de la table, les six membres du conseil — Odette, deux cousins de Lyon, un banquier marseillais, un avocat de Grasse et la vieille tante Élise — semblaient retenir leur souffle.
« Vous avez fait empoisonner nos propres champs, monsieur le directeur financier », dit Camille, sa voix claire comme un cristal dans le silence. « Plus de deux semaines de traitements. Vous saviez que cela retarderait la récolte de cinquante pour cent. Vous saviez que cela menacerait notre lancement. »
Thibault ne broncha pas. Il fit lentement tourner un stylo entre ses doigts.
« Des accusations graves, Camille. Sur la base d’un bidon trouvé dans mon bureau ? L’employé qui l’y a placé pourrait être n’importe qui. »
Le stylo s’immobilisa. Il la regarda avec un sourire mince qui ne touchait pas ses yeux.
« Votre obsession pour la jasmine rousselii vous égare. »
Camille sentit la colère monter, mais elle la dompta. Elle avait prévu cette réponse. Elle se tourna vers la porte.
« Vous pouvez entrer, mademoiselle Hartmann. »
La porte s’ouvrit. Une jeune femme d’environ vingt-cinq ans, brune, les traits tirés, tenait un dossier bleu contre sa poitrine. C’était Charlotte Hartmann, la stagiaire des services financiers que Thibault avait embauchée six mois plus tôt.
Thibault blêmit pour la première fois. Un tic agita la paupière droite.
« Charlotte est restée discrète pendant des semaines », enchaîna Camille. « Mais quand elle a compris que vos ajustements de crédibilité des comptes cachaient votre fuite, elle est venue me voir. N’est-ce pas, mademoiselle Hartmann ? »
La stagiaire hocha la tête, déposa le dossier bleu devant elle sous les yeux du conseil. Docile, elle commença à énumérer, d’une voix ferme :
« L’ordre d’achat du chlorméquat a été émis depuis le poste informatique du directeur financier, le mardi onze, à dix-sept heures quarante-trois. Le transporteur a livré six bidons, dont trois ont été réceptionnés par Thibault lui-même — les signatures concordent. J’ai apporté les copies des reçus, des relevés de connexions et une attestation du prestataire logistique. »
Un murmure parcourut la table. Alexandre, assis à deux places de Camille, gardait le regard fixe sur Thibault.
Le banquier marseillais feuilleta les copies, les sourcils froncés.
« Les preuves sont nettes, Thibault. Nous devons en débattre. »
Pour la première fois, Thibault se redressa. Il prit une longue inspiration, ajusta sa cravate, comme s’il se préparait à un discours. Et tourna son regard vers Camille — puis vers Alexandre.
« Vous croyez que moi, je suis le danger dans cette salle ? » dit-il, sa voix tombant en un murmure calculé qui fit taire le silence qui commençait à régner. « Je ne faisais que montrer une possibilité. Une alternative. Mais lui… » Il leva le menton vers Alexandre. « Lui est bien pire que moi. »
Camille se figea.
« Ne joue pas à ce jeu, Thibault », dit Alexandre sans bouger, mais sa voix avait cette dureté minérale qu’elle connaissait maintenant. « Cela ne fera que creuser ta fosse. »
« Ma fosse ? » Thibault rit, un bref éclat sans chaleur. Il sortit son téléphone, fit glisser son doigt sur l’écran, puis le posa face visible à la table, en plein centre du cercle formé par les membres du conseil.
« Reconnaissez-vous ces courriels, Alexandre ? »
La lumière crue de l’écran froid éclairait des lignes et des lignes. Camille se pencha malgré elle. Des entêtes Maurel & Fils. Des dates échelonnées sur trois semaines. Des signatures d’Alexandre au bas de plusieurs courriers.
Le sang reflua de son visage. Le monde se rétrécit à cette pièce, cette table.
« “Suite à notre conversation, veuillez trouver ci-joint l’évaluation de la structure Roussel” », lut à voix haute Thibault, avec la lenteur d’un juge lisant un verdict. « “Afin de sécuriser votre offre de rachat, je vous transmet les seuils de rentabilité actualisés.” Et là — écoutez bien — “je considère que la synergie avec la maison Maurel serait significative pour la valorisation future du groupe.” »
Un silence de plomb.
Tante Élise poussa un petit souffle. Odette, pâle, regarda fixement Alexandre.
Alexandre ne disait rien. Il resta immobile, le visage fermé, comme un homme qui vient de voir détoner une bombe qu’il savait enterrée sous ses pieds depuis des semaines.
Camille n’entendait plus rien — pas les questions, pas les accusations qui fusaient, pas même le piétinement des voisins de la table. Tout ce qu’elle percevait, c’était le poids de ces courriels, ce qu’ils signifiaient. Alexandre. La famille Maurel. L’ennemi historique. Le sol se dérobait sous ses pieds. Elle pensa à ce qu’elle avait ressenti dans la serre, à la chaleur de ses mains sur les siennes pendant qu’ils étaient à Sainte-Agnès, au goût des confitures de Mireille Santini.
Tout cela n’était-il qu’un stratagème ?
Elle chercha ses yeux. Il leva lentement la tête vers elle, et ce qu’elle lut dans son regard n’était ni mensonge ni trahison — c’était une espèce de désespoir calme, celui d’un homme qui savait depuis le début que ses gestes de protection seraient lus, un jour ou l’autre, comme des trahisons.
« Alex », réussit-elle à dire, une seule syllabe, le monde faussé dans sa voix.
Il ouvrit la bouche. Rien n’en sortit. Le conseil s’était levé ; les voix se chevauchaient, accusatrices, paniquées. Camille saisit le rebord de la table, les doigts crispés sur l’acajou froid, tandis que Thibault, les mains croisées derrière la nuque, se calait dans son fauteuil avec un sourire paisible.
Il n’y avait plus de coupable — seulement deux trajectoires qui s’étaient croisées, et qui maintenant explosaient en pleine mêlée.
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