Essence de Grasse
Lire le chapitre 26: Aftermath of the Betrayal
Le silence qui suivit la porte claquée par Thibault dura trois secondes, peut-être quatre. Puis la salle du conseil explosa en murmures, en chaises qui raclent le parquet, en téléphones qu’on sort des poches. Camille resta debout, les mains à plat sur la table, le poids des regards braqués sur elle comme une chaleur trop lourde.
On ne regardait plus Thibault. On regardait Alexandre.
Il n’avait pas bougé. Assis, les doigts croisés devant lui, le visage d’une pâleur qui ne trompait personne. Il ne dit rien pour se défendre. Il ne dit rien du tout.
Camille sentit le sol se dérober sous elle. Puis elle se redressa.
« Mesdames, messieurs. » Sa voix partit plus haut qu’elle ne l’aurait voulu. Elle toussota, ralentit. « Ce que vient de présenter Thibault est une diversion. Une lettre ne prouve rien. »
Odette, depuis le bout de la table, releva des yeux gris acier. « Une lettre prouve au moins une correspondance, Camille. Et une correspondance avec les Maurel, dans une maison dont l’histoire est encore sous séquestre… »
« Une correspondance que je connais. » Camille mentit. Elle le fit sans ciller. « Alexandre m’en a parlé. C’est moi qui lui ai demandé de contacter les Maurel. »
Alexandre tourna la tête vers elle. Ses yeux, brièvement, s’élargirent. Il ouvrit la bouche — elle le coupa d’un regard qui signifiait *tais-toi*.
Charlotte Hartmann, restée contre le mur, croisa les bras. Elle n’avait pas l’air convaincue. Personne n’avait l’air convaincu.
« Vous lui avez demandé de contacter les Maurel ? » fit le directeur financier, un homme au front luisant que Camille n’avait jamais vraiment regardé. « Et pourquoi faire, exactement ? »
« Pour sonder la possibilité d’un accord de sortie. » Camille sentit le mensonge se solidifier dans sa gorge. « La maison ne peut pas survivre à une guerre ouverte avec eux. J’ai chargé Alexandre d’ouvrir un canal discret. C’est de la stratégie, pas de la trahison. »
Un silence. Un long, très long silence.
Dans le coin de l’œil, Camille vit Alexandre se lever lentement.
« C’est faux », dit-il.
Camille se retourna vers lui, le sang qui cognait dans ses tempes. « Alexandre— »
« Elle n’est pas au courant. Je ne lui ai rien dit. » Il ajusta sa veste, le geste qu’il faisait quand il allait prendre une décision difficile. « Je vous prie de l’excuser. Elle essaie de protéger une entreprise qui n’est pas la sienne par le sang. C’est admirable. Et c’est inutile. »
Il se tourna vers le conseil. Vers Odette. Vers Charlotte.
« Je me suis entretenu avec les Maurel à plusieurs reprises, sur plusieurs mois. Sans informer Camille. Sans informer la direction. La maison a besoin d’être transparente, et je l’ai trahie par omission. Je vous présente ma démission, effective immédiatement. »
« Alexandre, non— »
Il se tourna vers elle. Visage calme. Résolu. Les yeux qui disaient clairement : *c’est la seule façon de te sauver.*
Elle comprit. Elle comprit trop tard et trop bien. S’il restait, le conseil le jetterait dehors, et elle avec lui — elle, la petite-fille de l’incendiaire, celle qui venait de révéler la vérité sur son propre grand-père. Personne ne la croirait. Personne ne croirait jamais qu’elle n’était pas dans le coup.
Alexandre était un bouclier humain. Il se jetait sur la lame.
« Je refuse ». Sa voix trembla. Elle la stabilisa. « Je refuse cette démission en tant que directrice du projet de création. »
Odette soupira. « Camille, nous ne sommes pas encore passés au vote. Vous n’avez pas— »
« Le vote est suspendu », dit Charlotte.
Toutes les têtes se tournèrent vers elle. Charlotte se détacha du mur, un document à la main qu’elle n’avait pas encore posé sur la table. « M. Thibault a demandé le séquestre des comptes de la maison, et la cour a émis une ordonnance provisoire ce matin. En attendant l’audience, le conseil ne peut plus voter sur la répartition des parts. »
« Quoi ? » Le directeur financier chopait le document, le parcourut, pâlit.
« C’est une manœuvre », dit Odette.
« C’est une manœuvre », confirma Charlotte. « Mais c’est légal. Donc en attendant, la seule autorité qui tient encore la maison est la présidence du conseil — c’est-à-dire M. Roussel — et le chef du projet de création en cours, c’est-à-dire Mlle Roussel. »
Camille la regarda, lentement, comme on regarde une porte qui s’ouvre.
Charlotte la fixa. « Vous êtes le seul membre de la famille qui n’a pas de parts, pas d’intérêts directs, et pas d’antécédents. Vous êtes aussi la seule à avoir mis en évidence les activités de Thibault. La question est : en voulez-vous ? »
Camille regarda Alexandre. Il hocha la tête. Presque imperceptiblement. *Vas-y.*
Elle se tourna vers Odette. Odette soutint son regard. Fatigue. Calcul. Quelque chose d’autre, plus doux, que Camille n’avait pas vu avant — sans doute ce que sa grand-mère avait vu en la vieille femme.
« Je veux la main sur la création. Sur le lancement. Sur la récolte. Sur les comptes de la maison, le temps du séquestre. » Elle déglutit. « Et je veux la démission d’Alexandre refusée. Il reste en poste de consultant stratégique le temps du projet. »
« Camille », commença Alexandre.
