Essence de Grasse
Lire le chapitre 27: The Solo Creation
La lumière du laboratoire avait cette qualité particulière des heures où le sommeil n’existe plus. Camille ne savait plus si c’était l’aube ou le crépuscule, et peu importait. Le flacon d’essence de jasmine posé devant elle datait de 1958, prélevé sur les récoltes de sa grand-mère, conservé dans une petite fiole en verre sombre, comme un secret de famille.
Elle ouvrit le flacon, laissa une seule goutte tomber sur le dos de sa main. Le parfum monta, net et solaire : un jasmin d’une rondeur presque impossible, doux sans être lourd, floral sans être entêtant. C’était lui. La signature de la maison Roussel, la raison pour laquelle leurs extraits portaient cette profondeur que les autres n’atteignaient jamais.
La contamination chimique avait rendu toute sa récolte actuelle inutilisable pour l’extraction, et les lots de remplacement qu’elle avait testés lui donnaient un jasmin plat, presque amer, comme une fleur qui aurait oublié de se souvenir du soleil.
Autour d’elle, des rouleaux de notes manuscrites, des cahiers de laboratoire datant des années cinquante. Elle avait fait venir les archives familiales de la cave, passé des heures à chercher une technique perdue, un savoir-faire que les Roussel avaient emporté avec eux.
C’est un cahier vert, relié de tissu usé, qui attira son regard. La couverture portait le nom de sa grand-mère — Geneviève Roussel — et une date : 1959. Camille le feuilleta distraitement d’abord, puis s’arrêta brusquement sur une page où une fine écriture penchée décrivait un procédé inhabituel : l’extraction par enfleurage à froid, mais avec une étape supplémentaire. Une macération intermédiaire dans une eau distillée de feuilles de jasmine, jamais de fleurs. Les feuilles, notait Geneviève, ne contenaient pas les composés aromatiques attendus — mais elles en contenaient d’autres, capables de transformer la façon dont le reste se révélait.
Camille relut le passage trois fois.
— C’est contre-intuitif, murmura-t-elle.
— Quoi donc ?
Elle sursauta. Odette se tenait dans l’encadrement de la porte, vêtue d’un tailleur gris impeccable comme toujours. Elle avait une petite cafetière italienne dans les mains et deux tasses.
— Vous ne dormez pas, selon Sophie. Il est six heures du matin.
— Et vous ?
Odette posa la cafetière sur la paillasse, versa une tasse pour Camille, une pour elle.
— Je n’ai pas beaucoup dormi non plus, depuis que M. Godin a fait circuler sa petite lettre.
Le cœur de Camille se serra. La trahison d’Alexandre, ses contacts avec les Maurels, sa correspondance secrète — tout cela revenait terrible et frais chaque fois que sa fatigue baissait sa garde. Elle avait menti aux membres du conseil en prenant sa défense, affirmé connaître ses contacts, qu’ils étaient légitimes et transparents. Un mensonge énorme, risqué, gratuit. Et il était parti quand même, il avait démissionné, parce qu’il savait qu’elle mentait et qu’il ne voulait pas qu’elle porte ça.
— Vous savez quelque chose, Odette ? demanda Camille en prenant la tasse. Avant de répondre, réfléchissez. Votre silence sur ses contacts a coûté cher à tout le monde.
La vieille secrétaire but une gorgée de café, ferma les yeux une seconde.
— Je savais qu’il correspondait avec les Maurels, dit-elle. Je ne savais pas — pas précisément — de quoi il s’agissait. Je vous demande pardon.
Camille examina son visage. Odette avait les traits tirés, pour la première fois depuis des années, elle paraissait son âge.
— Pardon accepté. Mais pour l’instant, j’ai besoin d’un accès à la vieille chambre d’extraction, celle du sous-sol. Ma grand-mère y travaillait après la guerre, et je crois qu’elle y a développé… quelque chose.
— La chambre d’extraction est fermée depuis 1962, dit Odette. Votre grand-père l’a condamnée après la mort de Geneviève.
— Condamnée ?
— Clouée, précisément. Il a refusé que quiconque y travaille après elle.
Camille reposa sa tasse. Une intuition, soudaine et violente : si son grand-père avait orchestré l’incendie des contrats — le sabotage de 1959 — et si sa femme avait développé le procédé cette année-là, peut-être tout n’avait pas été détruit dans le feu. Peut-être que la chambre fermée contenait autre chose que des odeurs oubliées.
— J’ai besoin d’y entrer, dit-elle.
Ce fut plus simple que prévu. La porte de la chambre d’extraction avait été condamnée avec de grossiers planches et quelques clous rouillés — c’était une lamentation, pas une barricade sérieuse. Camille utilisa un pied-de-biche trouvé dans l’atelier, et elle dut peu.
La pièce était petite, avec une baie vitrée donnant sur le nord — pas idéal pour le séchage, mais parfait pour garantir une température constante et fraîche. L’air était sec et sentait le vieux papier, le bois moisi et quelque chose de beaucoup plus doux, de résiduel : le dernier écho d’un parfum.
Il y avait une table en bois brut, des bocaux en verre alignés contre le mur, un vieil alambic, et sur une haute étagère, quelques carnets à couverture cartonnée, plus anciens que ceux de la cave.
Camille attrapa le premier, l’ouvrit. L’écriture de Geneviève, plus jeune et plus chaude que dans le cahier vert. Dates : 1948 à 1955. Elle le feuilleta avec soin, puis le deuxième volume, et le troisième, qui démarrait en janvier 1959.
— C’est ici, souffla-t-elle.
Le procédé complet ne prenait que six pages, horriblement méticuleuses : la macération, le choix des feuilles, une étape de refroidissement contrôlé que seule une chambre au nord pouvait offrir. Camille sentit son cerveau enregistrer chaque détail, comme si un autre langage se déverrouillait.
Odette apparut sur le seuil, tenant sous son bras un dossier brun terne, attaché d’une lanière élastique qui craquait à chaque respiration de la pièce.
— Odette. Cette chambre… comment saviez-vous qu’elle était condamnée, comme ça, sans vérifier ?
— J’étais ici quand votre grand-père a cloué les planches, dit Odette doucement. En 1962. J’étais stagiaire, vingt ans, je faisais la saisie des courriers. Je me souviens qu’il pleurait.
Camille regarda le dossier brun.
— Qu’est-ce que vous avez là ?
Odette le posa sur la table sans répondre, commença à dérouler l’élastique.
— Le lendemain de la mort de Geneviève, une moto s’est présentée à la maison. Un homme de la banque Maurel. Il est resté vingt minutes avec votre grand-père dans son bureau. Vingt minutes, ni plus ni moins. Quand il est reparti, votre grand-père m’a demandé d’archiver ces documents. Je les ai rangés. Et je n’en ai jamais parlé à personne, jusqu’à ce jour.
Un ordre de virement. Une feuille unique, datée du 10 juin 1962 — sept jours avant la mort de Geneviève. Banc de Paris, compte de la maison Roussel, débiteur. Compte bancaire Maurel immobilier, bénéficiaire. Deux millions de francs.
Deux millions de francs pour une maison que les Maurels vendaient difficilement. Deux millions qui n’avaient pas que couvert les parts que les Maurel détenaient dans la structure partagée — au verso, une autre écriture, celle de son grand-père : « Contre silence. Contre toute poursuite. Contre mémoire. »
Camille sortit le document, retourna lentement les pages suivantes.
Un relevé bancaire Maurel, frappé du tampon de la banque, détaillant une opération du 12 octobre 1959. Une ligne : « transfert sortant — investissement secret pour destruction d’actifs Roussel-Santini. » Le montant était exactement le double de celui payé par son grand-père trois ans plus tard, comme un remboursement avec intérêt.
La vérité complète venait de se retourner dans la pièce comme un serpent qui change de position. La feuille de contre-silence, payée après la mort de Geneviève. L’argent que le grand-père Maurel avait tiré en 1959 pour financer le feu, puis le paiement de son grand-père en 1962 pour que Marcel Maurel garde le silence à jamais, pour que personne ne sache que c’était bien lui qui avait détruit les contrats.
— Odette… dit Camille. Qu’est-il passé la semaine avant sa mort ? Ma grand-mère a-t-elle su pour la banque ?
Odette ne répondit pas. Le silence dans la petite chambre devint immense, comme si toutes les heures que Geneviève y avait passées se rassemblaient autour d’elles.
— Elle l’a su quelques jours avant sa mort, dit Odette. C’est elle qui m’a demandé de garder ces papiers hors des archives centrales. Elle m’a dit : « Ce soir, il devra choisir entre sa honte et sa femme. »
Camille posa les mains à plat sur la table, sentit le bois froid sous ses paumes, la poussière, les années.
— Et il a choisi quoi ?
— Ne me demandez pas, dit Odette. Regardez ce qui se passe dans le bas de son registre, sur les pages finales.
Camille retourna à l’ouvrage du matin — celui de 1959, celui qui contenait le procédé. Elle glissa les pages l’une après l’autre, et elle vit, écrite sur le bord inférieur, feuille de travail après feuille de travail, une écriture de plus en plus lâche, un annonce de nuit blanche, une fatigue de chaque main qui n’avait plus besoin de phrases longues… Et puis, marginale minuscule, au crayon, presque effacée :
« Charles refuse toujours de m’écouter. S’il détruit la vérité, nous n’avons plus d’espace chez les Roussel. Je porterai ça avec moi — et je ne le porterai pas seule. »
Une date, plus bas. Et ce nom, enfin.
« Demain, Alexandre sera à moi. »
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