« Tu restes », le coupa-t-elle, sans le regarder. « Parce que c’est toi qui as les contacts, tu as le profil, tu sais comment ça marche. Et parce que je n’ai pas confiance en moi pour gérer le reste. » Elle ajouta, plus bas : « Mais je n’ai pas confiance en toi non plus. Alors tu seras surveillé. »
Silence.
Odette poussa un soupir. « Le conseil ne peut pas voter, mais il peut s’aligner. Je propose qu’on confirme Camille Roussel à la tête du comité de gestion temporaire, et qu’on suspende tout débat public jusqu’à l’audience. »
Charlotte leva la main. Le directeur financier, lentement, leva la sienne. Un par un, les autres suivirent.
Camille ne compta pas. Elle n’avait pas besoin de compter.
« Bien. » Elle rassembla ses papiers, soigneusement, pour que personne ne voie ses doigts trembler. « La réunion est levée. Odette, je veux un état complet des comptes gelés d’ici demain matin. Charlotte, restez. »
La salle se vida. Alexandre resta un moment, main sur la poignée. Il ne la regarda pas. Il sortit.
Quand la porte se referma, Camille se laissa tomber sur la chaise la plus proche. Elle posa la tête dans ses mains.
« Il a sacrifié sa carrière pour vous », dit Charlotte, sans la quitter du regard.
« Je sais. »
« Est-ce que c’est parce qu’il est amoureux ou parce qu’il se sent coupable ? »
Camille laissa échapper un rire qui sonna faux, sec. « Peut-être les deux. Peut-être ni l’un ni l’autre. En ce moment, je ne sais pas ce qui est vrai et ce qui est orchestré. »
Charlotte la regarda un long moment, puis elle décrocha. « Vous avez quelqu’un qui s’est mis en travers de la route pour vous protéger. C’est rare. Si vous voulez savoir pourquoi, vous devrez le lui demander directement. »
Camille leva les yeux. « Vous tenez vraiment le coup ? Je veux dire — vous avez dénoncé Thibault. Vous vous êtes mise en danger. »
Charlotte haussa une épaule. « Ma famille vient de Grasse depuis six générations. Je n’ai pas quitté cette ville pour venir travailler pour les Maurel. Je n’ai pas l’intention de la quitter pour eux non plus. » Elle attrapa son sac, puis s’arrêta sur le seuil. « Et vous — vous y restez, Camille ? »
Camille regarda par la fenêtre. Les collines de jasmin, au loin, dans la lumière du soir.
« J’ai une récolte contaminée, un lancement dans six semaines, un séquestre sur mes comptes, et une histoire de famille que je n’avais jamais voulu connaître. » Elle se leva. « Alors oui. J’y reste. Je n’ai rien d’autre à perdre. »
Seule dans la salle vide, Camille s’approcha de la table. Les documents de Thibault traînaient encore — son ordre d’inhibiteur de croissance, tamponné, signé de sa main. Elle le glissa dans sa sacoche. Puis elle prit son téléphone et appela le laboratoire.
« Rang ? Camille Roussel. Je veux une analyse comparative de toute la récolte de ce matin. Sur chaque lot. Pas seulement le dernier pesage. » Un silence. « Oui. Toute. »
Elle raccrocha et resta un instant, la main sur la sacoche, à écouter le silence de la grande maison — la maison de son grand-père, celle qui avait brûlé, celle qui avait menti, celle qui disait maintenant la vérité à voix haute.
Elle sortit dans la cour. L’air sentait le jasmin et la terre mouillée. Alexandre était là, adossé au mur, les mains dans les poches. Il leva les yeux quand elle approcha.
« Tu voulais me demander pourquoi », dit-il.
« Tu vas me répondre ? »
Il sembla hésiter. Il regarda le ciel qui rosissait, au-dessus des collines.
« Quand j’avais onze ans, mon père a été renvoyé de la maison Maurel à la suite d’un scandale qu’il n’avait pas provoqué. Il a perdu tout ce qu’il avait. Il est mort l’année suivante. » Il parlait d’une voix neutre, étale. « J’ai passé ma vie à essayer de comprendre pourquoi. Quand je suis tombé sur des documents qui montraient que les Roussel avaient financé en sous-main la campagne contre lui, j’ai voulu — je ne sais pas. Je voulais comprendre. »
Camille resta immobile. « Vous vouliez vous venger. »
« Je voulais savoir si j’avais affaire à la même famille que je conseillais. » Il finit par la regarder. « Et j’ai découvert que non. C’était avant toi. Avant tout. Mais je n’ai pas trouvé le moyen de te le dire. »
Le vent souffla entre eux, chargé de pollen.
« Tu m’as caché des choses », dit Camille.
« Oui. »
« Et tu as pris la chute pour moi. »
« Je l’ai prise pour la maison. » Un temps. « Et pour toi. »
Camille ne dit rien. Elle aurait voulu être en colère. Elle était trop fatiguée pour ça.
« On a une récolte à sauver », dit-elle, finalement. « Je t’expliquerai demain ce qu’on va faire du jasmin. Si tu es encore là. »
« Je serai là », dit-il.
Elle hocha la tête. Elle ne savait pas encore si c’était une promesse ou une menace. Elle traversa la cour, entra dans le laboratoire, alluma les lumières.
Il y aurait des heures de travail. Des analyses. Des dilutions. Des re-concentrations. Une formulation à reprendre à zéro, ou presque.
Elle enleva sa veste, releva ses manches, et commença.
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